vendredi 22 février 2019

La fonction de Frithjof Schuon (3)


Sommaire


1) Introduction

    1-a) Le « sheikh » naturiste
    1-b) Un mot creux : le pérennialisme
    1-c) Nécessité de laisser la parole à Guénon

2) La fausseté de Schuon et de ses agents

    2-a) L’intérêt qu’avait Guénon pour la fonction de Schuon : une initiation orientale régulière et facile d’accès pour les éventuels européens qualifiés
    2-b) L’intérêt de Schuon pour sa propre fonction : le pouvoir, les femmes et l’argent
    2-c) L’isolement de Guénon par Schuon
    2-d) Schuon et ses disciples : des hypocrites et des manipulateurs
    2-e) Un projet de tarîqah qui débouche sur une secte à prétentions universalistes

3) L’autoritarisme prétendant rivaliser avec l’autorité naturelle

    3-a) Lecteurs de Guénon orgueilleux ? Ou orgueil d’une infaillibilité individuelle ?
    3-b) Une « infaillibilité » qui peine à faire illusion
    3-c) Un « sheikh » ignorant
    3-d) Une opposition inavouée mais de plus en plus concrète
    3-e) La disparition de Guénon : le couronnement de Schuon

4) L’ésotérisme haï et usurpé par le culte de Schuon

    4-a) Divagations des schuoniens sur la Maçonnerie
    4-b) Le « Maître spirituel destiné à tout l’Occident »
    4-c) D’un désir de reconnaissance insatisfait aux Mystères christiques
    4-d) Une mentalité en réalité surtout religieuse et anti-initiatique
    4-e) Propagande
    4-f) L’héritage de la zaouïa de Mostaganem




Partie précédente :
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2019/02/la-fonction-de-frithjof-schuon-2.html

4) L’ésotérisme haï et usurpé par le culte de Schuon


Nous avons vu que Schuon envisageait sa fonction de moqaddem bien différemment de la façon dont l’envisageait Guénon, et que lui et ses disciples n’ont pas hésité à le manipuler, à lui cacher puis lui nier leurs déviances pour continuer à l’utiliser comme caution. Ils voulaient bénéficier de son aura, et en même temps ils étaient hostiles à son œuvre, à laquelle ils entendaient mettre un terme et se substituer.

Heureusement que Guénon a eu le temps de constater les résultats de l’entreprise de Schuon et de le désavouer de son vivant. Il avait bien perçu des travers chez celui-ci, mais ce qui importait surtout pour lui était la possibilité de la transmission de l’influence spirituelle aux Européens qualifiés qui la recherchaient et qui auraient pu la faire fructifier en eux. Mais l’altération de la tarîqah était telle qu’elle empêchait d’accueillir cette influence spirituelle.

Nous allons voir qu’en réalité la mentalité insufflée par Schuon dans la tarîqah était problématique dès ses débuts.


4-a) Divagations des schuoniens sur la Maçonnerie


À l’occasion d’une querelle, les schuoniens ont exhibé des extraits choisis de correspondances de Guénon à Schuon :
http://www.frithjof-schuon.com/GrandeTriade.htm
Connaissance des religions no 65-66 Juillet-Décembre 2002, René Guénon l'éveilleur, 1886-1951, La naissance de la Loge « La Grande Triade » dans la correspondance de René Guénon à Frithjof Schuon, Jean-Baptiste Aymard.

Remarquons d’abord que ces fragments ont dû sembler étranges aux lecteurs, à qui l’on a omis de mentionner que Clavelle était alors membre de la tarîqah dirigée par Schuon (depuis 1943, soit bien avant la création de la Grande Triade). Fragments dans lesquels sont abordés des sujets qui ne sont pas tous faciles d’approche, d’autant moins que le côté Schuon de la correspondance a été omis. Mais il est vrai que cela ne gêne pas pour le but que se sont proposés ici les schuoniens, qui est de faire croire que Guénon aurait été très demandeur concernant la Maçonnerie, vis-à-vis d’un Schuon qui aurait été nonchalant voire indifférent (et c’est facilement l’impression que l’on donne de loin en montrant Guénon parler seul face à Schuon qui paraît rester silencieux).

Leur présentation des choses est assez confuse :
Les travaux de la nouvelle loge connurent rapidement un certain succès mais la question de la pratique d’un exotérisme vint rapidement troubler l’unanimité qui s’était faite autour des grands principes. Depuis le Caire, Guénon soulignera la Nécessité de l’exotérisme traditionnel dans un article qui paraîtra en décembre 1947 dans les Études Traditionnelles : « Cela peut paraître moins évident dans le cas où, comme il arrive justement dans l’Occident actuel, on se trouve en présence d’organisations initiatiques n’ayant pas de lien avec l’ensemble d’une forme traditionnelle déterminée ; mais alors nous pouvons dire que, par là même, elles sont, en principe tout au moins, compatibles avec tout exotérisme quel qu’il soit, mais que, au point de vue strictement initiatique qui seul nous concerne présentement à l’exclusion de la considération des circonstances contingentes, elles ne le sont pas véritablement avec l’absence d’exotérisme traditionnel ».

Avec son aval, l’idée d’un rapprochement avec l’islam se fit donc rapidement jour. Frithjof Schuon fut dans cette perspective sollicité puisqu’il dirigeait en Europe une Tarîqah et qu’il pouvait par conséquent transmettre une initiation qui permettait notamment, en toute régularité initiatique, d’invoquer un Nom divin.

Que doit-on en comprendre ? que la Grande Triade devait adopter l’exotérisme islamique ? que son admission allait nécessiter le rattachement à Schuon ? S’ils pensent défendre ainsi Schuon de l’accusation d’une tentative de mainmise sur la Maçonnerie, les schuoniens s’y prennent plutôt mal.

Ils mélangent deux sujets bien distincts : la nécessité de l’exotérisme, et une éventuelle restauration de l'opérativité de la Maçonnerie.

La nécessité de l’exotérisme est une problématique individuelle, comme Guénon l’explique la Maçonnerie n’est pas attachée à un exotérisme particulier, les Maçons peuvent donc adopter n’importe quel exotérisme, mais du moins ils ne peuvent pas ne pas en avoir du tout. Et même en parlant simplement d’individualités, cette histoire de rapprochement tardif est fausse, Marcel Clavelle et Roger Maridort étaient déjà musulmans avant d’être initiés à la Grande Triade (ce qui fait 2 Musulmans parmi les 3 premiers initiés, le 3e étant Denys Roman).

Quant à ce que Guénon envisageait pour doter la Maçonnerie d’une méthode de réalisation, et qui est une question distincte de celle qui précède, ce sont les schuoniens eux-mêmes qui précisent ailleurs, dans leur article biographique déjà cité :
S’il est avéré que certains maçons, membres de la Grande Triade, dont Yvan Cerf, Vénérable de la Loge, entreprirent quelques démarches de reconnaissance auprès de lui, les relations restèrent très épistolaires. À la suite de cette demande, Schuon se contenta de solliciter, en accord avec Guénon, des précisions auprès de Clavelle, maçon lui-même, qui s’en trouva flatté.
Connaissance des religions, hors série spécial Schuon (juillet-octobre 1999), Approche biographique (article de Jean-Baptiste Aymard), p. 36.

D’après leurs propres explications, c’est donc Yvan Cerf qui avait commencé à échanger avec Schuon (échange resté sans suite), ce qui avait conduit Schuon à contacter Guénon, et non l’inverse.

C’était donc une initiative individuelle, de Cerf uniquement, et non de la Grande Triade. Cerf, ainsi que d’autres Maçons (qualité que Schuon n’avait pas), auraient éventuellement pu jouer le rôle dont Guénon parle, à titre général, dans l’extrait suivant :
Au fond, une aide ne pourrait résulter que de l’action d’individualités possédant une initiation orientale et appartenant en même temps à la Maçonnerie, et en laissant nécessairement celle-ci telle qu’elle est ; du moins, je ne vois pas d’autre hypothèse réellement plausible à cet égard.
René Guénon à Frithjof Schuon, 9 novembre 1946.

L’initiation orientale était ici l’initiation islamique, permettant d’accéder au Nom sacré El-Shaddaï, qui avait déjà été employé dans la Maçonnerie opérative, et dont l’invocation pouvait se justifier par le fait qu’une de ses filiations est la filiation abrahamique, en commun avec l’Islam. Mais Guénon est clair, une aide orientale devait laisser la Maçonnerie telle qu’elle est, et par conséquent ce devait être une aide ponctuelle, et non une fusion ou une subordination associée à la greffe d’un élément étranger (tel que le Nom Allah ainsi que certains ont cru le comprendre, Nom dont l’invocation nécessite d’être musulman, avec les prescriptions que cela implique) :
Il ne faudrait pas oublier que la Maçonnerie est une forme initiatique proprement occidentale, et que, par conséquent, on ne peut pas y « greffer » un élément oriental ; même si l’on peut envisager légitimement une certaine aide de l’Orient pour revivifier les tendances spirituelles endormies, ce n’est pas en tout cas de cette façon qu’il faut la concevoir.
Études Traditionnelles, décembre 1949, comptes rendus de revues.


4-b) Le « Maître spirituel destiné à tout l’Occident »


Concédons le aux schuoniens, sans une hésitation : il est vrai que Guénon avait beaucoup de considération pour la tradition maçonnique, ainsi que pour toutes les autres formes de la tradition. Et ils ont forcément raison sur le fait que Schuon ne devait pas faire grand cas de la tradition maçonnique, car celui-ci ne respectait tout simplement aucune tradition. Mais ce qui lui plaisait, c’était d’être un maître, et de diriger des gens, quelle que soit leur tradition (et il n’est pas question ici de double affiliation, mais d’un maître dirigeant ses disciples restés dans leur tradition d’origine). Les schuoniens le revendiquent eux-mêmes :
C’est aussi cette compréhension quintessentielle, foncièrement ésotérique, qui lui permettra sans doute de guider des disciples de différents horizons sans trahir aucune forme. Depuis quelques années déjà, Schuon a entrepris de guider quelques chrétiens. C’était même là un des points de désaccord avec Guénon qui récusait a priori cette possibilité parce qu’il n’admettait pas la nature intrinsèquement ésotérique du christianisme.
Connaissance des religions, hors série spécial Schuon (juillet-octobre 1999), Approche biographique (article de Jean-Baptiste Aymard), p. 47.

Mais ce n’est pas un désaccord, c’est que Schuon est un menteur, ainsi qu’on le constate en lisant Guénon (extrait déjà cité à la partie 2-d) :
Je viens d’ailleurs de recevoir une lettre de Frithjof Schuon, écrite après la lecture de mon 1er article, à la suite duquel il envisage de modifier quelques passages de ses « Mystères christiques » ; il paraît bien n’avoir jamais eu à cet égard les prétentions que certains lui ont attribuées, et n’avoir jamais pensé que les conseils qu’il peut donner à des catholiques représentent l’équivalent ou le substitut d’une initiation quelconque. Je crois donc, d’après cela, que quelques-uns se sont tout simplement illusionnés et ont encore exagéré et déformé les choses comme on a déjà eu à le constater en plusieurs autres circonstances.
René Guénon à Louis Caudron, 5 novembre 1949.

Et les dires des schuoniens, s’ils contredisent les explications de Schuon à Guénon, confirment par contre ce qui est rapporté par Clavelle, d’un échange avec des disciples grisés par les prétentions délirantes de leur maître :
Maridort et moi avons eu, la semaine dernière, la visite d’Innes venant à Paris pour affaires et qui a profité de son voyage pour s’entretenir avec nous de ce qu’il serait possible de faire au point de vue maçonnique en Angleterre. J’ai vu Innes exactement vendredi à midi et il avait dîné la veille au soir avec Valsan. Nous avons appris d’Innes, qui les tenait soit de Townsend soit de Valsan, des choses qui concordent avec certaines intentions que j’ai pressenties chez Frithjof Schuon mais que je ne croyais pas encore actualisées. Il paraît notamment que Frithjof Schuon a donné une incantation à des Catholiques dont il dirige le travail spirituel ; il paraît, d’autre part, qu’il a également donné une incantation à Marco Pallis revenu du Thibet sans avoir rencontré le Guru qu’il souhaitait. Enfin, Innes m’a demandé si j’étais au courant de l’étonnement provoqué à Lausanne par le fait que la Grande Triade n’avait toujours pas fait appel à Frithjof Schuon. Je n’ai pas pu cacher tout à fait, sinon mon étonnement, du moins mes réserves devant un dignitaire musulman assumant la responsabilité de transmettre une incantation à des Chrétiens, à un Bouddhiste, éventuellement à des Maçons, alors que lui-même ne se trouve dans aucune des chaînes auxquelles appartiennent ces individualités. Innes m’a alors présenté, sous forme d’hypothèse, une explication qui, visiblement, ne venait pas de lui et qu’on avait dû lui présenter à lui-même sous une forme plus affirmative. Il me rappela que le Sheikh Ahmed était considéré par beaucoup comme étant le Pôle du Monde et que le Sheikh Aïssa pouvait avoir hérité de cette fonction qui lui donnait un droit de juridiction sur toutes les Traditions sans qu’il ait eu besoin d’être formellement intégré à chacune d’elles. Je lui dis alors que je n’avais pas qualité pour avoir opinion sur une telle chose, mais qu’en tout cas il me paraissait difficile de demander à des individualités telles que celles qui pourraient éventuellement composer le Cercle intérieur de la Grande Triade un tel acte de foi, car, en vérité, cela ne pourrait rien être d’autre. Comme Innes me questionnait davantage au sujet des rapports éventuels entre Frithjof Schuon et la Grande Triade, je lui dis que Frithjof Schuon avait suggéré que certains membres de la Grande Triade aillent le trouver afin qu’il leur communique un moyen de travail individuel, étant entendu que, dès ce moment, ils relèveraient uniquement de lui et devraient se considérer comme dégagés de toutes obligations à l’égard des autorités maçonniques. Je lui dis encore qu’une telle manière de procéder me paraissait peut compatible avec la structure même de l’initiation maçonnique et qu’en fait il était visible que Frithjof Schuon ne se faisait pas une idée exacte de cette forme d’initiation, ce qui, en soit, n’aurait rien d’étonnant ni de « péjoratif » pour lui, mais qui me paraissait peu compatible, et avec le rôle qu’il pensait jouer vis-à-vis de cette initiation, et avec la fonction suréminente qu’on lui attribuait. Je n’ai pas voulu, puisqu’on ne me questionnait pas sur ce point, faire une remarque analogue en ce qui concerne l’initiation Chrétienne, mais ce dont nous avons parlé récemment me paraît prouver amplement que les connaissances de Frithjof Schuon en ce qui concerne le Christianisme ne sont peut-être pas aussi satisfaisantes qu’on aurait pu le souhaiter pour quelqu’un qui joue ou qui aspire à jouer le rôle de Maître spirituel vis-à-vis de Chrétiens.
[…]

Naturellement, j’ai dix fois entendu attribuer à Frithjof Schuon les états spirituels et les fonctions les plus éminents. Aussi longtemps que ces choses étaient colportées par quelque Jannot ou autre jeune plus ou moins rassis il n’y avait pas lieu d’y prêter attention. Quand des gens d’âge mûr et d’esprit aussi positif que Caudron ou Innes vous parlent de Maître Spirituel pour tout l’Occident ou de Pôle du Monde, cela devient un peu plus sérieux. Enfin, si les faits mentionnés par Innes sont exacts, il faut bien croire que le principal intéressé est lui-même persuadé de quelque chose de ce genre. Personnellement, cela ne me regarde pas et je m’en désintéresserais comme d’une chose sans rapports avec la recherche de la « Délivrance » si le principal intéressé n’écrivait pas et surtout ne prenait pas sur certains points des positions qui sont à l’antipode des vôtres, et, plus encore, si l’on ne m’avais pas mis dans la nécessité de choisir entre votre autorité et la sienne. […]
Marcel Clavelle à René Guénon, 25 juin 1949.

Pourquoi traiter d’« inepties peut-être nées de la mubalaghah (exagération) de quelque disciple enfiévré » la proclamation de Maître Spirituel pour tout l’Occident, ou de Pôle du Monde, lorsque l’on revendique pour son maître d’être au dessus de toutes les traditions et de pouvoir diriger tout le monde ? La différence est-elle si énorme, ou les schuoniens d’aujourd’hui sont-ils aussi des disciples enfiévrés colporteurs d’inepties ?

Concernant le point sur l’incompréhension de l’initiation maçonnique, il est également évoqué dans une citation donnée par les schuoniens, où Guénon fait remarquer que les velléités de Schuon étaient vouées à l’échec concernant un domaine maçonnique qu’il ne maîtrisait pas :
pour pouvoir aboutir à quelque chose, il aurait fallu pouvoir trouver des modalités compatibles avec la forme particulière de l’initiation maçonnique, ce qui est très difficile à apprécier pour qui n’a pas une connaissance directe de celle-ci.
René Guénon à Frithjof Schuon, 13 juillet 1950.

Dans un autre extrait, Guénon explique à Schuon pourquoi celui-ci avait tort de vouloir impliquer un Apprenti dans la transmission du Nom divin :
À propos de la Maçonnerie, si j’avais pensé qu’il s’agissait de Cerf, c’est parce que c’est lui qui était le personnage le plus important en la circonstance ; Gassier, qui n’avait alors que le simple grade d’Apprenti, ne pouvait pas être considéré comme « représentatif » de la Maçonnerie. Clavelle m’avait bien dit que, après avoir pris connaissance des notices qu’il avait rédigées pour vous sur un certain nombre de membres de la Grande Triade (ceux qui lui paraissaient les plus intéressants) et dont il m’avait envoyé aussi la copie, vous lui aviez écrit que c’est Gassier que vous recevriez le plus volontiers ; mais, dans ces conditions, je croyais que c’était à titre purement « personnel », puisque, n’étant pas Maître, il ne pouvait évidemment jouer aucun rôle effectif.
René Guénon à Frithjof Schuon, 10 août 1950.

Malgré leur soucis d’omettre des parties de lettres de Guénon qui accablaient trop directement Schuon, les schuoniens sont tout de même parvenus à en présenter qui montrent le contraire de ce qu’ils prétendent : Schuon avait bien une volonté d’agir sur la Maçonnerie. Mais nous sommes d’accord que ce n’était pas son but principal, qui était plutôt d’étendre son autorité sur les Occidentaux de manière générale.


4-c) D’un désir de reconnaissance insatisfait aux Mystères christiques


Aymard, en publiant ces extraits, prétend balayer « une version partisane et quelque peu fantasmatique » des faits. C’est un beau projet, mais il aurait dû prendre garde à ne pas se laisser emporter par sa querelle, dans sa propre version partisane. Ainsi, d’une part il exige de croire aveuglément un Schuon qui est un menteur avéré, et d’autre part il discrédite un peu vite les témoins directs de l’époque, alors que lui-même n’était même pas né au moment des faits. Car il est bien question de faits concrets, et si Clavelle avait bien ses propres travers (débridés après la disparition de Guénon), travers qui justifient de relativiser ses jugements et interprétations, nous ne voyons pas de raison de remettre en cause son récit instantané des faits à Guénon :
J’ai reçu, ces temps derniers, la visite de Caudron, retour de Suisse, puis celle de J.-A. Cuttat. Caudron m’a communiqué diverses choses dont il est bon, je crois, que je vous fasse part. Voici en substance ce qu’il m’a dit, en se défendant d’ailleurs d’être « chargé » de me dire quoi que ce soit (je trouve, soit dit en passant, assez désagréable cette façon « diplomatique » de présenter les choses) et sans que je puisse savoir ce qui venait directement de Frithjof Schuon et ce qui émanait d’autres amis de Suisse : « Frithjof Schuon est très surpris que la Grande Triade n’ait pas encore fait une démarche auprès de lui pour lui demander cette aide de l’Orient à laquelle René Guénon fait allusion dans ses livres et que Frithjof Schuon est seul à pouvoir apporter. Vous savez que Frithjof Schuon n’est pas seulement le chef d’une tarîqah, mais encore le Maître spirituel destiné à tout l’Occident. Que comptez-vous faire pour la Grande Triade et aussi pour les Chevaliers du Paraclet ? » – Ce que ce résumé, très fidèle quant au sens, ne peut rendre, c’est le « ton » sur lequel ce petit discours me fut tenu. J’avais l’impression, en l’écoutant, d’être soupçonné de je ne sais quelle rébellion ou trahison à l’égard des intentions de Frithjof Schuon. – Je suppose que c’est Caudron seul qui a cru devoir adopter ce ton à mon égard, car les lettres que je reçois de Frithjof Schuon sont toujours extrêmement bienveillantes, même quand elles contiennent des observations et des reproches. Il est bien entendu d’ailleurs que je suis disposé à accepter qu’on me parle sur n’importe quel « ton », pourvu que cela vienne de vous ou de Frithjof Schuon, mais, comme je le disais plus haut, ce qui rend de telles choses désagréables, c’est que les précautions oratoires dont on s’entoure font qu’on ne sait jamais exactement d’où viennent les choses qu’on vous dit. […]
Marcel Clavelle à René Guénon, 15 février 1948.

D’autant que le récit de Clavelle est confirmé, au moins pour la Grande Triade, par ce que Caudron écrit lui-même à Guénon, au même moment :
Au début de janvier, je suis allé à Lausanne […] Le Sheikh m’a accordé cinq longues entrevues […]

À mon retour de cet excellent voyage, j’ai attiré l’attention de Clavelle sur l’intérêt – pour ne pas dire la nécessité – qu’il y aurait pour la Grande Triade d’entrer en relation avec le Sheikh. D’après des conversations échangées sur ce sujet avec Burckhardt et le Sheikh, celui-ci pourrait aider efficacement ce groupe à retrouver des conditions de réalisation effective, en leur donnant la possibilité d’invoquer un nom divin (Shaddaï).

Clavelle, persuadé d’emblée du bien fondé de cette prise de contact, m’a dit qu’il en parlerait à qui de droit.
Louis Caudron à René Guénon, 22 février 1948.

La version d’un Schuon indifférent qui viendrait apporter son secours las à un Guénon implorant ne tient donc vraiment pas, la demande d’intervention venait bien de Schuon. Guénon, sur le moment, était plutôt réservé quant à cette intervention :
Pour la « Grande Triade », j’ai entendu dire que Cerf aurait l’intention d’aller en Suisse avec Clavelle, mais je ne sais pas quand ce projet devrait se réaliser. Je me demande d’ailleurs si, pour diverses raisons, il n’y aurait pas intérêt à attendre, pour faire quelque chose dans ce sens, que Clavelle, Maridort et Maugy soient parvenus au grade de Maître ; l’ennui est que les délais ont été considérablement augmentés par les règlements actuels ; mais je viens d’apprendre que Cerf avait réussi à les faire réduire pour eux et qu’ils devaient recevoir le grade de Compagnon ce mois-ci ; si une dispense semblable est accordée aussi pour le grade de Maître, ils pourraient l’avoir dès l’été prochain, au lieu d’être obligés d’attendre encore un an comme il en aurait été en appliquant strictement la règle générale.
René Guénon à Louis Caudron, 6 mars 1948.

Dans la suite de la lettre déjà citée, Clavelle disait qu’il espérait bien une aide de Schuon, mais qu’il ne comptait pas la lui demander dans la situation d’alors, pas pour la Grande Triade, et encore moins pour le Paraclet :
[…] En tout cas, vous savez très bien qu’en ce qui concerne la « Grande Triade », mes intentions sont précisément celles qu’on paraissait me reprocher de ne pas avoir puisque je vous ai écrit clairement que j’espérais une aide de Frithjof Schuon, et ce dernier ne peut pas l’ignorer non plus.

Quoi qu’il en soit, je n’ai fait aucune remarque de ce genre à Caudron et je me suis borné à lui exposer la manière dont je concevais le développement des choses. Je me proposais d’écrire à ce sujet à Frithjof Schuon quand J.-A. Cuttat est venu à Paris. Je lui ai de nouveau exposé mon point de vue et l’ai prié de le communiquer à Frithjof Schuon, ce qui est fait maintenant. Il me reste maintenant à vous le faire connaître.

La L∴ « La Grande Triade » n’est pas actuellement un groupe homogène d’initiés virtuels ayant donné une entière adhésion à la Doctrine traditionnelle telle qu’elle est exposée dans votre œuvre, ayant une compréhension suffisante de votre œuvre et aspirant réellement à une réalisation spirituelle. De plus, beaucoup d’entre eux n’accepteraient probablement pas de prendre une attitude de « solliciteurs » à l’égard du chef d’une organisation non-maçonnique. Enfin, un bon nombre d’entre eux ne me paraissent pas susceptibles de jamais réunir les conditions ci-dessus. Le travail principal, pour l’instant, me paraît être d’amener à la « Grande Triade » des individualités venues de l’extérieur (soit des profanes, soit des Maç∴ qu’on affilierait) remplissant – ou paraissant remplir – les conditions voulues, et de les faire arriver au grade de Maître. À ce moment, je veux dire quand nous aurons 8 ou 10 « Maîtres » de cette sorte, on pourra envisager cet « appel » à Frithjof Schuon, soit au nom de la « Grande Triade » si une majorité approuve cette démarche, soit au nom d’un « cercle intérieur » à constituer suivant des modalités qui m’échappent mais sur lesquelles vous devez avoir des idées puisque vous y avez fait vous-même allusion. Ceci fait, et si la demande est agréée par Frithjof Schuon, il conviendrait alors que Cerf se rende auprès de Frithjof Schuon pour recevoir ses instructions. – Quant à dire, comme me l’a demandé Caudron, si Cerf serait éventuellement, vis-à-vis de Frithjof Schuon, un « moqaddem » docile et soumis qui n’occasionnerait pas les soucis que d’autres moqaddem ont, paraît-il, causé, il m’est difficile d’être catégorique sur ce point. Cerf est un homme de 65 ans, ayant ce qu’on est convenu d’appeler une « forte personnalité » et la bonne dose d’orgueil habituelle chez de telles individualités, mais il m’est impossible de prévoir les répercussions que pourrait avoir sur lui une rencontre avec Frithjof Schuon. – J’expose ici les choses comme je les vois, et je ne peux rien faire d’autre, même si je me trompe. Ceci dit, je suis tout disposé à faire tout ce qu’on voudra, au moment que l’on voudra, étant tout à fait détaché de ce qui pourra advenir de tout cela.
[…]

J’en arrive maintenant aux Chevaliers du Paraclet. – Ici, la situation se présente encore sous un jour très différent à tous égards. Ma position personnelle, vis-à-vis des Chevaliers du Paraclet n’est pas du tout la même que ma position à la « Grande Triade ». Certes, je suis en excellents termes avec Tamos et Barmont qui sont de vieux amis et qui me gardent une certaine reconnaissance pour la part que j’ai prise au « réveil » du Paraclet ; ils me tiennent au courant de l’activité de leur organisation et je leur envoie des postulants, mais ils ne me demandent ni aide ni conseils ni participation à leurs travaux (ce qui soit dit en passant me serait impossible et ils le savent). D’autre part, à tort ou à raison, ils ne croient pas avoir quoi que ce soit à demander et surtout au chef d’une organisation islamique. Quant à leur assurer que Frithjof Schuon est autre chose et plus que le chef d’une tarîqah, je pense qu’ils considéreraient cela comme la marque chez moi d’une vénération enthousiaste sans doute respectable, mais qu’ils ne se croieraient pas tenus d’en faire état dans leur comportement. C’est ce que j’ai dit à Caudron et à Cuttat. – À quoi Caudron m’a répondu : « Il serait du moins normal que les chefs des organisations initiatiques existant en Occident soient en contact ». Peut-être, et si on devait envisager des relations sur un pied d’égalité, il se peut que Tamos ne s’y refuserait pas, mais il ne verrait sans doute pas pourquoi ce serait lui qui devrait prendre l’initiative. Caudron me demanda alors si Tamos était en correspondance avec vous. Je répondis affirmativement et lui dis qu’il me donnait là une idée : si ce contact est jugé utile, René Guénon pourrait le suggérer à Tamos avec plus d’autorité que je ne pourrais le faire. Caudron me dit alors que vous ne voudriez sans doute pas faire une telle suggestion, que vous argueriez que cela ne rentrait pas votre rôle, etc. – Je suppose, en effet, que si telle avait été votre intention, vous auriez déjà pu la faire connaître à Tamos, soit directement, soit par Bourdariat (soit dit en passant, je ne crois pas que Tamos accepte immédiatement l’invitation romaine). – Pour ma part, de ce côté aussi, je suis tout prêt à faire telle démarche qu’on voudra, si on m’en donne l’ordre, mais je suis bien tranquille quant au résultat, et vous connaissez assez Tamos pour être, vous aussi, tout à fait fixé sur ce point. Ce qui, le cas échéant, ne facilitera rien, c’est la sottise faite, il y a déjà pas mal de mois, par le jeune Jannot qui essaya de se procurer « clandestinement » le texte de la Règle du Paraclet par un jeune homme de ses amis qui a été rattaché par l’abbé Chatillon. Tamos, averti de cette tentative, trouva la chose plus qu’inconvenante. Je l’assurai que Frithjof Schuon était certainement étranger à cette manœuvre, que Jannot avait probablement entendu Frithjof Schuon manifester quelque curiosité relativement à la Règle du Paraclet, et qu’il avait sans doute voulu faire un coup d’éclat en apportant à Frithjof Schuon copie de ce document. Je pense que j’ai persuadé Tamos, mais il n’en est pas moins vrai que cette histoire lui a laissé une impression fâcheuse. – Bien entendu, quand j’eus l’occasion de faire des reproches à Jannot à ce sujet, il se défendit en prétendant que c’était le jeune disciple de l’abbé Chatillon qui lui avait offert de lui communiquer la Règle du Paraclet, ce que l’autre a naturellement démenti.
Marcel Clavelle à René Guénon, 15 février 1948.

Les tentatives de Schuon pour imposer son autorité aux organisations initiatiques occidentales n’ont donc pas eu le succès escompté. Mais il ne s’est pas avoué vaincu : pour régner seul sur tout l’Occident, il lui suffisait de contourner ces organisations en les déclarant inutiles… ce qu’il a fait en publiant les Mystères christiques, article qui déclare tous les Chrétiens déjà initiés par les sacrements, initiés auxquels il ne manquait donc plus qu’un maître, Schuon. Et ceci en engageant insidieusement la responsabilité de Guénon :
[...] Certains pourraient en effet être tentés d’objecter que l’invocation du Nom de Jésus n’a point de fondement scripturaire ; mais l’institution du sacrement de la confirmation ne se trouve pas non plus dans les Textes sacrés, et s’il est vrai que la confirmation se trouve au moins mentionnée dans les Écrits apostoliques, la même remarque vaut en ce qui concerne l’invocation. Le fait que celle-ci comme celle-là se fondent, non point sur l’Écriture, mais sur la Tradition indique d’ailleurs un rapport profond, en ce sens que ces deux moyens de grâce relèvent pareillement des « Grands Mystères », nonobstant le fait que le Christianisme, intégralement ésotérique et initiatique à l’origine et par définition, a dû réaliser une application intégralement exotérique (1) ; en d’autres termes, le Christianisme ne comporte rien qui n’ait été englobé dans cette application, ce qui n’empêche nullement que tous les moyens de grâce aient gardé, en eux-mêmes, leur sens et leur efficacité strictement initiatiques. S’il est incontestable, comme l’enseignent les Soufis, que le Christ n’a pas apporté d’exotérisme (sharî’ah), mais uniquement un ésotérisme (haqîqah), il est d'autre part tout aussi incontestable que le Christianisme est une religion, c ’est-à-dire une institution ayant en fait, sinon en principe, un caractère exotérique; la vérité est donc dans la juste combinaison de ces deux axiomes. Le caractère apparemment contradictoire du Christianisme est nécessaire et providentiel ; du moment qu’il devait se constituer en tradition indépendante, il avait besoin d’une application tenant compte de toutes les possibilités humaines; mais étant entièrement d’essence initiatique - sans quoi il s’identifierait à la Loi mosaïque (2) - il devait étendre cette application à tous ses contenus, que ceux-ci réfèrent aux « Grands » ou aux « Petits Mystères ». Mais cette « traduction » en un mode plus extérieur - et elle constitue à certains égards une « profanation » volontaire à laquelle condescend la Divinité, à titre exceptionnel et dans le sens d’un « moindre mal », - cette traduction n’empêche point, nous le répétons, que les moyens de grâce restent ce qu’ils sont par définition ; le tout sera question d’interprétation et de méthode (3).
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1 - Il est, par conséquent, toujours légitime de ne pas compter l’Église parmi les « organisations initiatiques » proprement dites qui peuvent subsister en Occident, telles que le Compagnonnage et la Maçonnerie, et qui ne présentent évidemment aucun caractère religieux : leur déchéance n’a certes rien à voir avec une application ou adaptation quelconque. Quant aux rites chrétiens, il ne saurait être illégitime de les qualifier d’exotériques, puisqu’ils le sont en fait, et cela depuis fort longtemps; cette application exotérique présuppose toutefois que ces rites s’y prêtent par leur nature; or nous savons qu’il en est ainsi, le Christianisme étant essentiellement une « voie de Grâce ». - René Guénon a exprimé ce caractère exceptionnel du Christianisme, - mais sans vouloir l’expliquer - en disant que les « sacrements » sont quelque chose dont on ne trouve nulle part ailleurs l’équivalent exact.
2 - D’après un vieil adage, Christi doctrina revelat quae Moysi doctrina velat. - Les commentateurs de la Thora rapportent que la difficulté d’élocution dont souffrait Moïse lui était imposée par Dieu afin qu’il ne puisse divulguer les Mystères que, précisément, la Loi du Sinaï devait voiler et non dévoiler : or ces Mystères n’étaient autres, au fond, que les Mystères « christiques ».
3 - Pour ce qui est de la méthode, il importe de ne jamais perdre de vue que le Maître spirituel (le Starets chez les Russes) en représente l’un des piliers.
Frithjof Schuon, Mystères christiques, Études Traditionnelles, juillet-août 1948.

Ce n'est qu’un extrait significatif de l’article, tout au long duquel Schuon tente de faire confondre ésotérisme et exotérisme :
https://drive.google.com/file/d/0ByKzK-4F0VPWR2tSQndnTm1mdG8/view

La lettre suivante de Caudron, juste avant la publication de la mise au point de Guénon, montre un Schuon qui, devant ses disciples enthousiastes, assume ses projets d’assujettissement de l’ensemble de l’Occident :
Nous avons eu enfin la satisfaction de revoir Frithjof Schuon à Paris. Il y a eu à cette occasion beaucoup de monde et il faut espérer pour notre bien spirituel à tous, que de telles visites pourront se renouveler.
[…]

D’autre part, il semblerait qu’il soit maintenant possible d’obtenir la délivrance en prenant pour base de cette réalisation initiatique, les rites catholiques eux-mêmes ? Je me rappelle que vous me disiez, également vers cette même époque, qu’il n’était pas douteux que les rites religieux en eux-mêmes et tant que rien d’autre ne vient s’y superposer, sont fait bien plutôt pour maintenir l’être dans les prolongements de l’état individuel humain que pour lui permettre de dépasser celui-ci.

Or, il semblerait, à cet égard, que la barakah de notre vénéré Maître ait revivifié la vertu opérative de l’influence spirituelle qui y était toujours présente, puisqu’il lui est possible de guider efficacement dans une telle voie de réalisation, des personnes d’obédience catholique et sans autre appartenance.

D’autre part il lui est également possible de revivifier la vertu d’un nom divin, propre à servir d’incantation pour ceux d’obédience maçonnique. Il semblerait donc, peut-être pour des raisons cycliques, que sa barakah puisse revivifier tout ce qui en occident subsistait en possibilités de réalisation initiatique. S’il en est ainsi, ceci serait extrêmement important et intéressant pour les candidats à venir, puisque l’observance de rites exotériques, tels que les rites islamiques, par exemple, dans les conditions d’existence que sont celles du monde occidental constitue en elle-même un problème assez compliqué, sans compter les difficultés pouvant résulter pour eux en raison de leurs affinités psychiques au monde chrétien. Cela m’intéresserait particulièrement pour mes enfants, puisqu’ils doivent se développer normalement dans un milieu où ne domine évidemment pas l’élément islamique, et je sais par expérience qu’on se heurte, notamment pendant leur scolarité, à pas mal de complications à cet égard, c’est-à-dire le genre de vie qui nous est propre. Je vous serais donc reconnaissant de bien vouloir me dire ce qu’il faut penser de cette nouvelle perspective.
Louis Caudron à René Guénon, 1er septembre 1949.

Je vois avec plaisir figurer dans le dernier No des Études Traditionnelles un premier article sur « Christianisme et Initiation ». C’est une heureuse mise au point qui vient à son heure, car je constate que « l’idée était en l’air », puisque d’autres correspondants vous ont également entretenu de ce sujet.

Ce que je vous écrivais dans ma dernière lettre du 1er septembre n’était d’ailleurs que l’écho de ce que j’avais entendu dire.
Louis Caudron à René Guénon, 17 octobre 1949.

Pour « Christianisme et initiation », je dois dire que je n’avais guère envie de traiter ce sujet, et que je ne m’y suis décidé que parce que des lettres de nombreux correspondants m’ont montré la nécessité de dissiper certaines équivoques qui se sont produites je ne sais trop comment. Cela prend d’ailleurs plus d’extension que je ne le prévoyais en commençant, de sorte que je ne pourrai terminer que dans le no de décembre ; Il vaudra sans doute mieux attendre que vous ayez pris connaissance du tout pour revenir sur les questions soulevées dans votre lettre du 1er septembre. Ce que je puis cependant vous dire pour le moment, c’est que, malheureusement (car je comprends très bien quels avantages cela présenterait pour la plupart de ceux qui vivent en Europe), la « nouvelle perspective » dont vous parliez me paraît bien ne s’ouvrir que sur une véritable impasse. En effet, en fait d’initiation spécifiquement chrétienne qui soit réellement accessible actuellement encore, il semble bien ne pas y en avoir d’autre que la voie hésychaste ; or celle-ci appartient en propre à l’Église d’Orient, et je ne vois pas bien comment elle pourrait convenir à des personnes appartenant à l’Église latine. En tout cas, elle implique nécessairement la transmission régulière de certaines formules, tout à fait comparable à celle des mantras dans la tradition hindoue ; sans cette transmission, on ne peut évidemment parler d’initiation en aucune façon, et alors l’usage de ces formules n’a qu’exactement la même valeur que celui de prières quelconques, ne pouvant dans ces conditions, tout comme celles-ci, produire des effets que dans l’ordre exotérique. J’ajoute encore que là comme ailleurs, la transmission ne peut naturellement être opérée que par quelqu’un qui l’a lui-même reçue régulièrement ; cela ne serait peut-être pas impossible à trouver s’il y avait lieu, mais il n’en a nullement été question jusqu’ici.
René Guénon à Louis Caudron, 5 novembre 1949.

Guénon, en confirmant tout ce qu’il avait exposé jusqu’à présent, démentait par là même le rôle de caution que Schuon lui faisait sournoisement endosser dans son article, et mettait à mal la nouvelle tactique de celui-ci. C’est une des raisons pour lesquelles Schuon lui a voué cette rancune tenace qu’on lui connaît.


4-d) Une mentalité en réalité surtout religieuse et anti-initiatique


Comme nous venons de le voir, Schuon a commencé à rendre publics ses délires dans l’article Mystères christiques (Études Traditionnelles, juillet-août 1948), dans lequel il revendique que les sacrements chrétiens sont initiatiques, et donc que tous les Chrétiens sont déjà initiés, ce qui paraissait absurde à première vue, mais ce qui lui donnait simplement une pseudo-justification pour détourner les Chrétiens d’un rattachement initiatique réel et les mettre sous sa dépendance.

Comme c’était l’existence même de la tarîqah qui était en jeu, et qu’elle était encore censée offrir un rattachement régulier, Guénon s’est d’abord abstenu de réagir, bien qu’il soit directement impliqué dans l’article. Mais il a dû finir par le faire devant la confusion que la manœuvre schuonienne avait jetée chez ses correspondants. Il a répondu longuement dans Christianisme et Initiation, de septembre à décembre 1949, dans la même revue :
Je ne comprends que trop bien les réflexions quelque peu « désabusées » que vous me citez et celles que vous y ajoutez vous-même ; évidemment, tout cela est bien différent de ce qu’on pouvait espérer et de ce que j’avais envisagé moi-même au début de la tarîqah, qui me paraissait devoir donner satisfaction aux demandes de beaucoup ; je dois dire d’ailleurs que ce que j’ai toujours considéré comme l’essentiel, et qui subsiste en tout cas, c’est le rattachement initiatique régulier ; mais, à part cela, il faut convenir que, avec toutes ces dissensions et ces « départs », les résultats sont loin de ce qu’on aurait dû en attendre. Pour ma part, vous savez que je me suis toujours efforcé, autant que possible, de ne pas intervenir dans tout cela, préférant, même quand il me revenait des choses plus ou moins déplaisantes, faire comme si je ne m’en apercevais pas ; j’avais encore fait tout d’abord la même chose pour cette note des « Mystères christiques » m’attribuant, sans que j’en aie même été avisé au préalable, des intentions que je n’avais jamais eues, mais les réactions des lecteurs ne m’ont pas permis de garder indéfiniment le silence. Au fond, ce que je regrette dans cette affaire, c’est qu’elle menace d’avoir des conséquences désagréables pour Vâlsan, car, en ce qui me concerne, l’essentiel était de remettre les choses au point, et, après cela, ce que les uns et les autres peuvent penser ou dire de mes articles m’est en somme assez indifférent…
René Guénon à Louis Caudron, 22 avril 1950.

Au moment où il est manifeste que la tarîqah a été altérée dans sa forme et est devenue une secte à prétentions universalistes, il n’y a bien sûr en son sein aucun respect pour la tradition, que ce soit l’exotérisme ou l’ésotérisme. Mais si on rappelle surtout à ce sujet l’abandon de la pratique exotérique, on peut constater que la mentalité qui y règne est avant tout anti-initiatique, et ressemble à celle d’un exotérisme exclusiviste :
Quant à l’abbé Chatillon, malgré ce qu’on m’avait dit de lui précédemment, je crois comme vous que sa compréhension ne peut pas aller très loin, et il est vraisemblable que ses « limitations » sont bien celles que vous dites ; mais, outre cela, mon impression a été tout de suite que, dans la circonstance présente, il devrait être assez fortement influencé par le point de vue « suisse », et elle s’est trouvée confirmée quand j’ai vu, vers la fin du travail de Cuttat, une phrase d’après laquelle « les sacrements étaient dès l’origine à la fois initiatiques et destinés à tous », ce qui ressemble étonnamment à « l’ésotérisme mis à la portée de tous » dont il parlait dans sa 1re lettre ; l’un est en tout cas aussi contradictoire que l’autre !
René Guénon à Louis Caudron, 10 mai 1950.

j’aurai à revenir la prochaine fois sur « salut et Délivrance » à propos de la recommandation que Sheikh Aïssa nous a faite de « désirer le salut, car c’était le paradis que l’individu devait désirer afin de ne pas être présomptueux ».

Je n’ai pas été le seul à m’étonner de cette visée toute exotérique ; au cours de notre conversation je lui ai dit que, du point de vue ésotérique et pour ceux ayant atteint un certain développement spirituel, vous pensiez que le passage dans un autre cycle était en définitive plus avantageux que le « salut », c’est-à-dire le fait d’être simplement « mis en réserve » dans les prolongements d’un état quelconque. À cela il m’a répondu : « Est-ce que Sheikh Abd el-Wâhid vous a indiqué le moyen de l’éviter ? (le salut)  ».
Louis Caudron à René Guénon, 29 septembre 1950.

L’histoire concernant Sheikh Aïssa et le « désir de salut » est assez extraordinaire encore, mais vraiment on ne peut plus s’étonner de rien de ce côté.
René Guénon à Louis Caudron, 17 octobre 1950.

Mme de Saint-Point elle-même, qui défend encore Sheikh Aïssa (elle rejetterait volontiers tout sur Abu Bakr et sur les Suisses), reconnaît cependant que tout ce qu’il fait traduit un esprit plus chrétien qu’islamique au fond…
René Guénon à Louis Caudron, 26 octobre 1950.


En réalité, cette tendance n’était pas nouvelle : dès le départ, la mentalité de Schuon, et celle de son milieu suisse en général, était en fait bien plus religieuse qu’initiatique, malgré la recommandation primitive de Guénon :
vous ferez bien de vous en tenir toujours fermement à la distinction fondamentale des deux points de vue religieux et initiatique, et à préciser nettement au besoin que, en ce qui vous concerne, vous entendez vous consacrer entièrement au second ; on ne peut trouver à redire à ce que chacun s’en tienne à un domaine déterminé…
René Guénon à Frithjof Schuon, 17 avril 1935.

Et dans l’échange suivant avec Caudron, Guénon précise bien que l’exotérisme seul risque d’être une entrave à un travail initiatique :
En attendant l’éventualité plus ou moins probable d’un rattachement à un centre initiatique quelconque, y aurait-il quelque intérêt pour nous à tirer parti, dès maintenant, des avantages que peut offrir une participation effective au rite catholique ? Rite dans lequel tous les membres de notre groupe ont été élevés, et qui, indépendamment de son caractère traditionnel a également l’avantage d’être à notre portée.

Par les transpositions qu’il nous serait possible de faire dans ce domaine religieux, grâce à nos quelques connaissances métaphysiques, ce rite aurait peut-être pour nous une portée plus grande que pour le simple dévot qui reste prisonnier de l’ambiance cléricale, dans le sens péjoratif que cette expression peut avoir. Ce que nous cherchons en réalité, c’est un « support » nous permettant d’aller plus loin que nos propres forces seules nous permettraient d’aller. Où nous conduira « effectivement » notre propre méditation, privée du secours de toute influence spirituelle ? Ce que nous désirons, c’est de faire de la réalisation, et non de rester de simples théoriciens.

On pourra nous objecter que l’adhésion à un rite non initiatique ne nous permettra pas d’aller au-delà des prolongements de l’individualité humaine. Peut-être ! Mais dans les conditions où nous nous trouvons, pouvons-nous prétendre à autre chose ? N’est-ce pas là le maximum qu’il nous soit normalement possible d’atteindre au sorte de cette vie ? En un mot quel est ce que nous pouvons faire de mieux pour l’instant, telle est la question.
Louis Caudron à René Guénon, 7 avril 1935.

Quant à ce que vous dites au sujet des rites catholiques, il est très vrai que, bien qu’ils soient d’ordre uniquement religieux et non initiatique (et que, dans les conditions présentes, ils ne puissent plus servir même de base ou de point de départ pour une réalisation initiatique), les effets en sont bien loin d’être négligeables. Seulement, d’un autre côté, il ne faudrait pas risquer que cela devienne une entrave par rapport à des possibilités d’un autre ordre qui pourraient se présenter par la suite ; c’est là ce qui complique la question et me fait hésiter à y répondre d’une façon affirmative… – En tous cas, il n’est pas douteux que les rites religieux, en eux-mêmes et tant que rien d’autre ne vient s’y superposer, sont faits bien plutôt pour maintenir l’être dans les prolongements de l’état individuel humain que pour lui permettre de dépasser celui-ci.
René Guénon à Louis Caudron, 22 avril 1935.

En effet, si l’exotérisme est bien nécessaire, pour Guénon la priorité est, évidemment, le domaine initiatique, contrairement à ce que des gens tels que Clavelle ont propagé, prêtant leurs propres obsessions à Guénon.


Une fois rattaché à Schuon, Caudron s’est étonné du caractère religieux, au sens exotérique restreint, de Schuon, et même de son hostilité pour Guénon qui lui semblait trop « athée » (en réalité ce n’est pas une absence religieuse qui le dérangeait, mais une présence initiatique) :
Je suis d’autant plus heureux d’accomplir tous ces exercice, que j’en ressens les effets salutaires, mais je dois vous avouer que je ne m’attendais pas à être ramené à une pratique aussi « religieuse », laquelle, je m’empresse d’ajouter, est en parfaite harmonie avec mon tempérament bakta. Seulement les lectures métaphysiques ne m’avaient pas préparé à envisager les choses sous cette perspective. Dans une lettre à M. Ragout, Sidi Aïssa avait déjà insisté sur ce fait, que « les vrais initiés sont des hommes très “pieux” et cela se confirme non seulement pour ceux dont la tradition comporte un aspect religieux, mais aussi pour ceux qui appartiennent à une tradition à forme purement métaphysique, comme par exemple les hindous, qui, eux aussi, sont littéralement “pieux”. »
Louis Caudron à René Guénon, 24 février 1936.

D’une façon générale, il semble que Schuon ait une tendance naturelle à être un peu trop « absolu » dans ses affirmations ; cela se voit aussi dans ce que vous me rapportez au sujet de la « piété », et qui ne me paraît pas tenir suffisamment compte de la diversité réelle des « voies ».
René Guénon à Louis Caudron, 9 mars 1936.

Vasile Lovinescu a été surpris de l’attitude de piété de Sidi Aïssa et surtout de celle de Sidi Ibrahim [Burckhardt]. Il été également étonné que l’ambition de ce dernier ne se borne qu’à vouloir simplement éviter le « feu de l’enfer ». Sidi Aïssa m’avait déjà dit que cela était une sorte d’obsession pour Sidi Ibrahim. Tout cela est profondément humain et nullement critiquable en raison de la diversité des voies, mais il en résulte une sorte de déception pour ceux qui comptaient s’abreuver de métaphysique pure. Il est vrai que Schuon dit, dans une lettre, « qu’il a cherché, dans son article sur l’oraison, à réagir contre une tendance pratiquement “athée” de quelques théoriciens de doctrines métaphysiques ». Il nous a dit par ailleurs qu’en tant que « guénoniens » (sic) nous pouvions nous intéresser aux autres traditions mais que dans les séances rituéliques il ne voulait pas en entendre parler. Il nous a dit cela à propos d’un compte rendu de séance rédigé par Ragout qui fait fonction de katib, et dans lequel il avait inséré des comparaisons entre ce que Sidi Aïssa nous avait dit et l’Inde ou le Tâo.

Je ne critique nullement cette façon de voir, puisque notre voie doit être parcourue en mode islamique, mais on aimerait y retrouver l’équivalent, ce qui, jusqu’à présent, n’est pas le cas. On peut se demander, à ce sujet, si Sidi Aïssa, en raison de sa tournure d’esprit, finira par prendre cette perspective en considération. Je ne dis pas qu’il l’ignore, mais il ne semble pas l’avoir inscrite à son programme, qui semble porter essentiellement sur la contemplation des symboles en tant qu’expressions des principes, beaucoup plus que sur la compréhension abstraite des vérités métaphysiques, à laquelle nous nous étions attachée par l’étude de vos livres. D’après tout ceci, je vois que j’étais beaucoup plus jnâna que je ne le pensais. Il se peut que cette voie « mixte » soit la plus opportune pour nous, dans les conditions qui pèsent sur tous les individus qui vivent à cette époque. Cette voie « mixte » permettra certainement un recrutement sur une plus grande échelle, mais ne sera-ce pas au détriment du travail en « profondeur » sur la nécessité duquel vous avez tant insisté dans votre « Orient et Occident ».

Pour concrétiser, par un exemple vivant, ce que je viens de vous dire, je vous citerai ce simple fait. Gênés par le manque d’unité qui résulte du foisonnement d’idées extrêmement variées, au sein desquelles nous nous sommes trouvés brusquement plongés, il est inutile de dire que loin de nous sentir rapprochés de la pure spiritualité, nous avons eu l’impression de nous en éloigner en vue d’une fixation, plus aisée, mais moins centrale. Ce matin, étant seul, j’ai éprouvé le besoin de reprendre contact avec un point de vue plus dégagé des considérations périphériques. À cet effet, j’ai relu un passage de l’« Homme et son Devenir » ; aussitôt j’ai retrouvé l’atmosphère spirituelle si favorable aux réalisations intérieures.

En raison de cette expérience, je me demande, s’il s’agit simplement d’un manque d’adaptation de ma part, lequel entraîne une perturbation momentanée ou, ce qui serait plus grave, s’il s’agit d’une question de méthode, de « voie » ? L’impression qui domine est qu’on nous demande essentiellement de prendre une tournure d’esprit, assurément traditionnelle et orthodoxe, mais ayant une tendance formaliste prononcée, qui pourra faire de nous d’excellents musulmans mais pas nécessairement de parfaits métaphysiciens.

Il est bien certain que la forme nous importe peu, à condition qu’on en maintienne l’esprit au niveau des spéculations purement métaphysiques.
Louis Caudron à René Guénon, 19 mars 1936.

Burckhardt me fait l’effet d’être beaucoup plus « méthodique » que Schuon ; mais ce que Lovinescu vous a dit à son sujet m’étonne un peu, car je ne me suis jamais aperçu de cela dans sa correspondance. En tout cas, on dit tout à fait couramment ici que quiconque désire le Paradis ou craint l’Enfer est encore bien loin d’être réellement « mutaçawwuf »…
[…]

Je ne vois pas trop à quoi Schuon a voulu faire allusion dans ce qu’il a dit au sujet de son article sur l’oraison (article que j’ai d’ailleurs trouvé très bien) ; cela me rappelle un reproche de ce genre que Barlet adressait autrefois à Matgioi ; et je me suis toujours demandé s’il n’y avait pas là, pour une bonne part, une simple querelle de mots…

Maintenant, pour ce qui semble vous causer une certaine gêne, il faut dire d’abord que naturellement une forme traditionnelle doit être prise comme un tout, l’exotérisme représentant un point d’appui nécessaire pour ne pas « perdre terre » ; et il est probable que, dans une organisation initiatique chrétienne du moyen âge, vous auriez eu à peu près la même impression que celle que vous avez actuellement. – D’un autre côté, comme je l’ai dit bien souvent, il ne faut pas oublier que ce qui est l’essentiel, c’est le rattachement initiatique et la transmission de l’influence spirituelle ; cela fait, chacun doit surtout travailler par lui-même, et de la façon qui lui convient le mieux, pour rendre effectif ce qui n’est encore que virtuel. Il va de soi qu’il vaudrait mieux avoir le choix entre une diversité de méthodes permettant à chacun d’être aidé aussi complètement qu’il se peut, mais malheureusement ce n’est pas le cas actuellement ; en tout cas, ce qui est destiné à être une aide ne doit jamais devenir un empêchement pour personne. J’ajoute que Schuon est très excusable de ne pas envisager peut-être suffisamment l’adaptation qu’il faudrait pour chacun, car il est évident que cela demande une expérience qu’il ne peut avoir encore ; et je vois d’ailleurs que vous comprenez cela très bien ; mais il est à craindre que d’autres ne le comprennent pas comme vous… Il faut pourtant espérer que tout cela s’arrangera peu à peu ; il faut bien penser qu’il s’agit en somme d’un « début », dans des conditions qui ne s’étaient encore jamais présentées jusqu’ici.
René Guénon à Louis Caudron, 29 mars 1936.

Je ne voudrais pas passer pour « méchant », mais enfin puisque vous désirez savoir ce à quoi Schuon a voulu faire allusion dans ce qu’il a dit au sujet de son article sur l’oraison, je dois vous dire qu’il a voulu « combattre les tendances » de « feu » Palingénius, qui a écrit, paraît-il, un article sur la prière, et « qui à cette époque était fortement influencé par la maçonnerie » (ou « imprégné de maçonnerie », je ne peux plus vous garantir lequel des deux termes il a employé, quand il m’a parlé de cela).
Louis Caudron à René Guénon, 14 avril 1936.

Si, à propos de l’oraison, c’est à mon ancien article qu’il a voulu faire allusion, qu’a-t-il bien pu penser en voyant celui-ci reparaître, précisé sur certains points, mais non pas changé quant au fond ?
René Guénon à Louis Caudron, 27 avril 1936.


Il a déjà été fait état précédemment de l’ignorance de Schuon. En consultant des auteurs douteux comme Massignon pour tenter de réduire cette ignorance, Schuon trouvait une sensibilité en accord avec la sienne :
Jenny me disait que les tendances de la tarîqah lui paraissaient trop sentimentales. À ce sujet je serais heureux d’entendre à nouveau Sidi Aïssa, pour mieux apprécier la doctrine d’El Hallaj. Depuis que je lis l’el Hallaj de Massignon, j’y retrouve pas mal d’idées que Schuon nous avait exposées. Il est en effet possible que le principal de sa documentation provienne de cet ouvrage, si j’en juge par différents recoupements : quand il était ici, il avouait ne pas être resté assez longtemps en pays islamiques pour y acquérir une connaissance suffisante. J’ai ouï dire par ailleurs qu’il avait rompu toutes relations avec le Sheikh actuel de Mostaganem et ensuite, s’il vous écrit toujours aussi peu, il lui sera difficile de compléter, par votre intermédiaire, ce qui lui manque. Qu’il ait, en dehors de ses propres réalisations, d’autres sources d’information, c’est ce que j’ignore.

Il se peut, d’ailleurs, que la doctrine d’El Hallaj soit une source excellente de progrès spirituels, mais le rôle de l’amour y est tellement prépondérant, du moins d’après Massignon, que cela semble encore s’éloigner de la pureté des données métaphysiques acquises antérieurement.

En tout cas on comprend mieux la position de Sidi Aïssa présentant la piété comme étant le premier devoir de l’initié et recommandant de multiplier autant que possible 1o la prière, 2o les jeûnes, 3o les veilles. Restent deux autres points qui n’étaient pas encore bien déterminés dans le programme de Sidi Aïssa, quand nous sommes passés à Bâle. La concentration y aurait-elle sa place qu’elle n’aurait en tout cas que le no 4 ou 5.
Louis Caudron à René Guénon, 15 juin 1937.

Pour la question d’El-Hallâj, jamais Schuon n’y a fait la moindre allusion en m’écrivant ; comme vous pouvez vous en douter, l’interprétation de Massignon est tout à fait sujette à caution, puisqu’il y a toujours chez lui l’arrière-pensée de ne voir partout que du « mysticisme » et des influences chrétiennes. Cependant, je dois dire aussi que, toute interprétation à part, je préférerais une autre forme à celle d’El-Hallâj, qui se prête plus facilement à ce genre de déformation ; c’est d’ailleurs l’imprudence ou la maladresse de ses expressions qui a été la cause de sa mort…
René Guénon à Louis Caudron, 26 juin 1937.


Cette attitude butée et catégorique a continué à s’exprimer après qu’il ait abandonné sa référence en matière d’exotérisme, la zaouïa de Mostaganem, et c’est ce qui lui a permis de développer ses fantaisies sous « inspiration », avec de moins en moins de retenue :
Allar […] a reçu une lettre aimable de Schuon dans laquelle on lit ceci :
« … maintenant que, après la Risalat al-Hayat, le Kitab al-Insan al-Kamil va être traduit, personne n’est plus en droit de se plaindre d’un manque de textes islamiques. D’ailleurs pour qui a l’esprit spéculatif, la shahâdah renferme tout. Il s’agit de s’approprier par la pratique du dîn, la perspective islamique, afin qu’on puisse extraire l’essence métaphysique de l’Islam de toute formule et avant tout précisément de la shahâdah et du nom Allah. Mais malheureusement, peu ont l’esprit spéculatif. On est dogmatiste, déterministe, pauvre en “imagination” intellectuelle et par conséquent exigeant en matière de théorie. Ma théorie cependant est indéfinie. Pour comprendre la métaphysique islamique, il faut être musulman, ou plutôt muslim. Il faut se garder de voir dans l’Islam une “forme religieuse” quelconque ; il faut y voir au contraire la dernière possibilité de manifestation traditionnelle, donc le dernier mot de la Tradition primordiale.

« Le point de vue religieux, à rigoureusement parler, se réduit en dernière analyse à ceci : d’abord distinction plus ou moins radicale entre la Divinité et l’être individuel et par conséquent méconnaissance et négation de l’identité essentielle et de l’identification ; ceci pour la doctrine ; et ensuite pour la réalisation, recherche du seul salut moyennant l’action, non pas moyennant la Connaissance, sans parler évidemment, du but de cette connaissance, l’Identité.

« Mais je n’ai jamais compris pourquoi certains rangeaient la prière, par exemple, du côté du point de vue religieux ; et d’autre part l’action dans la mesure où elle ne s’oppose pas à la connaissance, en est naturellement un support.

« Tout cela ne vous est pas nouveau, sans doute, mais il y en a d’autres qui n’arrivent pas à le comprendre. »

Ses lettres contiennent souvent des sous-entendus, où on ne distingue pas très clairement qui ou quoi elles veulent viser exactement. Il semble également avoir toujours la même tendance à être un peu trop « absolu » dans ses affirmations et ne pas tenir suffisamment compte de la diversité des « voies », quoiqu’il en dise quand on en parle avec lui. Il a sa voie et c’est à nous de nous l’assimiler, sinon il ne peut plus rien pour nous. D’ailleurs sa méthode est simple, il suffit de prier et de spéculer sur la shahada ; mais où apparaît, dans ce point de vue, « la nécessité de posséder des données théoriques inébranlables et fort étendues avant de songer à la moindre réalisation » ? En ce qui me concerne, je constate que mes progrès de compréhension sont toujours conditionnés par la méditation d’un point, pris dans vos livres.

Avec sa façon de voir, prise à la lettre, on pourrait conclure que vos livres ne valent que pour les profanes ; dès que ceux-ci ont compris quelles étaient leur ultime destinée et la meilleure des voies pour y parvenir, ils n’ont plus qu’à refermer vos ouvrages et se conformer au dernier « mot de la Tradition primordiale ». S’il n’y avait pas cette orientation vers la Délivrance et non seulement vers le « salut », je me demande, pratiquement parlant, ce qui nous différencierait des mystiques ?

En tout cas c’est nettement l’élément bhakta qui domine ; simple question de « voie » et d’époque.

Ces remarques ne sauraient d’ailleurs altérer ni le mérite, ni le zèle que Schuon déploie conformément à sa nature.
Louis Caudron à René Guénon, 8 novembre 1937.

Pour Allar, […] Quant à la lettre qu’il a reçue de Schuon, je vois qu’en somme c’est toujours à peu près la même chose ; il y a là un point de vue qui est tout de même un peu trop « unilatéral », mais il est évident que c’est sa nature qui est ainsi, et je crois qu’on ne gagnerait rien à le heurter…
René Guénon à Louis Caudron, 20 novembre 1937.


4-e) Propagande


De la part des schuoniens, il y a également inversion accusatoire à propos d’une soi-disant submersion de candidats envoyés par Guénon, alors qu’il a toujours souligné son indépendance, et que c’était le premier à insister sur la bêtise et le danger de la propagande.

N’étant aucunement chargé de recruter des adhérents pour une organisation quelconque, je me garderais bien d’engager qui que ce soit à s’adresser ici ou là.
René Guénon à Louis Caudron, 29 janvier 1933.

J’ai eu cet après-midi une entrevue avec MM. Préau et Clavelle ; ces MM. m’ont prié de vous écrire pour préciser certains points qui pourraient être envisagés au cours de nos conversations.

De notre pauvre monde occidental nous vous adressons un appel désespéré ; avant que la tourmente qui pointe à l’horizon, ne nous ait dispersés, et, s’il en est temps encore, nous vous demandons de bien vouloir nous aider à réaliser notre voie.

Je sais bien que quelques individualités isolées comptent peu dans le tourbillon du monde, et que les desseins éternels se réaliseront sans nous, si telle est Sa Volonté.

Pourtant, il est de notre devoir de tendre tous nos efforts vers Cela même, que nous avons commencé à comprendre grâce à vous et daignez, s’il est en votre pouvoir, ne pas nous abandonner en si bon chemin.

En vous parlant ainsi ce n’est pas en mon nom personnel seulement que je le fais, mais au nom de tous ceux que je représenterai en allant vous voir.

Ce qui nous importe le plus en ce moment, c’est le désir de recevoir l’Initiation, et, nous sentons, que plus nous attendrons plus les chances de réussite qui nous restent diminueront.

M. Préau a pensé qu’il serait utile d’éclairer le plus possible la situation avant mon voyage éventuel ; aussi m’a-t-il demandé de vous écrire dès ce soir pour que mon courrier profite du plus prochain courrier.
[…]

6o Dans le cas d’un rattachement à une organisation soufie, par l’intermédiaire d’un Moqaddem habitant l’Europe (M. Schuon par exemple) est-il possible de réaliser sans danger l’Initiation, tout en demeurant dans l’ambiance européenne ?
Louis Caudron à René Guénon, 7 mai 1935.

À la vérité, je dois dire que je ne comprends pas très bien l’« appel » que vous m’adressez, car, par moi-même, je ne suis rien ; je n’ai d’ailleurs jamais fait la moindre promesse, … sauf, si l’on veut, celle d’écrire tout ce que je pourrais pour ceux qui sont capables d’en profiter ; et je regrette seulement, à cet égard, que les circonstances ne m’aient pas encore permis d’écrire bien des choses que j’ai en vue depuis longtemps…

Cela dit, je vais tâcher de répondre à vos questions ; du reste, la réponse est d’autant plus simple et plus facile que je dois m’abstenir d’influer sur les décisions de qui que ce soit, car c’est à chacun qu’il appartient de choisir lui-même la voie qui lui convient le mieux.

En somme, vous avez maintenant devant vous, sans quitter l’Europe, la possibilité de rattachement à deux organisations initiatiques, l’une occidentale, l’autre orientale. Ceux qui voudront se rattacher au Soufisme ne pourront mieux faire que de s’adresser à Schuon, qui est maintenant tout à fait qualifié pour cela, et qui, je crois, est tout disposé à s’en occuper activement. […]
René Guénon à Louis Caudron, 17 mai 1935.

Pour ce que vous me demandez, il est bien entendu que la question du rattachement initiatique regarde Schuon exclusivement ; et, d’après ce qu’il vous a dit, je ne pense pas, si vous vous décidez à le demander, que cela doive faire de difficultés.
René Guénon à Luc Benoist, 21 juin 1936.

En fait, c’était Schuon qui faisait de la propagande, contre l’avis de Guénon :
Sidi Aïssa voit évidemment très grand au point de vue du recrutement, mais s’il est sûr de lui, il n’y a plus rien à dire…
[…]

Il dit que si Chacornac consentait à lui donner le nom de ses abonnés il pourrait, d’après leurs noms, discerner ceux qui seraient susceptibles d’être rattachés.
Louis Caudron à René Guénon, 12 février 1936.

Pour le recrutement, d’une façon générale, je pense qu’on ne saurait être trop prudent, et que surtout il ne faut jamais viser à la quantité. – À ce sujet, j’avoue que je ne comprends pas très bien l’idée de Schuon pour la liste des abonnés de Chacornac (que d’ailleurs je crois celui-ci fort peu disposé à communiquer à qui que ce soit !). D’abord, je ne pense pas qu’on puisse tirer grand’chose de valable des noms en langues européennes ; ensuite, on ne peut toujours pas aller offrir un rattachement à des gens qui ne l’ont pas demandé…
René Guénon à Louis Caudron, 23 février 1936.

Vasile Lovinescu vous disait qu’à Bâle ils avaient quelques ennuis, car on commençait à savoir de ce dont il s’agissait réellement. Schuon reconnaît qu’ils ont commis de graves imprudences, et que, par exemple, au début ils allaient faire l’appel à la prière du haut d’une terrasse de la cathédrale ! (Je crois que cela se passait à Lausanne). Les réunions publiques de Bâle n’ont plus lieu. Celles de Lausanne, par contre, sont de plus en plus suivies et attirent de plus en plus de monde dans la « zone no 2 ». Là nous sommes en plein prosélytisme.
Louis Caudron à René Guénon, 19 mars 1936.

Meyer est reparti pour Bâle après avoir obtenu son rattachement sous le nom de Idris Abdul Karîm. Il semble avoir subi à Bâle un régime différent de celui de Vasile Lovinescu. Il n’avait jamais assisté à aucune prière en commun et n’avait pas non plus prononcé la shahada bien qu’il pratiquait, seul, les rites depuis un mois. Pour le reste, ses connaissances étaient, sinon insuffisantes, du moins des plus sommaires ; pourtant il a été envoyé avec avis favorable, et, sous un aspect plus froid et plus réservé que Vasile Lovinescu, il n’en est pas moins sympathique.

Quant à sa qualification, certainement elle en vaut largement d’autres, du moins en tant que nous pouvons en juger actuellement. On n’en reste pas moins surpris de la rapidité d’admission ; bien entendu toutes ces personnes sont sérieuses et sincères, mais on peut toujours se demander si leur détermination, prise aussi hâtivement, n’est pas le résultat d’un enthousiasme plus propice aux décisions immédiates qu’à la garantie d’une continuité dans de telles résolutions ?

Il y a là encore de sérieuses réformes à faire dans nos conceptions à ce sujet. Nous en étions restés aux temps héroïques où le candidat devait attendre longtemps dans la plus grande incertitude que le Maître daignât s’occuper de lui. Bien entendu, il ne s’agit pas de tenir une conduite aussi rigoriste, surtout à l’égard de personnes telles que Préau ou Clavelle qui sont connues depuis longtemps.

Puisque nous sommes dans la période des « réformes conceptuelles », je dois encore ajouter que je croyais Schuon en possession de « pouvoirs » lui permettant de déceler presque à coup sûr la qualification ou la non qualification d’un individu. Or, pour le cas de Ragout, c’est le contraire qui s’est produit ; il l’a accepté parce que c’était moi qui le lui présentais et qui me portais en quelque sorte comme garant de son aptitude. Maintenant je sais à quoi m’en tenir à ce sujet.
[…]

L’autre jour, Schuon nous montrait une affiche annonçant l’une des conférences qu’il avait faites à Lausanne, et où il y avait eu une assistance de 400 personnes. Il souhaitait pouvoir reprendre de telles conférences à Paris, mais il ne voyait pas bien, disait-il, dans quelle salle il pourrait les faire. Chabot lui a suggéré la salle Adyar de la Société Théosophique. Schuon a acquiescé à l’idée disant, par ailleurs, que c’était dans ce public qu’il comptait recruter le plus d’adhérents !
Louis Caudron à René Guénon, 2 avril 1936.

D’un autre côté, ce que sa préparation à son rôle a pu avoir d’insuffisant ou de trop rapide serait certainement moins grave s’il avait un peu moins de confiance en lui-même, et surtout s’il n’y avait pas chez lui cette sorte de volonté de ne pas tenir compte de tant de choses qui ont bien pourtant leur importance… L’histoire des conférences à la salle Adyar en est encore un bel exemple ; comment peut-il ne pas voir quel parti certaines gens ne manqueraient pas d’en tirer contre nous ? Je vous assure que cela encore m’inquiète sérieusement ; il faudra empêcher à tout prix une pareille faute !
René Guénon à Louis Caudron, 17 avril 1936.

(Dans un extrait cité plus haut datant de fin 1950, Guénon ne se souvenait plus de l’épisode de la salle Adyar, ce qui témoigne de l’état d’épuisement dans lequel les schuoniens le poussaient. Il est d’ailleurs décédé peu de temps après.)

Il faut espérer que cette explication l’amènera au moins à être plus prudent en ce qui concerne les admissions ; seulement, je pense qu’il n’ira pas jusqu’à me demander avis sur tous les candidats, d’autant plus que ce n’est pas précisément facile pour des gens qu’on n’a jamais vus et qu’on ne connaît que par correspondance. Il doit d’ailleurs être bien entendu que je ne veux absolument prendre la « direction » de quoi que ce soit, mais aussi que, quand il s’agit non de conseils individuels, mais d’indications ayant une portée générale, je ne peux pas me refuser à les donner dans la mesure du possible ; mais encore faut-il d’abord qu’on juge à propos de me les demander…
René Guénon à Louis Caudron, 17 avril 1936.

Je crains aussi beaucoup les tendances à la « propagande » ; du reste, même en dehors du danger que cela présente, on ne doit pas aller au-devant des gens, mais au contraire les laisser venir d’eux-mêmes.
René Guénon à Vasile Lovinescu, 19 mai 1936.


4-f) L’héritage de la zaouïa de Mostaganem


La dégénérescence de la tarîqah de Schuon n’a donc pas brusquement surgi en 1950, elle s’est faite en deux étapes, où intervient la zaouïa de Mostaganem.

Rappelons ce que disait Guénon de ce milieu, en répondant à Schuon qui lui annonçait qu’il était moqaddem :
Ce que vous me dites par ailleurs n’est malheureusement pas très satisfaisant à divers points de vue ; je n’en suis du reste pas trop étonné… Pour les confusions dont vous parlez, c’est un peu la même chose partout aujourd’hui ; ici, l’influence déplorable de la politique est certainement moins marquée, mais il y a aussi cette fâcheuse tendance à recruter le plus de gens possible et à se féliciter de cette extension ; encore cela n’aurait-il peut-être pas de si graves inconvénients si du moins on observait une hiérarchie de degrés, mais, en fait, il n’en est rien. Je pense que, dans ces conditions, le mieux est de prendre en considération seulement l’essentiel, c’est-à-dire la transmission initiatique, et ne pas trop se préoccuper du reste ; encore faut-il pouvoir s’arranger de façon à n’en être pas gêné… J’ai reçu le journal en même temps que votre lettre, et j’ai pris connaissance de l’article en question ; à quoi peut bien tendre toute cette histoire ? Cela est assurément plutôt désagréable ; et, pour ce projet de journal en français, je n’en vois pas bien la raison : à qui serait-il donc destiné ? Pour ce qui est d’une « société de Français musulmans », je crois que vous feriez bien de vous abstenir, car il est plus que probable que se trouveraient là des éléments fort peu intéressants en général ; vous pouvez d’ailleurs faire valoir que l’Islam n’admet point ces distinctions d’origine ou de nationalité. Pour le reste, vous ferez bien de vous en tenir toujours fermement à la distinction fondamentale des deux points de vue religieux et initiatique, et à préciser nettement au besoin que, en ce qui vous concerne, vous entendez vous consacrer entièrement au second ; on ne peut trouver à redire à ce que chacun s’en tienne à un domaine déterminé… Évidemment, tout cela tient aux conditions de notre époque, et le plus triste est que cela ne peut guère aller qu’en s’aggravant encore ! […]
René Guénon à Frithjof Schuon, 17 avril 1935.

Et comme il le prévoyait, cela s’est aggravé en effet :
En ce qui concerne Mostaganem, il faut reconnaître qu’il y a maintenant de ce côté des choses un peu ennuyeuses, non pas du fait du Sheikh lui-même, d’ailleurs, mais de son entourage à tendances trop « propagandistes » ; pourtant, ce n’est peut-être tout de même pas une raison suffisante pour rompre toutes relations…
René Guénon à Louis Caudron, 26 juin 1937.

Et si Schuon était si propagandiste, c’est justement parce qu’au lieu de prendre en compte les recommandations de Guénon, il prenait exemple sur la zaouïa dégénérée de Mostaganem. Il a ensuite choisi de s’en éloigner :
En ce qui concerne votre droit de regard sur la tarîqah, j’ai cru pouvoir lui dire, que cela ne résultait pas seulement de votre seule compétence en ces matières, mais également de votre mission à l’égard de l’occident, en vertu de laquelle votre attention était retenue par tout ce qui pouvait constituer une tentative de rénovation traditionnelle sous quelque forme que ce soit.

Or, en ce qui nous concerne, l’intérêt qui s’attache à nous, n’est pas l’espoir que nous soyons le point de départ de l’islamisation du monde occidental, mais simplement que nous puissions rétablir dans cet occident un contact vraiment traditionnel et initiatique avec le Principe. Grâce à ce contact dont l’influence pourra se manifester par l’intermédiaire de la tarîqah, il se peut que certains centres proprement occidentaux se réveillent et s’épanouissent, alors qu’il eut été impossible pour eux de le faire sans cette influence stimulante et protectrice.

J’ai ajouté, que grâce à certaines indications, malheureusement insuffisantes pour le moment, on avait de vagues espoirs de découvrir un tel centre, avec lequel, ou du moins, avec certains éléments duquel, on serait peut-être appelé à avoir des contacts plus ou moins étroits.

J’ai simplement amorcé l’idée d’une telle éventualité pour me rendre compte de quelle façon Schuon aurait réagi. En raison de l’opinion qu’il semblait avoir sur l’opportunité des traditions antérieures à l’Islam, nous nous demandions dans quelle mesure il était disposé à envisager l’éventualité de rapports directs avec une autre forme traditionnelle, si toutefois son intervention était jugée nécessaire ou tout au moins utile.

Avant de vous dire ce qu’il en pense, je vous dirai tout d’abord que l’expérience commençant à produire des fruits, il a abandonné le point de vue de Mostaganem, concernant l’admission des candidats occidentaux. Ce point de vue est d’admettre, en principe, tous ceux qui en faisaient la demande, sous réserve qu’ils n’étaient pas dûment qualifiés, la barakah ne leur ferait pas de mal, dans la mesure où ils resteraient fidèles à la shariyah.

Or Schuon s’est aperçu que ce raisonnement pouvait à la rigueur se soutenir en terre d’Islam, il n’en était pas de même en occident.

Voilà donc calmé ce désire d’extension intempestive qui nous avait tant inquiété au début.

Par cette considération que les chrétiens ne sont pas mûrs pour être islamisés en masse, l’idée de sectarisme tombe ipso facto puisqu’il est nécessaire au contraire qu’ils conservent tout au moins leur tradition propre et même, si possible, de les aider à redécouvrir le véritable sens de leurs « mystères ».

À cela Schuon est tout prêt à collaborer, ajoutant même que ce ne serait pas la première fois que l’influence bénéfique du taçawuf se ferait sentir au sein de la chrétienté.

Nous voilà donc fixés sur ce point.

Pour être complet, je dirai que Schuon s’est même formalisé que Paris ne l’ait pas déjà mis au courant d’une telle éventualité. Je lui ai fait remarquer que je lui en avais parlé incidemment au cours de la conversation, mais que cela n’aurait nullement fait l’objet d’un courrier spécial, d’autant plus que présentement on ne pouvait pas se prononcer sur la valeur exacte de cette piste.
Louis Caudron à René Guénon, 1er août 1937.

Ce qui actuellement est plus inquiétant (et lui aussi [Schuon] paraît s’en inquiéter fort), c’est ce qui se passe à Mostaganem, et dont vous avez sûrement dû avoir des échos par ceux qui y sont allés dernièrement. À cet égard, Muller paraît voir les choses trop « en noir », mais les impressions de Meyer, plus « pondéré », ne sont pas bien rassurantes ; l’état d’esprit qui règne dans ce milieu a changé bien fâcheusement, et si rapidement que cela est difficilement explicable ; si cela continue, la tendance « propagandiste » ne tardera pas à y étouffer tout reste d’esprit initiatique… Dans ces conditions, Schuon n’a sans doute pas tort de penser que le mieux sera de réduire les relations au minimum ; et, à cet égard, je me demande si le nouveau séjour d’Allar, surtout s’il doit se prolonger, ne risque pas d’avoir plus d’inconvénients que d’avantages, non seulement pour lui-même, mais aussi parce que j’ai l’impression qu’il faudrait assez peu de chose pour amener une rupture complète entre Mostaganem et Bâle, ce qu’il vaudrait tout de même mieux éviter si possible !
René Guénon à Louis Caudron, 26 octobre 1937.

Guénon et Schuon ont fini par rompre les communications avec Mostaganem :
Autre chose dont il faut que je vous prévienne : il paraît que vous recevrez probablement quelque lettre de Mostaganem ; vous ferez bien de n’y répondre que d’une façon aussi insignifiante que possible et par des formules de pure politesse ; et même, si vous préfériez ne pas y répondre du tout, cela ne pourrait pas avoir grand inconvénient. En effet, nous avons convenu avec Sidi Aïssa de réduire les relations de ce côté au minimum, car ce qui s’y passe maintenant est bien loin d’être satisfaisant ; tout y est sacrifié à des tendances exotériques et propagandistes que nous ne pouvons pas approuver du tout ; la rapidité avec laquelle cette dégénérescence s’est produite est même tout à fait extraordinaire. Heureusement que, par contre, tout va très bien à Bâle ; j’en ai eu encore d’excellentes nouvelles aujourd’hui même. – J’ajoute à ce propos que, pour éviter toute confusion qui serait plus ou moins fâcheuse dans les conditions présentes, Sidi Aïssa a décidé, d’accord avec moi, de reprendre l’ancien titre complet qui a été abandonné à Mostaganem depuis la mort du Sheikh : « Et-Tarîqah El-Alawiyah Ed-Derqâwiyah Esh-Shâdhiliyah » ; peut-être d’ailleurs en avez-vous été déjà informé…
René Guénon à Vasile Lovinescu, 2 mars 1938.

Sur le moment, Schuon a donné l’apparence de revenir à la raison. Mais nous avons vu que c’est le contraire qui s’est passé. Ce que nous pouvons constater rétrospectivement, c’est qu’en rompant avec Mostaganem, il s’est détaché finalement de son seul point d’ancrage, qui lui fournissait une stabilité par la prise en compte de l’exotérisme.

Libéré de cette contrainte, il s’est en fait dit que plutôt que de convertir les Chrétiens à l’Islam pour en faire des disciples, il n’y avait qu’à les faire disciples directement, ce qui est beaucoup plus simple. D’où la publication des Mystères christiques.

Sous l’injonction d’une autorité individuelle travestie en autorité traditionnelle, ses disciples devaient depuis le début accepter passivement toutes ses fantaisies. Son but n’était pas du tout de les aider à se libérer de l’ignorance, mais simplement de les diriger. Ce qu’il voulait libérer, c’était plutôt son propre ego de tout contrôle extérieur, y compris de toute restriction pouvant provenir de la tradition, qu’il entendait au contraire asservir sous toutes ses formes et mélanger selon son caprice.


Le Sheikh El-Alawi est mort en 1934, et avec lui l’esprit traditionnel s’est retiré de la zaouïa de Mostaganem, qui a vite révélé sa dégénérescence, par sa mentalité exotérique et son propagandisme. Dans un premier temps, Schuon a d’abord été conforme à ce milieu dégénéré, affichant une apparence de tradition et tenant le rôle de rattacheur effréné préconisé par Mostaganem. Puis dans un second temps il s’est détaché de ce milieu, pour jouir d’une indépendance totale et ne plus suivre que son « inspiration » au sens infra-rationnel. Et l’imposture se dévoilera d’elle-même sur la forme de la « tarîqah ».



jeudi 14 février 2019

La fonction de Frithjof Schuon (2)


Sommaire


1) Introduction

    1-a) Le « sheikh » naturiste
    1-b) Un mot creux : le pérennialisme
    1-c) Nécessité de laisser la parole à Guénon

2) La fausseté de Schuon et de ses agents

    2-a) L’intérêt qu’avait Guénon pour la fonction de Schuon : une initiation orientale régulière et facile d’accès pour les éventuels européens qualifiés
    2-b) L’intérêt de Schuon pour sa propre fonction : le pouvoir, les femmes et l’argent
    2-c) L’isolement de Guénon par Schuon
    2-d) Schuon et ses disciples : des hypocrites et des manipulateurs
    2-e) Un projet de tarîqah qui débouche sur une secte à prétentions universalistes

3) L’autoritarisme prétendant rivaliser avec l’autorité naturelle

    3-a) Lecteurs de Guénon orgueilleux ? Ou orgueil d’une infaillibilité individuelle ?
    3-b) Une « infaillibilité » qui peine à faire illusion
    3-c) Un « sheikh » ignorant
    3-d) Une opposition inavouée mais de plus en plus concrète
    3-e) La disparition de Guénon : le couronnement de Schuon

4) L’ésotérisme haï et usurpé par le culte de Schuon

    4-a) Divagations des schuoniens sur la Maçonnerie
    4-b) Le « Maître spirituel destiné à tout l’Occident »
    4-c) D’un désir de reconnaissance insatisfait aux Mystères christiques
    4-d) Une mentalité en réalité surtout religieuse et anti-initiatique
    4-e) Propagande
    4-f) L’héritage de la zaouïa de Mostaganem




Partie précédente :
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2019/02/la-fonction-de-frithjof-schuon.html

3) L’autoritarisme prétendant rivaliser avec l’autorité naturelle


Ce qui est particulièrement injuste, c’est que lorsque les rapports entre Guénon et Schuon sont évoqués, ils sont souvent présentés comme des rapports de pouvoirs, comme deux volontés de domination qui s’affrontent, alors que Guénon de son côté était totalement désintéressé et voulait juste aider à ce que l’initiation soit plus facile à trouver en Occident.

La nécessité de rétablir la vérité s’impose d’autant plus que les schuoniens continuent encore aujourd’hui de propager leur présentation déformée des choses.


3-a) Lecteurs de Guénon orgueilleux ? Ou orgueil d’une infaillibilité individuelle ?


Ainsi, dans le hors série spécial Schuon (juillet-octobre 1999) de la revue Connaissance des religions, élaboré à l’occasion de la mort de Schuon, on lit dans Approche biographique (article de Jean-Baptiste Aymard), pp. 20-21 :
[Guénon] suggérera dès lors à plusieurs de ses correspondants d’entrer en relation avec Schuon. Celui-ci, qui n’a que vingt huit ans, éprouvera cependant quelques difficultés avec les prétentions affichées de certains d’entre eux, tout imbus du discours guénonien sur l’élite intellectuelle… « Il est en tout cas extrêmement difficile, écrira-t-il plus tard à Jean-Pierre Laurant (3), pour un jeune homme de juger, ou d’avoir l’air de juger, des hommes d’âge mûr, ou même des vieillards, qui sollicitent l’admission et qui, évidemment, se croient “qualifiés” ; les quelques refus ont valu au Moqaddem des difficultés interminables… ».
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3 – Lettre d’avril 1976 à Jean-Pierre Laurant, auteur de Le sens caché dans l’œuvre de René Guénon, L’Age d’Homme, 1975.

Voici une belle inversion accusatoire, ce serait Guénon qui rendrait ses lecteurs « imbus du discours guénonien sur l’élite intellectuelle », d’après le jugement d’un Schuon ridicule d’arrogance, et invoquant jusqu’à l’obsession sa soi-disant infaillibilité pour imposer le silence à ses disciples, dès que ceux-ci exprimaient autre chose qu’un acquiescement aveugle à tout ce qui pouvait lui passer par la tête. Ce qui montre au passage une profonde incompréhension de la notion d’élite, qui est question de nature et non de posture caricaturale.

Ce qui semble également choquer nos amis, c’est la prétention de Schuon à l’infaillibilité doctrinale qu’il détient en raison de sa fonction.

Sidi Aïssa nous a également développé ce point de vue, et il nous a dit que son différend avec Préau notamment, provenait de ce que ce dernier n’était pas pénétré de cette vérité. Je suis incapable de discerner le bien fondé ou non de la chose ; si cela est exact il serait peut-être bon de le signaler à nos amis de Paris, pour dissiper tout malentendu à ce sujet.
Louis Caudron à René Guénon, 24 février 1936.

D’un autre côté, il y a cette question d’« infaillibilité » sur laquelle Schuon a peut-être tort de tant insister, et non pas seulement pour ne choquer personne, mais aussi parce que, si la chose est juste en principe, il est bien difficile, en fait, de délimiter exactement le domaine auquel elle doit s’appliquer, dès lors que toutes sortes de contingences interviennent… D’une façon générale, il semble que Schuon ait une tendance naturelle à être un peu trop « absolu » dans ses affirmations.
René Guénon à Louis Caudron, 9 mars 1936.

Quand Allar est allé l’attendre à la gare pour la première fois, il lui a offert de porter sa valise ; Schuon lui a répondu : « Non, merci, je ne suis jamais fatigué » ; mais deux minutes après, il n’en pouvait plus. Une autre fois dans la pièce où ils travaillaient, Allar lui dit : « vous n’avez pas froid ? » Je n’ai jamais froid lui répondit Schuon ; mais un quart d’heure après il mettait son pardessus. Pour aller à Lausanne, il voyageait la nuit ; je lui dis « Cela doit vous fatiguer ? » Même réponse que précédemment ; mais le soir quand il rentrait de tels voyages, il chancelait littéralement de fatigue pendant le rosaire. Quand il est venu la première fois en septembre, il nous avait dit que quatre heures de sommeil lui suffisaient « on ne parle pas pour rien du sommeil du juste » a-t-il ajouté. Pendant son séjour chez nous, ses nuits correspondaient à celles des simples profanes, c’est-à-dire étaient de 8 heures environ. Deux ou trois seulement il est monté à la zawiya vers 6 heures du matin. Au début de son travail au journal, il a dit que Urfer était très content de lui car, il travaillait très vite et faisait en une heure ce que d’autres n’arrivaient pas à faire en moins de 3 heures. Le premier soir qu’il est arrivé, il m’a présenté une revue de langue étrangère, en me disant : « Soit dit sans fausse modestie, mais dans cette revue il n’y a qu’un seul article qui soit bien : c’est le mien » (1).

Ce qui était fort possible ; mais tout cela s’accorde bien peu avec la modestie dont il s’est plusieurs fois réclamé et dont le contraste entre la théorie et la pratique, prête bien inutilement à la critique. Dans de telles conditions, le silence vaudrait beaucoup mieux.
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1 - Tout ceci illustre bien la confiance un peu excessive que Schuon a de lui.

Il est par ailleurs curieux de voir parmi ses livres, des textes sacrés arabes voisiner avec les ouvrages d’Oscar Wilde, (dont les mœurs ne le cédaient en rien, paraît-il, avec celles de Mgr Leadbeater dont vous avez parlé dans le Théosophisme) et « Die neue Zeit », revue de photographies « naturistes » de femmes. On objectera que Schuon dessine, et qu’il a besoin de « documents » (?) : il est un nu dont l’esthétique n’a rien de choquant, mais celui-là est vraiment d’un réalisme démoniaque. Je ne viens pas dire que Schuon en fasse ses livres de chevets, bien entendu, mais je vous avoue que les trois personnes qui ont été témoins de ces constatations ont plutôt été surprises de trouver ces ouvrages dans la bibliothèque de leur moqaddem. Une situation sociale et son mariage apaiseraient certainement cette sorte de crise par laquelle Schuon semble passer. En attendant, cela n’en a pas moins certaines répercussions perturbatrices pour l’ordre.

Tous ces détails sembleraient justifier l’épithète de « vipère » que Schuon nous a décochée ; je suis le premier à reconnaître que tout cela est profondément humain et, considéré comme tel, « que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ». Aller à bicyclette est également humain, mais cela Schuon a décliné l’offre qui lui était faite par Ragout. Il m’en a donné la raison suivante : « Aller à bicyclette ne s’accorde pas du tout avec la fonction de moqaddem ». Il me semble que, se demander après cela, si la lecture d’O. Wilde ou de « Die neue Zeit », s’accorde mieux avec la fonction de moqaddem, cela n’est pas bien méchant.
Louis Caudron à René Guénon, 14 avril 1936.

Tout ce que vous m’apprenez est d’ailleurs bien extraordinaire et, je dois le dire, inattendu ; je vous en remercie, car vous avez bien raison de penser qu’il est nécessaire que je sois informé de ce qu’il en est, si peu agréable que ce puisse être. Moi qui avais compté sur la fonction de Schuon pour me soulager un peu, voilà que c’est tout juste le contraire qui se produit et qu’il n’y a là pour moi qu’une source de nouvelles préoccupations !
[…]

Pour ce qui est de ses imprudences, elles s’expliquent sans doute par sa trop grande confiance en lui-même, qui m’a inquiété depuis longtemps déjà…
[…]

Je me demande si, dans ma dernière lettre, je n’ai pas oublié de répondre à certaines choses ; si vous vous en apercevez, vous serez bien aimable de me les signaler de nouveau. Je ne suis pas comme Schuon, et j’avoue qu’il y a des moments où il m’arrive d’être vraiment fatigué…
René Guénon à Louis Caudron, 27 avril 1936.


3-b) Une « infaillibilité » qui peine à faire illusion


Cette revendication d’une « infaillibilité » individuelle tiendra d’autant moins devant les disciples qui n’étaient pas totalement tombés sous son charme qu’elle a vite été mise à mal sur des points précis, comme celui de l’impeccabilité des prophètes.

Dermenghen a offert à Sidi Aïssa un exemplaire de sa Vie de Mohammed. À cette occasion, je voudrais vous demander ce qu’il faut penser en général des biographies de Mohammed.

Dans toutes celles consultées, la vie de Mohammed semble plutôt décevante si on la compare à celle d’un soufi tel que Ibn Abbâd de Ronda, ou à celle de Ramakrishna, qui paraissent infiniment plus imprégnées de spiritualité. Quant on sait qu’au nom de Mohammed s’attache la réalisation de l’Homme universel et que les ordres initiatiques remontent jusqu’à lui par l’intermédiaire d’Ali, quand on lit que ses compagnons réalisèrent en quelques heures toutes les catégories de l’initiation, on s’étonne que rien de tout cela ne se reflète dans leur façon d’agir, qui ne semble pas en harmonie avec les réalisations à tous les degrés que comporte la « Grande Guerre Sainte ».

En tous cas, je saisis difficilement pourquoi nous devons considérer la vie de Mohammed comme étant réellement sans péchés uniquement parce que la valeur négative des péchés qu’il a effectivement commis fut largement dépassée par la valeur positive des « progrès spirituels » dont ils furent l’occasion.

Cet argument qui a été présenté par Sidi Aïssa, fait-il partie de la doctrine soufie ou s’agit-il simplement d’un point de vue particulier ? Toutes ces questions, qui, au premier abord, paraissent plutôt s’apparenter à des arguties pro domo, présentent-elles un réel intérêt métaphysique ?
Louis Caudron à René Guénon, 4 mars 1936.

Pour votre question concernant la vie du Prophète, la conception la plus orthodoxe est que l’impeccabilité appartient réellement à tous les prophètes, de sorte que, si même il se trouve dans leurs actions quelque chose qui peut sembler choquant, cela même doit s’expliquer par des raisons qui dépassent le point de vue de l’humanité ordinaire (remarquez d’ailleurs que, à un degré moindre, cela s’applique aussi aux actions de tous ceux qui ont atteint un certain degré d’initiation). D’un autre côté, la mission d’un rasûl, par là même qu’elle s’adresse à tous les hommes indistinctement, implique une façon d’agir où n’apparaissent pas les réalisations d’ordre ésotérique (ce qui constitue d’ailleurs une sorte de sacrifice pour celui qui est revêtu de cette mission). C’est pourquoi certains disent aussi que ce qui serait le plus intéressant au point de vue initiatique, s’il était possible de le connaître exactement, c’est la période de la vie de Mohammed antérieure à la risâlah (et ceci s’applique également à la « vie cachée » du Christ par rapport à sa « vie publique » : ces deux expressions, en elles-mêmes, s’accordent du reste tout à fait avec ce que je viens de dire et l’indiquent presque explicitement). Il est d’ailleurs bien entendu que, comme vous le dites, les considérations historiques n’ont pas d’intérêt en elles-mêmes, mais seulement par ce qu’elles traduisent de certaines vérités doctrinales. – Enfin, on ne peut pas négliger, dans une tradition qui forme nécessairement un tout, ce qui ne concerne pas directement la réalisation métaphysique (et il y a de tels éléments dans la tradition hindoue comme dans les autres, puisqu’elle implique aussi, par exemple, une législation) ; il faut plutôt s’efforcer de le comprendre par rapport à cette réalisation, ce qui revient en somme à en rechercher le « sens intérieur ».
René Guénon à Louis Caudron, 22 mars 1936.

Nourris, par vos ouvrages de métaphysique pure, nous nous serions complus à nous maintenir à ce niveau. Je ne dis pas, qu’au fond, ce ne soit pas le cas, mais la forme semble vraiment trop entachée d’exotérisme, ou du moins l’esprit qu’elle contient ne semble pas s’en dégager suffisamment De sorte que s’il n’y avait pas le rituel d’ordre initiatique auquel nous sommes astreints, nous aurions l’impression d’avoir quitté une église exotérique pour retomber dans une autre.

Il est peut être très important de croire pour un musulman exotériste que Mohammed est véritablement sans péché, tandis que le Christ, qui est un avâtar, a, à son actif, un péché d’ordre spirituel, parce qu’il a toléré d’être appelé Fils de Dieu et que par ailleurs sa mort sur la croix est une illusion : je ne vois pas très bien ce que tout cela vient faire dans la perspective métaphysique. Car, de ce même point de vue, Vasile Lovinescu a dit que c’était « une monstruosité » que de soutenir les deux dernières affirmations. Le calice d’amertume, dont parle le Christ, et sa mort sur la croix ont un sens alchimique très profond. Sans son affirmation d’identité au Principe, quelle valeur métaphysique auraient les Évangiles et que signifierait le lâ ilaha ilallâh ?

Auriez-vous la bonté de bien vouloir jeter quelques lumières sur ces questions ?
Louis Caudron à René Guénon, 19 mars 1936.

J’ai répondu dans ma dernière lettre à la question concernant l’« impeccabilité » des prophètes ; vous aurez donc vu que la doctrine n’est pas précisément telle que Schuon l’a présentée, puisque cela s’applique à tous les prophètes sans exception.
René Guénon à Louis Caudron, 29 mars 1936.

Ce que vous me dites au sujet du Prophète (dans votre lettre du 22-3, dont je vous remercie) est tout à fait satisfaisant et compréhensible. Par contre, répondre que « si le Prophète, n’avait pas été retenu dans le monde par ses passions féminines, il s’en serait allé vivre dans la méditation et la solitude » ou que « les fondateurs d’empires ont besoin de telles compensations », cela nous avait quelque peu décontenancés.

Relativement à l’impeccabilité du Prophète, Allar me fait remarquer qu’il n’a jamais lu dans les textes hindous qu’un être, si élevé soit-il, pouvait accomplir des actes n’entraînant aucune conséquence (prârabdha) et part conséquent de tels actes doivent être suivis de purifications propres à effacer les impressions perturbatrices. Or on pourrait dire que si le Prophète était impeccable en raison de sa fonction, les purifications étaient pour lui inutiles.
Louis Caudron à René Guénon, 2 avril 1936.

L’impeccabilité peut, dans certains cas, être considérée comme attachée à une fonction plutôt qu’à un degré, mais cependant la remarque d’Allar n’est pas exacte : il est évident que, pour le jîvan-mukta tout au moins, les actes ne peuvent entraîner aucune conséquence ; et, même à des degrés très inférieurs à celui-là, il en est de même des actes accomplis avec un parfait détachement ; voyez à ce sujet la Bhagavad-Gîtâ.
René Guénon à Louis Caudron, 17 avril 1936.

Dans cette même lettre je lui disais également : « J’aurais voulu encore attirer votre attention sur certaines de vos affirmations qui ne sont nullement essentielles au prestige de votre autorité, mais qui peuvent au contraire susciter certaines remarques inutiles ». L’une de ces affirmations était notamment : « Il faut que l’on sache que je suis infaillible quand je parle au nom de la doctrine », ce qui ne l’empêchait pas de nous parler ensuite du « péché spirituel du Christ » alors que la doctrine orthodoxe dit que l’impeccabilité appartient effectivement à tous les prophètes. Forcément l’impression laissée par ces diverses contradictions était plutôt fâcheuse, ce qu’il eut été bien facile d’éviter en émettant cette affirmation d’une façon d’autant moins absolue que si, par rapport à la fonction, cette infaillibilité est juste en principe, il est bien difficile en fait de délimiter exactement le domaine auquel elle doit s’appliquer, dès lors que toutes sortes de contingences interviennent ; telle est l’explication que vous m’avez donnée à l’époque et dont je lui ai fait part, mais sans résultat d’ailleurs.
Louis Caudron à René Guénon, 22 septembre 1950.


3-c) Un « sheikh » ignorant


Mais quoi de plus étonnant, pour quelqu’un qui n’avait pas même la connaissance théorique nécessaire ?

Étant ignorant, Schuon essayait de soutirer des informations à Guénon, tout en évitant de lui écrire directement.

Il m’a dit qu’il devait vous écrire au moins une fois par mois, mais il veut vous écrire quelque chose de très complet, et n’en trouve pas le temps. Et il m’a dit qu’il se servirait de mon intermédiaire pour vous poser certaines questions, puisque j’étais en correspondance suivie avec vous.

C’est ainsi qu’il m’a prié de vous demander pourquoi le musulman devait prier les yeux ouverts et ensuite quelle était la raison du chant dans les séances. Je crois que vous avez dû traiter la question de la danse avec Sidi Ibrahim et que nous en aurons des échos par cette voie.
Louis Caudron à René Guénon, 12 février 1936.

Le fait de prier les yeux ouverts me paraît s’expliquer très naturellement si l’on pense qu’il ne s’agit pas d’un rite dans lequel on doive s’isoler, tout au contraire (la nécessité même de l’orientation vers un centre commun l’indique suffisamment). – L’emploi du chant dans les séances (qui n’est d’ailleurs pas général) se rapporte en somme à l’utilisation du rythme sous ses différentes formes. – J’ai en effet déjà parlé à Sidi Ibrahim de la question des mouvements accompagnant le dhikr ; je dois dire que je n’aime guère ici l’emploi du mot « danse », à cause des confusions très profanes auxquelles il donne lieu inévitablement (du reste, en arabe, on ne dit jamais « raqs » en pareil cas).
René Guénon à Louis Caudron, 23 février 1936.

Sidi Aïssa me disait, qu’à Mostaganem ou au Maroc, il avait appris juste l’essentiel, mais qu’il comptait bien sur vous pour apprendre le reste. Je doute un peu qu’il vous écrive davantage, mais pour ce qui n’aura pas un caractère absolument particulier à sa fonction, je pense que son intention est d’utiliser nos rapports épistolaires ou ceux que vous avez avec Sidi Ibrahim.
[…]

Sidi Aïssa m’a prié de vous demander votre avis sur le fait suivant : un de leur membre du groupe des Études traditionnelles de Lausanne, Abdallah ben Rachid qui est wahabite, reproche aux soufis de se balancer pendant leurs incantations disant que le Prophète aurait recommandé de ne pas se balancer pour se distinguer des juifs.

Sidi Aïssa demande également votre avis sur « l’armature métaphysique » de Warrain dont M. Ragout lui a exalté la valeur.
Louis Caudron à René Guénon, 24 février 1936.

Pour la question du « balancement », je ne sais pas si la tradition dont il s’agit est bien authentique, mais, en tout cas, il faudrait savoir à quoi elle s’applique au juste, et il est probable que ce doit être uniquement à la prière, car, pour tout le reste, personne ne paraît en tenir compte ; et d’ailleurs, en ce qui concerne le dhikr, le balancement a des raisons plus spéciales. Il faut beaucoup se méfier de toutes les opinions des Wahabites, qui ont un esprit en quelque sorte « protestant », et qui, du reste, sont des adversaires déclarés de tout ce qui est d’ordre ésotérique.

Je ne connais pas l’« Armature métaphysique » de Warrain, mais seulement la « Synthèse concrète » et l’« Espace » ; il est probable que ce doit être du même genre, c’est-à-dire, en dépit du titre, beaucoup plus philosophique que réellement métaphysique (comme d’ailleurs Wronski lui-même, dont Warrain s’inspire surtout dans tout ce qu’il écrit).
René Guénon à Louis Caudron, 9 mars 1936.

Pour en revenir à Meyer, voici un détail curieux, qui n’a probablement aucune importance. Meyer ayant questionné Schuon au sujet de la particularité de la vie d’Enoch, dont il recevait le nom, ce dernier dut faire appel aux connaissances d’Allar pour pouvoir répondre !

Si ce nom doit répondre à certaines caractéristiques de celui qui le reçoit, comment se fait-il que celui qui le donne puisse ignorer ce qu’il semblerait nécessaire d’être connu préalablement ?
[…]

Au cours d’une conversation, j’ai fait part à Schuon des bienfaits spirituels que je retirais de mes méditations basées sur l’enseignement doctrinal de vos livres. Je lui ai demandé si l’on trouverait l’équivalent dans l’enseignement islamique, il m’a répondu que sous ce rapport il fallait toujours revenir à vos livres.

J’en ai profité pour ajouter que la perspective hindoue m’apparaissait plus clairement et plus complètement que la perspective islamique. Il m’a dit que pour lui il en avait été de même. Quand on lui avait donné le Coran à méditer, il avait fini par le jeter dans un coin de sa cellule, le prenant pour un livre creux, dépourvu de tout intérêt métaphysique. Par conséquent, il comprenait fort bien notre attitude. Il a dit : « tant que je serai dans une telle situation, je ne pourrai rien faire pour l’ordre au point de vue doctrinal, mais par la suite, je montrerai les points communs des différentes perspectives ».
[…]

Avant de partir je lui ai dit : « si vous avez des ennuis à Paris, je suis toujours prêt à vous rendre service si je le puis ». Après réflexion, il m’a répondu : « non, je n’en aurai pas besoin ». À Allar qui était heureux de lui indiquer une adresse, il ne lui a même pas dit merci, pas plus que pour l’ami d’Allar qui avait fait les démarches nécessaires. Quand il est parti de chez nous, il ne nous a pas davantage remerciés pour l’hospitalité qu’il avait reçue sous notre toit. À ma mère et à ma femme qui s’en étonnaient, j’ai dû sauver les apparences et leur dire que Schuon les remerciait bien de l’accueil qu’elles lui avaient réservé. En partant, tout à l’heure, Chabot que nous avions plutôt reçu au début avec une certaine réserve, nous a dit, très simplement, à Allar et à moi : « Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi, pendant mon séjour à Amiens ».

Schuon rien ; il sait pourtant que j’ai fait plus que je ne devais faire d’après les engagements de Ragout. Cela n’a qu’une importance relative, pour nous qui sommes ses subordonnés au point de vue initiatique, mais il n’en sera pas de même pour ceux pour qui Sidi Aïssa ne sera que « Monsieur Schuon ». Que par ailleurs on mette moins en avant la politesse raffinée des arabes, à laquelle on se félicite de s’être frotté.
Louis Caudron à René Guénon, 2 avril 1936.

Voilà donc Schuon revenu à Paris ; il lui sera peut-être tout de même moins difficile d’y trouver une situation qu’ailleurs ; malheureusement, il est à craindre que sa négligence des choses extérieures ne lui fasse manquer des occasions, car je sais que cela est déjà arrivé plusieurs fois. C’est regrettable qu’il soit ainsi pour tout ; il est vrai que, d’après ce que m’a dit A. Muller, il semble qu’il y ait là beaucoup de la faute de sa mère… Tout de même, cette absence de remerciements en vous quittant me stupéfait ; cela n’a certes rien d’oriental ; ici, on aurait plutôt une tendance à exagérer dans le sens contraire. D’un autre côté, ce que sa préparation à son rôle a pu avoir d’insuffisant ou de trop rapide serait certainement moins grave s’il avait un peu moins de confiance en lui-même, et surtout s’il n’y avait pas chez lui cette sorte de volonté de ne pas tenir compte de tant de choses qui ont bien pourtant leur importance…
René Guénon à Louis Caudron, 17 avril 1936.

Il tentait également de compenser ses connaissances manquantes par des sources douteuses :
Jenny me disait que les tendances de la tarîqah lui paraissaient trop sentimentales. À ce sujet je serais heureux d’entendre à nouveau Sidi Aïssa, pour mieux apprécier la doctrine d’El Hallaj. Depuis que je lis l’el Hallaj de Massignon, j’y retrouve pas mal d’idées que Schuon nous avait exposées. Il est en effet possible que le principal de sa documentation provienne de cet ouvrage, si j’en juge par différents recoupements : quand il était ici, il avouait ne pas être resté assez longtemps en pays islamiques pour y acquérir une connaissance suffisante. J’ai ouï dire par ailleurs qu’il avait rompu toutes relations avec le Sheikh actuel de Mostaganem et ensuite, s’il vous écrit toujours aussi peu, il lui sera difficile de compléter, par votre intermédiaire, ce qui lui manque. Qu’il ait, en dehors de ses propres réalisations, d’autres sources d’information, c’est ce que j’ignore.

Il se peut, d’ailleurs, que la doctrine d’El Hallaj soit une source excellente de progrès spirituels, mais le rôle de l’amour y est tellement prépondérant, du moins d’après Massignon, que cela semble encore s’éloigner de la pureté des données métaphysiques acquises antérieurement.

En tout cas on comprend mieux la position de Sidi Aïssa présentant la piété comme étant le premier devoir de l’initié et recommandant de multiplier autant que possible 1o la prière, 2o les jeûnes, 3o les veilles. Restent deux autres points qui n’étaient pas encore bien déterminés dans le programme de Sidi Aïssa, quand nous sommes passés à Bâle. La concentration y aurait-elle sa place qu’elle n’aurait en tout cas que le no 4 ou 5.
Louis Caudron à René Guénon, 15 juin 1937.

Pour la question d’El-Hallâj, jamais Schuon n’y a fait la moindre allusion en m’écrivant ; comme vous pouvez vous en douter, l’interprétation de Massignon est tout à fait sujette à caution, puisqu’il y a toujours chez lui l’arrière-pensée de ne voir partout que du « mysticisme » et des influences chrétiennes. Cependant, je dois dire aussi que, toute interprétation à part, je préférerais une autre forme à celle d’El-Hallâj, qui se prête plus facilement à ce genre de déformation ; c’est d’ailleurs l’imprudence ou la maladresse de ses expressions qui a été la cause de sa mort…
René Guénon à Louis Caudron, 26 juin 1937.

Enfin, Schuon voulait rattacher le plus de gens possible, mais pour l’enseignement qui aurait dû suivre il ne fallait visiblement pas trop compter sur lui :
Je sais bien que Sidi Aïssa n’écrit pas très volontiers, probablement à cause de ses occupations, car souvent je suis très longtemps aussi sans avoir aucune nouvelle de lui. Je vous avoue pourtant que je préférerais beaucoup que ce soit lui qui réponde aux questions que vous vous posez concernant la « réalisation », pour bien des raisons, et avant tout parce que c’est lui qui vous a reçu dans la tarîqah. Il est vraiment regrettable que vous vous trouviez ainsi isolé en quelque sorte, car il y a là bien des choses qu’il n’est guère possible de traiter de cette façon, du moins si on veut le faire avec quelque précision.
René Guénon à Vasile Lovinescu, 30 décembre 1936.


3-d) Une opposition inavouée mais de plus en plus concrète


Les prétentions de Schuon, délirantes en soi et bien au-delà de ses capacités, se sont ainsi trouvées vite contrariées par leur confrontation à la réalité, ce qui a fait naître chez Schuon et ses disciples un ressentiment grandissant pour Guénon, qui s’exprime dans cette curieuse entrevue relatée par Caudron :
Il se peut qu’on objecte qu’une partie des difficultés ci-dessus exprimées puisse provenir d’un manque de contact étroit entre moi et Sidi Aïssa, comme me le faisait observer Burckhardt soulignant l’importance qu’il y avait pour le murid à maintenir un contact étroit avec le moqaddem, quelle que puisse être l’individualité du dit maître.

Dans le but de favoriser une reprise de contact, que la correspondance n’avait pas réussi à faire, puisque lui ayant écrit il ne m’avait pas répondu, j’ai pris le train pour Bâle. Ayant tardivement prévenu Sidi Aïssa de mon arrivée, celui-ci n’a pu changer son programme hebdomadaire, et je l’ai donc vu dans les conditions de visibilité habituelle pour les Bâlois, c’est-à-dire au buffet de la gare, entre deux trains, via Lausanne.

Si l’on était tenté de s’étonner de ce lieu habituel de rendez-vous (je m’en rapporte à ce qu’on m’a dit, ce que j’ai d’ailleurs constaté pour cette fois où j’y suis allé) je dirais que les foqaras de Bâle ont en permanence Sidi Ibrahim [Burckhardt] avec eux et vont chaque semaine à Mulhouse, à tour de rôle.

Bref comme j’avais vu Sidi Aïssa 15 à 20 minutes, en compagnie d’ailleurs des autres membres de la tarîqah, il a bien voulu s’arrêter à Bâle le lendemain à son retour de Lausanne. Je l’ai donc revu de 22h30 à 0h30, encore en compagnie d’autres foqaras. La première question qu’il m’a posée, a été : « Admettez-vous qu’il puisse exister une opposition de forme dans l’enseignement de deux maîtres ? » J’ai tout de suite compris ce à quoi il voulait faire allusion. Une conversation ultérieure avec Meyer m’a confirmé que je ne m’étais pas trompé. Ce qui l’indispose à mon égard, c’est qu’il croit que je n’ajouterai foi à ses paroles qu’après les avoir soumises à votre appréciation, ou, d’une façon générale, qu’il n’y a que vous qui, pour moi, soyez infaillible et susceptible de communiquer la Connaissance par excellence.

Je lui ai répondu qu’une question de forme n’avait aucune importance, que cela ne correspondait qu’à la simple différence de « voie » qui est propre à chacun, donc différente d’un individu à un autre : le maître a sa voie, le disciple a la sienne.

Ce à quoi il a immédiatement répondu : « Si le disciple a une voie différente de celle du maître, ce maître ne peut pas être son maître et lui-même est alors capable de devenir un maître » (sic).

Ni l’heure, ni la présence d’autres membres ne m’ont permis de mettre au point cette question pourtant capitale en ce qui concerne mes (ou nos) rapports ultérieurs avec Sidi Aïssa. Comme il faut savoir ce que Sidi Aïssa entend exiger de nous pour nous considérer comme ses murids, je lui ai écrit ces jours-ci, pour lui dire que je serais heureux de le revoir cet été à l’occasion des vacances, période favorable pour une plus longue entrevue. Il faut, comme dit Allar que nous sortions de cette sorte de « renversement » dont Sidi Aïssa est l’auteur : d’abord « initier et ensuite signifier à quoi cela engage vis-à-vis de lui ».

Clavelle convenait qu’il ne tenait pas suffisamment compte de la situation de ceux qui étaient en rapport avec vous avant leur rattachement. Pourtant avant de conclure d’une façon aussi positive qu’Allar « … Schuon a jugé opportun, en fait d’estime et de confiance, d’accorder le minimum à ceux qui suivent René Guénon et se dévouent depuis des années, et le maximum à quiconque se présentait sans cette “tare” ; il lui incombe d’assumer les responsabilités d’une telle attitude et d’envisager ses conséquences sans étonnement ». Avant de conclure ainsi, dis-je, je désire retourner à Bâle, espérant que ni l’un ni l’autre, nous ne reconnaîtrons réciproquement l’individualité que nous étions il y a 18 mois ou un an. Je n’entends pas par là faire entrer en ligne de compte l’individualité de Sidi Aïssa pour apprécier la valeur de sa fonction, j’en parle seulement en tant que celle-là influe d’une façon particulière sur les directives de celle-ci.

La situation des Suisses, hebdomadairement pétris dans l’ambiance de Sidi Aïssa, n’est pas la même que la nôtre, plus imprégnée de votre influence par vos livres. On serait presque tenté d’évoquer à leur égard la parole de St-Paul et de dire : « Ce n’est plus eux qui vivent en eux, mais c’est Sidi Aïssa ». Si c’est là l’idéal vers lequel doit prendre chaque murid, je suis prêt à faire converger tous mes efforts dans ce sens ; mais on ne reconnaît plus bien en cela la voie de l’initié : voie active au cours de laquelle se réalise sa personnalité et non celle d’un autre.
Louis Caudron à René Guénon, 15 juin 1937.

Quant à ce qu’il [Allar] dit de Schuon, je ne sais pas au juste ce qu’il faut en penser, mais ce que vous me dites d’autre part des propos tenus lors de votre dernier voyage semblerait le confirmer, sans compter que Pierre Georges m’a aussi communiqué récemment des lettres de lui contenant des réflexions assez bizarres ; on ne voit pas très clairement qui ou quoi elles veulent viser exactement, mais le rapprochement de tout cela est un peu inquiétant… Les dernières lettres de Schuon que j’ai reçues moi-même sont très brèves et ne disent en somme pas grand’chose ; il se plaint toujours du manque de temps libre. D’autre part, il se déclare très mécontent que Chabot soit venu ici sans lui en avoir demandé l’autorisation, ce que je trouve vraiment excessif.
René Guénon à Louis Caudron, 26 juin 1937.

Ces impressions, si elles étaient inquiétantes à l’époque, ne permettaient pas exactement de prévoir ce que Schuon entendait faire. Et nous avons vu que les schuoniens étaient hypocrites et manipulateurs, démentant sans cesse leurs affirmations. Mais lorsque la crise finale a éclaté, Caudron a fait une récapitulation opportune :
Cette nouvelle opposition ne semble être que la continuation implacable de cette volonté séparatiste qui s’est toujours affirmée en toutes circonstances au cours de ces quinze dernières années et qui s’est révélée à moi dès l’origine de cette période, par ces paroles : « René Guénon est une chose et moi j’en suis une autre » ou, « il faut que l’on sache que je suis infaillible » en réponse à une mise en parallèle d’opinion avec la vôtre. Ces paroles : « Il ne faut pas que les Français fassent bloc monolithique avec René Guénon » sont une nouvelle recommandation du même genre en même temps qu’une invitation à se rappeler qu’il est « difficile de servir deux maîtres à la fois », ou, selon l’apophtegme de Saint-Jean Climaque « Un disciple qui contredit va à sa perte ». C’est ce que semblerait avoir compris Michel Vâlsan par l’envoi de sa lettre à Frithjof Schuon. Je serais tout à fait d’accord avec lui sur l’opportunité de cet « acte de contrition » si celui-ci ne concernait que la confession et la repentance d’une mauvaise disposition en son cœur de disciple qui implore le pardon de son maître spirituel et sa réconciliation. Mais là, de quoi s’excuse-t-il en réalité ? « D’être dans la situation d’un contradicteur » à l’égard de celui qui est votre propre contradicteur et qui vous a attribué, sans que vous en ayez même été avisé au préalable, des intentions que vous n’avez jamais eues !
Louis Caudron à René Guénon, 10 mai 1950.

Qu’on ne dise pas que vous n’aimez pas répondre aux questions posées (il est vrai qu’on m’a dit cela à propos de celles sur lesquelles vous sentiez une divergence d’opinion) alors qu’à propos des indications ayant une portée générale, vous me disiez dans votre lettre du 17 avril 1935 : « Je ne peux pas me refuser à les donner dans la mesure du possible ; mais encore faut-il d’abord qu’on juge à propos de me les demander… ». Malheureusement pour notre tarîqah, le Sheikh avait dès cette époque déjà concrétisé sa position à votre égard par cette formule lapidaire : « Sheikh Abd el-Wâhid est une chose et moi j’en suis une autre », signifiant par là qu’en vertu de sa qualité de Sheikh el barakah il ne voulait pas être considéré comme votre « instrument » ainsi que certains l’auraient voulu (1). […]
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1 – C’est ce que m’a répondu le Sheikh lorsque m’ayant demandé si je le tenais pour responsable des difficultés présentes, ce qui laisse bien deviner de quel côté vient, pour lui, l’origine de cette responsabilité, je lui ai dit que pour essayer de comprendre cette origine il serait bon de se reporter une quinzaine d’années en arrière et faire mention des paroles suivantes qu’il avait textuellement prononcées à Amiens : « Sheikh Abd el-Wâhid est une chose… », adoptant ainsi, dès cette époque, et à votre égard, une attitude « séparatiste » qu’il n’avait jamais manqué de renforcer en soulignant toutes les divergences d’opinion qui pouvaient surgir sur les moindres points, et qu’il eût été préférable de passer sous silence ; c’est peut-être à cause de cette remarque que le Sheikh n’est pas content après moi selon Abu Bakr ? Pour moi la « scission » à laquelle nous venons d’aboutir a été virtuellement décrétée il y a 15 ans par le Sheikh lui-même en proférant ces paroles.
Louis Caudron à René Guénon, 22 septembre 1950 (lettre jointe à celle du 29 septembre 1950).

Ce qui est problématique, ce n’est pas tant le fait de servir deux maîtres authentiques, c’est plutôt de servir à la fois un maître et un imposteur.

Les choses n’auraient pas été si graves si Schuon en était resté à une « volonté séparatiste », mais derrière leurs apparences de « club des amis de la tradition », lui et ses disciples étaient en réalité hostiles à Guénon et à son activité.


3-e) La disparition de Guénon : le couronnement de Schuon


Très tôt, les schuoniens ont été indisposés par les publications de Guénon dans le Voile d’Isis :
L’ami Schuon a parfois des idées assez bizarres et des entêtements surprenants : je l’ai mis en garde plusieurs fois contre Massignon et hier encore il me disait qu’il se déciderait peut-être quand même à entrer en relations avec lui ! Il paraît également tenir beaucoup à entrer dans l’association des « Amis de l’Orient » bien que vous ne soyez pas favorable à ce projet (je le lui avais d’ailleurs dit d’avance) et je me demande s’il ne finira pas par mettre son idée à exécution. Pour tout dire, il semble qu’il y ait chez lui quelques incompréhensions assez troublantes. Je m’excuse de ce jugement peut-être prétentieux, venant du profane que je suis, mais il reflète bien ma pensée. En voici d’autre exemples : il s’est étonné plusieurs fois de vos réponses à la R. I. S. S., à paul le cour, etc. ; je lui en ai expliqué les raisons d’après ce que vous m’en avez dit vous-même, et malgré cela, il m’a répété à plusieurs reprises : « moi, je n’aurai pas répondu à ceci ; je ne me serais pas occupé de cela, etc. ». Cela ne m’étonnerait pas de la part d’Allar ou de Genty, d’autant moins que j’ai eu moi-même autrefois cette prétention de juger ces sortes de choses, mais de la part de Schuon, cela me stupéfie. D’autre part, Schuon se plaint fréquemment de ce que vous consacrez trop d’articles à des questions comme celles de Dante, des Fidèles d’Amour, du Saint Graal, sous prétexte que ce qui a pu exister au moyen âge lui est indifférent et il regrette que l’on n’ait pas à la place du « Voile » une revue qui soit consacrée uniquement aux études métaphysiques. J’avoue que ces sortes de remarques me sont pénibles et j’y vois – peut-être ai-je tort – la marque d’une sorte d’exclusivisme. Certes, il ne me viendrait jamais à l’idée de nier que vos travaux doctrinaux soient ce qu’il y a de plus important, mais vos études sur les sujets indiqués ci-dessus sont inappréciables pour moi et pour beaucoup d’Occidentaux. Sans elles, je ne vois pas comment je pourrais fournir un travail utile puisque je n’aurais pas les données essentielles des différents sujets qu’il me semble intéressant d’éclaircir. On oublie un peu trop, il me semble, que ce sont des Occidentaux que nous cherchons à intéresser. Je ne vous cache pas qu’après cela, je me sens fort peu enthousiaste lorsqu’on reparle, comme cela est arrivé tout récemment, de fonder une revue destinée à remplacer le « Voile » et qui appartiendrait à des amis de Schuon et c’est sans aucun plaisir que je verrais une tentative de ce genre tant que le « Voile » ne nous aura pas échappé, ce qui n’est d’ailleurs pas à craindre pour l’instant. Bien entendu, je ne fais part à personne des réflexions qui précèdent. Sans doute, cette divergence de vues tient-elle au fait qu’étant malgré tout très occidental, je ne puis me désintéresser des applications qu’on peut tirer des principes traditionnels.
Marcel Clavelle à René Guénon, 26 mars 1934.

Ici, Clavelle dénonce avec raison l’hostilité de Schuon envers Guénon et ses publications, mais la raison qu’il invoque n’est pas la plus convaincante. Schuon et Clavelle s’opposent ici sur leurs préférences respectives, ce qui illustre la tendance courante qu’avaient les contemporains de Guénon à s’opposer par des excès contraires.

Ce qui est incroyable ici, c’est que les schuoniens ne voient pas que lorsque Guénon parle du Graal ou des Fidèles d’Amour, il ne le fait pas comme un historien profane, mais il traite justement de métaphysique. On se demande s’ils l’ont seulement lu :
[…] que la Divine Comédie, dans son ensemble, puisse s’interpréter en plusieurs sens, c’est là une chose qui ne peut faire aucun doute, puisque nous avons à cet égard le témoignage même de son auteur, assurément mieux qualifié que tout autre pour nous renseigner sur ses propres intentions. La difficulté commence seulement lorsqu’il s’agit de déterminer ces différentes significations, surtout les plus élevées ou les plus profondes, et c’est là aussi que commencent naturellement les divergences de vues entre les commentateurs. Ceux-ci s’accordent généralement à reconnaître, sous le sens littéral du récit poétique, un sens philosophique, ou plutôt philosophico-théologique, et aussi un sens politique et social ; mais, avec le sens littéral lui-même, cela ne fait encore que trois, et Dante nous avertit d’en chercher quatre ; quel est donc le quatrième ? Pour nous, ce ne peut être qu’un sens proprement initiatique, métaphysique en son essence, et auquel se rattachent de multiples données qui, sans être toutes d’ordre purement métaphysique, présentent un caractère également ésotérique. C’est précisément en raison de ce caractère que ce sens profond a complètement échappé à la plupart des commentateurs ; et pourtant, si on l’ignore ou si on le méconnaît, les autres sens eux-mêmes ne peuvent être saisis que partiellement, parce qu’il est comme leur principe, en lequel se coordonne et s’unifie leur multiplicité.
[…]

La question, pour Aroux, s’est posée ainsi : Dante fut-il catholique ou albigeois ? Pour d’autres, elle semble plutôt se poser en ces termes : fut-il chrétien ou païen (1) ? Pour notre part, nous ne pensons pas qu’il faille se placer à un tel point de vue, car l’ésotérisme véritable est tout autre chose que la religion extérieure, et, s’il a quelques rapports avec celle-ci, ce ne peut être qu’en tant qu’il trouve dans les formes religieuses un mode d’expression symbolique ; peu importe, d’ailleurs, que ces formes soient celles de telle ou telle religion, puisque ce dont il s’agit est l’unité doctrinale essentielle qui se dissimule derrière leur apparente diversité. C’est pourquoi les anciens initiés participaient indistinctement à tous les cultes extérieurs, suivant les coutumes établies dans les divers pays où ils se trouvaient ; et c’est aussi parce qu’il voyait cette unité fondamentale, et non par l’effet d’un « syncrétisme » superficiel, que Dante a employé indifféremment, selon les cas, un langage emprunté soit au christianisme, soit à l’antiquité gréco-romaine. La métaphysique pure n’est ni païenne ni chrétienne, elle est universelle ; les mystères antiques n’étaient pas du paganisme, mais ils se superposaient à celui-ci (2) ; et de même, au moyen âge, il y eut des organisations dont le caractère était initiatique et non religieux, mais qui prenaient leur base dans le catholicisme. Si Dante a appartenu à certaines de ces organisations, comme cela nous paraît incontestable, ce n’est donc point une raison pour le déclarer « hérétique » ; ceux qui pensent ainsi se font du moyen âge une idée fausse ou incomplète, ils n’en voient pour ainsi dire que l’extérieur, parce que, pour tout le reste, il n’est plus rien dans le monde moderne qui puisse leur servir de terme de comparaison.
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1 – Cf. Arturo Reghini, l’Allegoria esoterica di Dante, dans le Nuovo Patto, septembre-novembre 1921, pp. 541-548.
2 – Nous devons même dire que nous préférerions un autre mot à celui de « paganisme », imposé par un long usage, mais qui ne fut, à l’origine, qu’un terme de mépris appliqué à la religion gréco-romaine lorsque celle-ci, au dernier degré de sa décadence, se trouva réduite à l’état de simple « superstition » populaire.
L’Ésotérisme de Dante, ch. I.

Les schuoniens pourraient rétorquer que Clavelle doit être cité avec précautions. C’est vrai, mais la lettre suivante, plus tardive, va beaucoup plus loin, et elle est appuyée par une lettre de Marco Pallis :
Vous avez certainement gardé le souvenir de la lettre de Marco Pallis du 16 novembre 1946 dans laquelle ce dernier me conseillait d’arrêter la publication des Études Traditionnelles. Je vous ai donné copie de cette lettre qui nous avait étonnés l’un et l’autre, mais par souci de ne pas provoquer des difficultés, j’avais supprimé la phrase dans laquelle Pallis me disait être d’accord sur ce point avec Frithjof Schuon qu’il venait de visiter à Lausanne. Je vous remets ci-joint l’original de cette lettre.
Marcel Clavelle à René Guénon, 9 juillet 1949.

(Remarquons au passage que Clavelle n’agissait pas toujours en défaveur de Schuon, ainsi on constate qu’il avait précédemment couvert Schuon, en omettant à Guénon le passage de la lettre de Marco Pallis l’incriminant.)

[…]

Il y a un autre point que je dois mentionner et j’espère que vous en comprendrez les raisons, sans vous faire de la peine sur ce compte-là. Je désire ne pas continuer mon abonnement aux Études Traditionnelles et Maurice Messinesi (de la même adresse) veut également terminer le sien. Nos raisons sont les suivantes : - Nous trouvons que cette publication, qui a été si utile pour nous tous auparavant, n’a plus de raison d’être dans les circonstances actuelles. Et l’expérience a démontré qu’il est presque impossible de trouver de quoi remplir des pages. On est forcé à dire et redire les mêmes choses qui, par excès de familiarité, risquent de perdre leur force et ainsi de défaire une partie du travail qui a été si bien fait dans le passé. On ne veut pas prendre l’habitude de penser à un écrit quelconque de M. Guénon comme « son article mensuel », comme dans le cas d’un journaliste écrivant dans une revue profane ordinaire. Il y a là un danger considérable, inséparable d’ailleurs de toute œuvre de vulgarisation, même celle qui est conduite avec les plus grands soins. Il me semble qu’on doit franchement reconnaître qu’un travail comme les Études Traditionnelles est, par sa propre nature, temporaire. Ainsi reconnu, ça a une grande valeur et une place légitime. Mais la première condition est de savoir que le moment est arrivé pour « mourir à la manifestation ». Sans cela l’idée de la tradition risque de devenir « un jeu » intellectuel, si on ose s’exprimer ainsi, et une indulgence qui ferait plutôt obstacle à la connaissance que support. De refouler le même terrain mois après mois présente de grands dangers de profanation. Les doctrines traditionnelles ne se prêtent pas à une discussion indéfinie, devant avoir lieu à telle date prédéterminée. La question d’occasion est fondamentale, correspondant, dans son ordre, à la question de compétence de la part des individus. Ces avis, je crois que je les partage avec le Shaïkh Aïssa, que je viens de visiter à Lausanne, c.a.d. il m’a fait des remarques semblables, mais j’avais déjà formé cette opinion auparavant. Personnellement je crois que si les Études cessaient de paraître maintenant, tout en expliquant aux lecteurs les raisons profondes pour une mort volontaire, ce serait, traditionnellement, non une perte mais plutôt un couronnement du travail précédent, pour lequel on restera toujours reconnaissant, surtout à vous-même qui, en grande partie, en avez été l’âme.

Je reste sincèrement à vous.
Marco Pallis à Marcel Clavelle, 16 novembre 1946.

Enfin, rappelons cet extrait (déjà cité dans la partie 2-d) :
En pensant à toutes ces histoires, je crois qu’il faudra faire très attention à tout ce que Frithjof Schuon et les Suisses voudront faire passer dans les « Études Traditionnelles », car il se pourrait qu’ils glissent dans quelque article quelque chose qui serait dirigé contre nous, peut-être sous une forme plus ou moins déguisée. C’est déjà bien assez de ce qui est arrivé avec la fameuse note des « Mystères christiques », et il ne faudrait pas risquer de s’exposer à quelque nouvelle histoire de ce genre, et qui serait peut-être pire encore cette fois.
René Guénon à Marcel Clavelle, 18 septembre 1950.

Les schuoniens avaient ainsi en tête, depuis longtemps, de neutraliser Guénon, que ce soit en supprimant les Études Traditionnelles ou en se les accaparant.


Cet acharnement pour tenter d’imposer une autorité aux dépens d’une autre est ridicule. Contrairement à Schuon, Guénon n’a jamais revendiqué une autorité quelconque, ce sont ses lecteurs qui la lui ont spontanément reconnue, par son exposition d’idées qu’il était le premier à dire qu’elles ne lui appartenaient pas. Il n’y a que Schuon qui manœuvrait, insidieusement mais avec insistance, pour s’accaparer la tradition, comme un enfant un peu retardé qui tenterait à toute force de faire rentrer l’océan dans son seau de plage, et qui, en dépit de ses postures grandiloquentes de grand sage victorieux, fulminait intérieurement de ne pas y parvenir.


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