jeudi 14 février 2019

La fonction de Frithjof Schuon (2)


Sommaire


1) Introduction

    1-a) Le « sheikh » naturiste
    1-b) Un mot creux : le pérennialisme
    1-c) Nécessité de laisser la parole à Guénon

2) La fausseté de Schuon et de ses agents

    2-a) L’intérêt qu’avait Guénon pour la fonction de Schuon : une initiation orientale régulière et facile d’accès pour les éventuels européens qualifiés
    2-b) L’intérêt de Schuon pour sa propre fonction : le pouvoir, les femmes et l’argent
    2-c) L’isolement de Guénon par Schuon
    2-d) Schuon et ses disciples : des hypocrites et des manipulateurs
    2-e) Un projet de tarîqah qui débouche sur une secte à prétentions universalistes

3) L’autoritarisme prétendant rivaliser avec l’autorité naturelle

    3-a) Lecteurs de Guénon orgueilleux ? Ou orgueil d’une infaillibilité individuelle ?
    3-b) Une « infaillibilité » qui peine à faire illusion
    3-c) Un « sheikh » ignorant
    3-d) Une opposition inavouée mais de plus en plus concrète
    3-e) La disparition de Guénon : le couronnement de Schuon

4) L’ésotérisme haï et usurpé par le culte de Schuon

    4-a) Divagations des schuoniens sur la Maçonnerie
    4-b) Le « Maître spirituel destiné à tout l’Occident »
    4-c) D’un désir de reconnaissance insatisfait aux Mystères christiques
    4-d) Une mentalité en réalité surtout religieuse et anti-initiatique
    4-e) Propagande
    4-f) L’héritage de la zaouïa de Mostaganem




Partie précédente :
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2019/02/la-fonction-de-frithjof-schuon.html

3) L’autoritarisme prétendant rivaliser avec l’autorité naturelle


Ce qui est particulièrement injuste, c’est que lorsque les rapports entre Guénon et Schuon sont évoqués, ils sont souvent présentés comme des rapports de pouvoirs, comme deux volontés de domination qui s’affrontent, alors que Guénon de son côté était totalement désintéressé et voulait juste aider à ce que l’initiation soit plus facile à trouver en Occident.

La nécessité de rétablir la vérité s’impose d’autant plus que les schuoniens continuent encore aujourd’hui de propager leur présentation déformée des choses.


3-a) Lecteurs de Guénon orgueilleux ? Ou orgueil d’une infaillibilité individuelle ?


Ainsi, dans le hors série spécial Schuon (juillet-octobre 1999) de la revue Connaissance des religions, élaboré à l’occasion de la mort de Schuon, on lit dans Approche biographique (article de Jean-Baptiste Aymard), pp. 20-21 :
[Guénon] suggérera dès lors à plusieurs de ses correspondants d’entrer en relation avec Schuon. Celui-ci, qui n’a que vingt huit ans, éprouvera cependant quelques difficultés avec les prétentions affichées de certains d’entre eux, tout imbus du discours guénonien sur l’élite intellectuelle… « Il est en tout cas extrêmement difficile, écrira-t-il plus tard à Jean-Pierre Laurant (3), pour un jeune homme de juger, ou d’avoir l’air de juger, des hommes d’âge mûr, ou même des vieillards, qui sollicitent l’admission et qui, évidemment, se croient “qualifiés” ; les quelques refus ont valu au Moqaddem des difficultés interminables… ».
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3 – Lettre d’avril 1976 à Jean-Pierre Laurant, auteur de Le sens caché dans l’œuvre de René Guénon, L’Age d’Homme, 1975.

Voici une belle inversion accusatoire, ce serait Guénon qui rendrait ses lecteurs « imbus du discours guénonien sur l’élite intellectuelle », d’après le jugement d’un Schuon ridicule d’arrogance, et invoquant jusqu’à l’obsession sa soi-disant infaillibilité pour imposer le silence à ses disciples, dès que ceux-ci exprimaient autre chose qu’un acquiescement aveugle à tout ce qui pouvait lui passer par la tête. Ce qui montre au passage une profonde incompréhension de la notion d’élite, qui est question de nature et non de posture caricaturale.

Ce qui semble également choquer nos amis, c’est la prétention de Schuon à l’infaillibilité doctrinale qu’il détient en raison de sa fonction.

Sidi Aïssa nous a également développé ce point de vue, et il nous a dit que son différend avec Préau notamment, provenait de ce que ce dernier n’était pas pénétré de cette vérité. Je suis incapable de discerner le bien fondé ou non de la chose ; si cela est exact il serait peut-être bon de le signaler à nos amis de Paris, pour dissiper tout malentendu à ce sujet.
Louis Caudron à René Guénon, 24 février 1936.

D’un autre côté, il y a cette question d’« infaillibilité » sur laquelle Schuon a peut-être tort de tant insister, et non pas seulement pour ne choquer personne, mais aussi parce que, si la chose est juste en principe, il est bien difficile, en fait, de délimiter exactement le domaine auquel elle doit s’appliquer, dès lors que toutes sortes de contingences interviennent… D’une façon générale, il semble que Schuon ait une tendance naturelle à être un peu trop « absolu » dans ses affirmations.
René Guénon à Louis Caudron, 9 mars 1936.

Quand Allar est allé l’attendre à la gare pour la première fois, il lui a offert de porter sa valise ; Schuon lui a répondu : « Non, merci, je ne suis jamais fatigué » ; mais deux minutes après, il n’en pouvait plus. Une autre fois dans la pièce où ils travaillaient, Allar lui dit : « vous n’avez pas froid ? » Je n’ai jamais froid lui répondit Schuon ; mais un quart d’heure après il mettait son pardessus. Pour aller à Lausanne, il voyageait la nuit ; je lui dis « Cela doit vous fatiguer ? » Même réponse que précédemment ; mais le soir quand il rentrait de tels voyages, il chancelait littéralement de fatigue pendant le rosaire. Quand il est venu la première fois en septembre, il nous avait dit que quatre heures de sommeil lui suffisaient « on ne parle pas pour rien du sommeil du juste » a-t-il ajouté. Pendant son séjour chez nous, ses nuits correspondaient à celles des simples profanes, c’est-à-dire étaient de 8 heures environ. Deux ou trois seulement il est monté à la zawiya vers 6 heures du matin. Au début de son travail au journal, il a dit que Urfer était très content de lui car, il travaillait très vite et faisait en une heure ce que d’autres n’arrivaient pas à faire en moins de 3 heures. Le premier soir qu’il est arrivé, il m’a présenté une revue de langue étrangère, en me disant : « Soit dit sans fausse modestie, mais dans cette revue il n’y a qu’un seul article qui soit bien : c’est le mien » (1).

Ce qui était fort possible ; mais tout cela s’accorde bien peu avec la modestie dont il s’est plusieurs fois réclamé et dont le contraste entre la théorie et la pratique, prête bien inutilement à la critique. Dans de telles conditions, le silence vaudrait beaucoup mieux.
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1 - Tout ceci illustre bien la confiance un peu excessive que Schuon a de lui.

Il est par ailleurs curieux de voir parmi ses livres, des textes sacrés arabes voisiner avec les ouvrages d’Oscar Wilde, (dont les mœurs ne le cédaient en rien, paraît-il, avec celles de Mgr Leadbeater dont vous avez parlé dans le Théosophisme) et « Die neue Zeit », revue de photographies « naturistes » de femmes. On objectera que Schuon dessine, et qu’il a besoin de « documents » (?) : il est un nu dont l’esthétique n’a rien de choquant, mais celui-là est vraiment d’un réalisme démoniaque. Je ne viens pas dire que Schuon en fasse ses livres de chevets, bien entendu, mais je vous avoue que les trois personnes qui ont été témoins de ces constatations ont plutôt été surprises de trouver ces ouvrages dans la bibliothèque de leur moqaddem. Une situation sociale et son mariage apaiseraient certainement cette sorte de crise par laquelle Schuon semble passer. En attendant, cela n’en a pas moins certaines répercussions perturbatrices pour l’ordre.

Tous ces détails sembleraient justifier l’épithète de « vipère » que Schuon nous a décochée ; je suis le premier à reconnaître que tout cela est profondément humain et, considéré comme tel, « que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ». Aller à bicyclette est également humain, mais cela Schuon a décliné l’offre qui lui était faite par Ragout. Il m’en a donné la raison suivante : « Aller à bicyclette ne s’accorde pas du tout avec la fonction de moqaddem ». Il me semble que, se demander après cela, si la lecture d’O. Wilde ou de « Die neue Zeit », s’accorde mieux avec la fonction de moqaddem, cela n’est pas bien méchant.
Louis Caudron à René Guénon, 14 avril 1936.

Tout ce que vous m’apprenez est d’ailleurs bien extraordinaire et, je dois le dire, inattendu ; je vous en remercie, car vous avez bien raison de penser qu’il est nécessaire que je sois informé de ce qu’il en est, si peu agréable que ce puisse être. Moi qui avais compté sur la fonction de Schuon pour me soulager un peu, voilà que c’est tout juste le contraire qui se produit et qu’il n’y a là pour moi qu’une source de nouvelles préoccupations !
[…]

Pour ce qui est de ses imprudences, elles s’expliquent sans doute par sa trop grande confiance en lui-même, qui m’a inquiété depuis longtemps déjà…
[…]

Je me demande si, dans ma dernière lettre, je n’ai pas oublié de répondre à certaines choses ; si vous vous en apercevez, vous serez bien aimable de me les signaler de nouveau. Je ne suis pas comme Schuon, et j’avoue qu’il y a des moments où il m’arrive d’être vraiment fatigué…
René Guénon à Louis Caudron, 27 avril 1936.


3-b) Une « infaillibilité » qui peine à faire illusion


Cette revendication d’une « infaillibilité » individuelle tiendra d’autant moins devant les disciples qui n’étaient pas totalement tombés sous son charme qu’elle a vite été mise à mal sur des points précis, comme celui de l’impeccabilité des prophètes.

Dermenghen a offert à Sidi Aïssa un exemplaire de sa Vie de Mohammed. À cette occasion, je voudrais vous demander ce qu’il faut penser en général des biographies de Mohammed.

Dans toutes celles consultées, la vie de Mohammed semble plutôt décevante si on la compare à celle d’un soufi tel que Ibn Abbâd de Ronda, ou à celle de Ramakrishna, qui paraissent infiniment plus imprégnées de spiritualité. Quant on sait qu’au nom de Mohammed s’attache la réalisation de l’Homme universel et que les ordres initiatiques remontent jusqu’à lui par l’intermédiaire d’Ali, quand on lit que ses compagnons réalisèrent en quelques heures toutes les catégories de l’initiation, on s’étonne que rien de tout cela ne se reflète dans leur façon d’agir, qui ne semble pas en harmonie avec les réalisations à tous les degrés que comporte la « Grande Guerre Sainte ».

En tous cas, je saisis difficilement pourquoi nous devons considérer la vie de Mohammed comme étant réellement sans péchés uniquement parce que la valeur négative des péchés qu’il a effectivement commis fut largement dépassée par la valeur positive des « progrès spirituels » dont ils furent l’occasion.

Cet argument qui a été présenté par Sidi Aïssa, fait-il partie de la doctrine soufie ou s’agit-il simplement d’un point de vue particulier ? Toutes ces questions, qui, au premier abord, paraissent plutôt s’apparenter à des arguties pro domo, présentent-elles un réel intérêt métaphysique ?
Louis Caudron à René Guénon, 4 mars 1936.

Pour votre question concernant la vie du Prophète, la conception la plus orthodoxe est que l’impeccabilité appartient réellement à tous les prophètes, de sorte que, si même il se trouve dans leurs actions quelque chose qui peut sembler choquant, cela même doit s’expliquer par des raisons qui dépassent le point de vue de l’humanité ordinaire (remarquez d’ailleurs que, à un degré moindre, cela s’applique aussi aux actions de tous ceux qui ont atteint un certain degré d’initiation). D’un autre côté, la mission d’un rasûl, par là même qu’elle s’adresse à tous les hommes indistinctement, implique une façon d’agir où n’apparaissent pas les réalisations d’ordre ésotérique (ce qui constitue d’ailleurs une sorte de sacrifice pour celui qui est revêtu de cette mission). C’est pourquoi certains disent aussi que ce qui serait le plus intéressant au point de vue initiatique, s’il était possible de le connaître exactement, c’est la période de la vie de Mohammed antérieure à la risâlah (et ceci s’applique également à la « vie cachée » du Christ par rapport à sa « vie publique » : ces deux expressions, en elles-mêmes, s’accordent du reste tout à fait avec ce que je viens de dire et l’indiquent presque explicitement). Il est d’ailleurs bien entendu que, comme vous le dites, les considérations historiques n’ont pas d’intérêt en elles-mêmes, mais seulement par ce qu’elles traduisent de certaines vérités doctrinales. – Enfin, on ne peut pas négliger, dans une tradition qui forme nécessairement un tout, ce qui ne concerne pas directement la réalisation métaphysique (et il y a de tels éléments dans la tradition hindoue comme dans les autres, puisqu’elle implique aussi, par exemple, une législation) ; il faut plutôt s’efforcer de le comprendre par rapport à cette réalisation, ce qui revient en somme à en rechercher le « sens intérieur ».
René Guénon à Louis Caudron, 22 mars 1936.

Nourris, par vos ouvrages de métaphysique pure, nous nous serions complus à nous maintenir à ce niveau. Je ne dis pas, qu’au fond, ce ne soit pas le cas, mais la forme semble vraiment trop entachée d’exotérisme, ou du moins l’esprit qu’elle contient ne semble pas s’en dégager suffisamment De sorte que s’il n’y avait pas le rituel d’ordre initiatique auquel nous sommes astreints, nous aurions l’impression d’avoir quitté une église exotérique pour retomber dans une autre.

Il est peut être très important de croire pour un musulman exotériste que Mohammed est véritablement sans péché, tandis que le Christ, qui est un avâtar, a, à son actif, un péché d’ordre spirituel, parce qu’il a toléré d’être appelé Fils de Dieu et que par ailleurs sa mort sur la croix est une illusion : je ne vois pas très bien ce que tout cela vient faire dans la perspective métaphysique. Car, de ce même point de vue, Vasile Lovinescu a dit que c’était « une monstruosité » que de soutenir les deux dernières affirmations. Le calice d’amertume, dont parle le Christ, et sa mort sur la croix ont un sens alchimique très profond. Sans son affirmation d’identité au Principe, quelle valeur métaphysique auraient les Évangiles et que signifierait le lâ ilaha ilallâh ?

Auriez-vous la bonté de bien vouloir jeter quelques lumières sur ces questions ?
Louis Caudron à René Guénon, 19 mars 1936.

J’ai répondu dans ma dernière lettre à la question concernant l’« impeccabilité » des prophètes ; vous aurez donc vu que la doctrine n’est pas précisément telle que Schuon l’a présentée, puisque cela s’applique à tous les prophètes sans exception.
René Guénon à Louis Caudron, 29 mars 1936.

Ce que vous me dites au sujet du Prophète (dans votre lettre du 22-3, dont je vous remercie) est tout à fait satisfaisant et compréhensible. Par contre, répondre que « si le Prophète, n’avait pas été retenu dans le monde par ses passions féminines, il s’en serait allé vivre dans la méditation et la solitude » ou que « les fondateurs d’empires ont besoin de telles compensations », cela nous avait quelque peu décontenancés.

Relativement à l’impeccabilité du Prophète, Allar me fait remarquer qu’il n’a jamais lu dans les textes hindous qu’un être, si élevé soit-il, pouvait accomplir des actes n’entraînant aucune conséquence (prârabdha) et part conséquent de tels actes doivent être suivis de purifications propres à effacer les impressions perturbatrices. Or on pourrait dire que si le Prophète était impeccable en raison de sa fonction, les purifications étaient pour lui inutiles.
Louis Caudron à René Guénon, 2 avril 1936.

L’impeccabilité peut, dans certains cas, être considérée comme attachée à une fonction plutôt qu’à un degré, mais cependant la remarque d’Allar n’est pas exacte : il est évident que, pour le jîvan-mukta tout au moins, les actes ne peuvent entraîner aucune conséquence ; et, même à des degrés très inférieurs à celui-là, il en est de même des actes accomplis avec un parfait détachement ; voyez à ce sujet la Bhagavad-Gîtâ.
René Guénon à Louis Caudron, 17 avril 1936.

Dans cette même lettre je lui disais également : « J’aurais voulu encore attirer votre attention sur certaines de vos affirmations qui ne sont nullement essentielles au prestige de votre autorité, mais qui peuvent au contraire susciter certaines remarques inutiles ». L’une de ces affirmations était notamment : « Il faut que l’on sache que je suis infaillible quand je parle au nom de la doctrine », ce qui ne l’empêchait pas de nous parler ensuite du « péché spirituel du Christ » alors que la doctrine orthodoxe dit que l’impeccabilité appartient effectivement à tous les prophètes. Forcément l’impression laissée par ces diverses contradictions était plutôt fâcheuse, ce qu’il eut été bien facile d’éviter en émettant cette affirmation d’une façon d’autant moins absolue que si, par rapport à la fonction, cette infaillibilité est juste en principe, il est bien difficile en fait de délimiter exactement le domaine auquel elle doit s’appliquer, dès lors que toutes sortes de contingences interviennent ; telle est l’explication que vous m’avez donnée à l’époque et dont je lui ai fait part, mais sans résultat d’ailleurs.
Louis Caudron à René Guénon, 22 septembre 1950.


3-c) Un « sheikh » ignorant


Mais quoi de plus étonnant, pour quelqu’un qui n’avait pas même la connaissance théorique nécessaire ?

Étant ignorant, Schuon essayait de soutirer des informations à Guénon, tout en évitant de lui écrire directement.

Il m’a dit qu’il devait vous écrire au moins une fois par mois, mais il veut vous écrire quelque chose de très complet, et n’en trouve pas le temps. Et il m’a dit qu’il se servirait de mon intermédiaire pour vous poser certaines questions, puisque j’étais en correspondance suivie avec vous.

C’est ainsi qu’il m’a prié de vous demander pourquoi le musulman devait prier les yeux ouverts et ensuite quelle était la raison du chant dans les séances. Je crois que vous avez dû traiter la question de la danse avec Sidi Ibrahim et que nous en aurons des échos par cette voie.
Louis Caudron à René Guénon, 12 février 1936.

Le fait de prier les yeux ouverts me paraît s’expliquer très naturellement si l’on pense qu’il ne s’agit pas d’un rite dans lequel on doive s’isoler, tout au contraire (la nécessité même de l’orientation vers un centre commun l’indique suffisamment). – L’emploi du chant dans les séances (qui n’est d’ailleurs pas général) se rapporte en somme à l’utilisation du rythme sous ses différentes formes. – J’ai en effet déjà parlé à Sidi Ibrahim de la question des mouvements accompagnant le dhikr ; je dois dire que je n’aime guère ici l’emploi du mot « danse », à cause des confusions très profanes auxquelles il donne lieu inévitablement (du reste, en arabe, on ne dit jamais « raqs » en pareil cas).
René Guénon à Louis Caudron, 23 février 1936.

Sidi Aïssa me disait, qu’à Mostaganem ou au Maroc, il avait appris juste l’essentiel, mais qu’il comptait bien sur vous pour apprendre le reste. Je doute un peu qu’il vous écrive davantage, mais pour ce qui n’aura pas un caractère absolument particulier à sa fonction, je pense que son intention est d’utiliser nos rapports épistolaires ou ceux que vous avez avec Sidi Ibrahim.
[…]

Sidi Aïssa m’a prié de vous demander votre avis sur le fait suivant : un de leur membre du groupe des Études traditionnelles de Lausanne, Abdallah ben Rachid qui est wahabite, reproche aux soufis de se balancer pendant leurs incantations disant que le Prophète aurait recommandé de ne pas se balancer pour se distinguer des juifs.

Sidi Aïssa demande également votre avis sur « l’armature métaphysique » de Warrain dont M. Ragout lui a exalté la valeur.
Louis Caudron à René Guénon, 24 février 1936.

Pour la question du « balancement », je ne sais pas si la tradition dont il s’agit est bien authentique, mais, en tout cas, il faudrait savoir à quoi elle s’applique au juste, et il est probable que ce doit être uniquement à la prière, car, pour tout le reste, personne ne paraît en tenir compte ; et d’ailleurs, en ce qui concerne le dhikr, le balancement a des raisons plus spéciales. Il faut beaucoup se méfier de toutes les opinions des Wahabites, qui ont un esprit en quelque sorte « protestant », et qui, du reste, sont des adversaires déclarés de tout ce qui est d’ordre ésotérique.

Je ne connais pas l’« Armature métaphysique » de Warrain, mais seulement la « Synthèse concrète » et l’« Espace » ; il est probable que ce doit être du même genre, c’est-à-dire, en dépit du titre, beaucoup plus philosophique que réellement métaphysique (comme d’ailleurs Wronski lui-même, dont Warrain s’inspire surtout dans tout ce qu’il écrit).
René Guénon à Louis Caudron, 9 mars 1936.

Pour en revenir à Meyer, voici un détail curieux, qui n’a probablement aucune importance. Meyer ayant questionné Schuon au sujet de la particularité de la vie d’Enoch, dont il recevait le nom, ce dernier dut faire appel aux connaissances d’Allar pour pouvoir répondre !

Si ce nom doit répondre à certaines caractéristiques de celui qui le reçoit, comment se fait-il que celui qui le donne puisse ignorer ce qu’il semblerait nécessaire d’être connu préalablement ?
[…]

Au cours d’une conversation, j’ai fait part à Schuon des bienfaits spirituels que je retirais de mes méditations basées sur l’enseignement doctrinal de vos livres. Je lui ai demandé si l’on trouverait l’équivalent dans l’enseignement islamique, il m’a répondu que sous ce rapport il fallait toujours revenir à vos livres.

J’en ai profité pour ajouter que la perspective hindoue m’apparaissait plus clairement et plus complètement que la perspective islamique. Il m’a dit que pour lui il en avait été de même. Quand on lui avait donné le Coran à méditer, il avait fini par le jeter dans un coin de sa cellule, le prenant pour un livre creux, dépourvu de tout intérêt métaphysique. Par conséquent, il comprenait fort bien notre attitude. Il a dit : « tant que je serai dans une telle situation, je ne pourrai rien faire pour l’ordre au point de vue doctrinal, mais par la suite, je montrerai les points communs des différentes perspectives ».
[…]

Avant de partir je lui ai dit : « si vous avez des ennuis à Paris, je suis toujours prêt à vous rendre service si je le puis ». Après réflexion, il m’a répondu : « non, je n’en aurai pas besoin ». À Allar qui était heureux de lui indiquer une adresse, il ne lui a même pas dit merci, pas plus que pour l’ami d’Allar qui avait fait les démarches nécessaires. Quand il est parti de chez nous, il ne nous a pas davantage remerciés pour l’hospitalité qu’il avait reçue sous notre toit. À ma mère et à ma femme qui s’en étonnaient, j’ai dû sauver les apparences et leur dire que Schuon les remerciait bien de l’accueil qu’elles lui avaient réservé. En partant, tout à l’heure, Chabot que nous avions plutôt reçu au début avec une certaine réserve, nous a dit, très simplement, à Allar et à moi : « Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi, pendant mon séjour à Amiens ».

Schuon rien ; il sait pourtant que j’ai fait plus que je ne devais faire d’après les engagements de Ragout. Cela n’a qu’une importance relative, pour nous qui sommes ses subordonnés au point de vue initiatique, mais il n’en sera pas de même pour ceux pour qui Sidi Aïssa ne sera que « Monsieur Schuon ». Que par ailleurs on mette moins en avant la politesse raffinée des arabes, à laquelle on se félicite de s’être frotté.
Louis Caudron à René Guénon, 2 avril 1936.

Voilà donc Schuon revenu à Paris ; il lui sera peut-être tout de même moins difficile d’y trouver une situation qu’ailleurs ; malheureusement, il est à craindre que sa négligence des choses extérieures ne lui fasse manquer des occasions, car je sais que cela est déjà arrivé plusieurs fois. C’est regrettable qu’il soit ainsi pour tout ; il est vrai que, d’après ce que m’a dit A. Muller, il semble qu’il y ait là beaucoup de la faute de sa mère… Tout de même, cette absence de remerciements en vous quittant me stupéfait ; cela n’a certes rien d’oriental ; ici, on aurait plutôt une tendance à exagérer dans le sens contraire. D’un autre côté, ce que sa préparation à son rôle a pu avoir d’insuffisant ou de trop rapide serait certainement moins grave s’il avait un peu moins de confiance en lui-même, et surtout s’il n’y avait pas chez lui cette sorte de volonté de ne pas tenir compte de tant de choses qui ont bien pourtant leur importance…
René Guénon à Louis Caudron, 17 avril 1936.

Il tentait également de compenser ses connaissances manquantes par des sources douteuses :
Jenny me disait que les tendances de la tarîqah lui paraissaient trop sentimentales. À ce sujet je serais heureux d’entendre à nouveau Sidi Aïssa, pour mieux apprécier la doctrine d’El Hallaj. Depuis que je lis l’el Hallaj de Massignon, j’y retrouve pas mal d’idées que Schuon nous avait exposées. Il est en effet possible que le principal de sa documentation provienne de cet ouvrage, si j’en juge par différents recoupements : quand il était ici, il avouait ne pas être resté assez longtemps en pays islamiques pour y acquérir une connaissance suffisante. J’ai ouï dire par ailleurs qu’il avait rompu toutes relations avec le Sheikh actuel de Mostaganem et ensuite, s’il vous écrit toujours aussi peu, il lui sera difficile de compléter, par votre intermédiaire, ce qui lui manque. Qu’il ait, en dehors de ses propres réalisations, d’autres sources d’information, c’est ce que j’ignore.

Il se peut, d’ailleurs, que la doctrine d’El Hallaj soit une source excellente de progrès spirituels, mais le rôle de l’amour y est tellement prépondérant, du moins d’après Massignon, que cela semble encore s’éloigner de la pureté des données métaphysiques acquises antérieurement.

En tout cas on comprend mieux la position de Sidi Aïssa présentant la piété comme étant le premier devoir de l’initié et recommandant de multiplier autant que possible 1o la prière, 2o les jeûnes, 3o les veilles. Restent deux autres points qui n’étaient pas encore bien déterminés dans le programme de Sidi Aïssa, quand nous sommes passés à Bâle. La concentration y aurait-elle sa place qu’elle n’aurait en tout cas que le no 4 ou 5.
Louis Caudron à René Guénon, 15 juin 1937.

Pour la question d’El-Hallâj, jamais Schuon n’y a fait la moindre allusion en m’écrivant ; comme vous pouvez vous en douter, l’interprétation de Massignon est tout à fait sujette à caution, puisqu’il y a toujours chez lui l’arrière-pensée de ne voir partout que du « mysticisme » et des influences chrétiennes. Cependant, je dois dire aussi que, toute interprétation à part, je préférerais une autre forme à celle d’El-Hallâj, qui se prête plus facilement à ce genre de déformation ; c’est d’ailleurs l’imprudence ou la maladresse de ses expressions qui a été la cause de sa mort…
René Guénon à Louis Caudron, 26 juin 1937.

Enfin, Schuon voulait rattacher le plus de gens possible, mais pour l’enseignement qui aurait dû suivre il ne fallait visiblement pas trop compter sur lui :
Je sais bien que Sidi Aïssa n’écrit pas très volontiers, probablement à cause de ses occupations, car souvent je suis très longtemps aussi sans avoir aucune nouvelle de lui. Je vous avoue pourtant que je préférerais beaucoup que ce soit lui qui réponde aux questions que vous vous posez concernant la « réalisation », pour bien des raisons, et avant tout parce que c’est lui qui vous a reçu dans la tarîqah. Il est vraiment regrettable que vous vous trouviez ainsi isolé en quelque sorte, car il y a là bien des choses qu’il n’est guère possible de traiter de cette façon, du moins si on veut le faire avec quelque précision.
René Guénon à Vasile Lovinescu, 30 décembre 1936.


3-d) Une opposition inavouée mais de plus en plus concrète


Les prétentions de Schuon, délirantes en soi et bien au-delà de ses capacités, se sont ainsi trouvées vite contrariées par leur confrontation à la réalité, ce qui a fait naître chez Schuon et ses disciples un ressentiment grandissant pour Guénon, qui s’exprime dans cette curieuse entrevue relatée par Caudron :
Il se peut qu’on objecte qu’une partie des difficultés ci-dessus exprimées puisse provenir d’un manque de contact étroit entre moi et Sidi Aïssa, comme me le faisait observer Burckhardt soulignant l’importance qu’il y avait pour le murid à maintenir un contact étroit avec le moqaddem, quelle que puisse être l’individualité du dit maître.

Dans le but de favoriser une reprise de contact, que la correspondance n’avait pas réussi à faire, puisque lui ayant écrit il ne m’avait pas répondu, j’ai pris le train pour Bâle. Ayant tardivement prévenu Sidi Aïssa de mon arrivée, celui-ci n’a pu changer son programme hebdomadaire, et je l’ai donc vu dans les conditions de visibilité habituelle pour les Bâlois, c’est-à-dire au buffet de la gare, entre deux trains, via Lausanne.

Si l’on était tenté de s’étonner de ce lieu habituel de rendez-vous (je m’en rapporte à ce qu’on m’a dit, ce que j’ai d’ailleurs constaté pour cette fois où j’y suis allé) je dirais que les foqaras de Bâle ont en permanence Sidi Ibrahim [Burckhardt] avec eux et vont chaque semaine à Mulhouse, à tour de rôle.

Bref comme j’avais vu Sidi Aïssa 15 à 20 minutes, en compagnie d’ailleurs des autres membres de la tarîqah, il a bien voulu s’arrêter à Bâle le lendemain à son retour de Lausanne. Je l’ai donc revu de 22h30 à 0h30, encore en compagnie d’autres foqaras. La première question qu’il m’a posée, a été : « Admettez-vous qu’il puisse exister une opposition de forme dans l’enseignement de deux maîtres ? » J’ai tout de suite compris ce à quoi il voulait faire allusion. Une conversation ultérieure avec Meyer m’a confirmé que je ne m’étais pas trompé. Ce qui l’indispose à mon égard, c’est qu’il croit que je n’ajouterai foi à ses paroles qu’après les avoir soumises à votre appréciation, ou, d’une façon générale, qu’il n’y a que vous qui, pour moi, soyez infaillible et susceptible de communiquer la Connaissance par excellence.

Je lui ai répondu qu’une question de forme n’avait aucune importance, que cela ne correspondait qu’à la simple différence de « voie » qui est propre à chacun, donc différente d’un individu à un autre : le maître a sa voie, le disciple a la sienne.

Ce à quoi il a immédiatement répondu : « Si le disciple a une voie différente de celle du maître, ce maître ne peut pas être son maître et lui-même est alors capable de devenir un maître » (sic).

Ni l’heure, ni la présence d’autres membres ne m’ont permis de mettre au point cette question pourtant capitale en ce qui concerne mes (ou nos) rapports ultérieurs avec Sidi Aïssa. Comme il faut savoir ce que Sidi Aïssa entend exiger de nous pour nous considérer comme ses murids, je lui ai écrit ces jours-ci, pour lui dire que je serais heureux de le revoir cet été à l’occasion des vacances, période favorable pour une plus longue entrevue. Il faut, comme dit Allar que nous sortions de cette sorte de « renversement » dont Sidi Aïssa est l’auteur : d’abord « initier et ensuite signifier à quoi cela engage vis-à-vis de lui ».

Clavelle convenait qu’il ne tenait pas suffisamment compte de la situation de ceux qui étaient en rapport avec vous avant leur rattachement. Pourtant avant de conclure d’une façon aussi positive qu’Allar « … Schuon a jugé opportun, en fait d’estime et de confiance, d’accorder le minimum à ceux qui suivent René Guénon et se dévouent depuis des années, et le maximum à quiconque se présentait sans cette “tare” ; il lui incombe d’assumer les responsabilités d’une telle attitude et d’envisager ses conséquences sans étonnement ». Avant de conclure ainsi, dis-je, je désire retourner à Bâle, espérant que ni l’un ni l’autre, nous ne reconnaîtrons réciproquement l’individualité que nous étions il y a 18 mois ou un an. Je n’entends pas par là faire entrer en ligne de compte l’individualité de Sidi Aïssa pour apprécier la valeur de sa fonction, j’en parle seulement en tant que celle-là influe d’une façon particulière sur les directives de celle-ci.

La situation des Suisses, hebdomadairement pétris dans l’ambiance de Sidi Aïssa, n’est pas la même que la nôtre, plus imprégnée de votre influence par vos livres. On serait presque tenté d’évoquer à leur égard la parole de St-Paul et de dire : « Ce n’est plus eux qui vivent en eux, mais c’est Sidi Aïssa ». Si c’est là l’idéal vers lequel doit prendre chaque murid, je suis prêt à faire converger tous mes efforts dans ce sens ; mais on ne reconnaît plus bien en cela la voie de l’initié : voie active au cours de laquelle se réalise sa personnalité et non celle d’un autre.
Louis Caudron à René Guénon, 15 juin 1937.

Quant à ce qu’il [Allar] dit de Schuon, je ne sais pas au juste ce qu’il faut en penser, mais ce que vous me dites d’autre part des propos tenus lors de votre dernier voyage semblerait le confirmer, sans compter que Pierre Georges m’a aussi communiqué récemment des lettres de lui contenant des réflexions assez bizarres ; on ne voit pas très clairement qui ou quoi elles veulent viser exactement, mais le rapprochement de tout cela est un peu inquiétant… Les dernières lettres de Schuon que j’ai reçues moi-même sont très brèves et ne disent en somme pas grand’chose ; il se plaint toujours du manque de temps libre. D’autre part, il se déclare très mécontent que Chabot soit venu ici sans lui en avoir demandé l’autorisation, ce que je trouve vraiment excessif.
René Guénon à Louis Caudron, 26 juin 1937.

Ces impressions, si elles étaient inquiétantes à l’époque, ne permettaient pas exactement de prévoir ce que Schuon entendait faire. Et nous avons vu que les schuoniens étaient hypocrites et manipulateurs, démentant sans cesse leurs affirmations. Mais lorsque la crise finale a éclaté, Caudron a fait une récapitulation opportune :
Cette nouvelle opposition ne semble être que la continuation implacable de cette volonté séparatiste qui s’est toujours affirmée en toutes circonstances au cours de ces quinze dernières années et qui s’est révélée à moi dès l’origine de cette période, par ces paroles : « René Guénon est une chose et moi j’en suis une autre » ou, « il faut que l’on sache que je suis infaillible » en réponse à une mise en parallèle d’opinion avec la vôtre. Ces paroles : « Il ne faut pas que les Français fassent bloc monolithique avec René Guénon » sont une nouvelle recommandation du même genre en même temps qu’une invitation à se rappeler qu’il est « difficile de servir deux maîtres à la fois », ou, selon l’apophtegme de Saint-Jean Climaque « Un disciple qui contredit va à sa perte ». C’est ce que semblerait avoir compris Michel Vâlsan par l’envoi de sa lettre à Frithjof Schuon. Je serais tout à fait d’accord avec lui sur l’opportunité de cet « acte de contrition » si celui-ci ne concernait que la confession et la repentance d’une mauvaise disposition en son cœur de disciple qui implore le pardon de son maître spirituel et sa réconciliation. Mais là, de quoi s’excuse-t-il en réalité ? « D’être dans la situation d’un contradicteur » à l’égard de celui qui est votre propre contradicteur et qui vous a attribué, sans que vous en ayez même été avisé au préalable, des intentions que vous n’avez jamais eues !
Louis Caudron à René Guénon, 10 mai 1950.

Qu’on ne dise pas que vous n’aimez pas répondre aux questions posées (il est vrai qu’on m’a dit cela à propos de celles sur lesquelles vous sentiez une divergence d’opinion) alors qu’à propos des indications ayant une portée générale, vous me disiez dans votre lettre du 17 avril 1935 : « Je ne peux pas me refuser à les donner dans la mesure du possible ; mais encore faut-il d’abord qu’on juge à propos de me les demander… ». Malheureusement pour notre tarîqah, le Sheikh avait dès cette époque déjà concrétisé sa position à votre égard par cette formule lapidaire : « Sheikh Abd el-Wâhid est une chose et moi j’en suis une autre », signifiant par là qu’en vertu de sa qualité de Sheikh el barakah il ne voulait pas être considéré comme votre « instrument » ainsi que certains l’auraient voulu (1). […]
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1 – C’est ce que m’a répondu le Sheikh lorsque m’ayant demandé si je le tenais pour responsable des difficultés présentes, ce qui laisse bien deviner de quel côté vient, pour lui, l’origine de cette responsabilité, je lui ai dit que pour essayer de comprendre cette origine il serait bon de se reporter une quinzaine d’années en arrière et faire mention des paroles suivantes qu’il avait textuellement prononcées à Amiens : « Sheikh Abd el-Wâhid est une chose… », adoptant ainsi, dès cette époque, et à votre égard, une attitude « séparatiste » qu’il n’avait jamais manqué de renforcer en soulignant toutes les divergences d’opinion qui pouvaient surgir sur les moindres points, et qu’il eût été préférable de passer sous silence ; c’est peut-être à cause de cette remarque que le Sheikh n’est pas content après moi selon Abu Bakr ? Pour moi la « scission » à laquelle nous venons d’aboutir a été virtuellement décrétée il y a 15 ans par le Sheikh lui-même en proférant ces paroles.
Louis Caudron à René Guénon, 22 septembre 1950 (lettre jointe à celle du 29 septembre 1950).

Ce qui est problématique, ce n’est pas tant le fait de servir deux maîtres authentiques, c’est plutôt de servir à la fois un maître et un imposteur.

Les choses n’auraient pas été si graves si Schuon en était resté à une « volonté séparatiste », mais derrière leurs apparences de « club des amis de la tradition », lui et ses disciples étaient en réalité hostiles à Guénon et à son activité.


3-e) La disparition de Guénon : le couronnement de Schuon


Très tôt, les schuoniens ont été indisposés par les publications de Guénon dans le Voile d’Isis :
L’ami Schuon a parfois des idées assez bizarres et des entêtements surprenants : je l’ai mis en garde plusieurs fois contre Massignon et hier encore il me disait qu’il se déciderait peut-être quand même à entrer en relations avec lui ! Il paraît également tenir beaucoup à entrer dans l’association des « Amis de l’Orient » bien que vous ne soyez pas favorable à ce projet (je le lui avais d’ailleurs dit d’avance) et je me demande s’il ne finira pas par mettre son idée à exécution. Pour tout dire, il semble qu’il y ait chez lui quelques incompréhensions assez troublantes. Je m’excuse de ce jugement peut-être prétentieux, venant du profane que je suis, mais il reflète bien ma pensée. En voici d’autre exemples : il s’est étonné plusieurs fois de vos réponses à la R. I. S. S., à paul le cour, etc. ; je lui en ai expliqué les raisons d’après ce que vous m’en avez dit vous-même, et malgré cela, il m’a répété à plusieurs reprises : « moi, je n’aurai pas répondu à ceci ; je ne me serais pas occupé de cela, etc. ». Cela ne m’étonnerait pas de la part d’Allar ou de Genty, d’autant moins que j’ai eu moi-même autrefois cette prétention de juger ces sortes de choses, mais de la part de Schuon, cela me stupéfie. D’autre part, Schuon se plaint fréquemment de ce que vous consacrez trop d’articles à des questions comme celles de Dante, des Fidèles d’Amour, du Saint Graal, sous prétexte que ce qui a pu exister au moyen âge lui est indifférent et il regrette que l’on n’ait pas à la place du « Voile » une revue qui soit consacrée uniquement aux études métaphysiques. J’avoue que ces sortes de remarques me sont pénibles et j’y vois – peut-être ai-je tort – la marque d’une sorte d’exclusivisme. Certes, il ne me viendrait jamais à l’idée de nier que vos travaux doctrinaux soient ce qu’il y a de plus important, mais vos études sur les sujets indiqués ci-dessus sont inappréciables pour moi et pour beaucoup d’Occidentaux. Sans elles, je ne vois pas comment je pourrais fournir un travail utile puisque je n’aurais pas les données essentielles des différents sujets qu’il me semble intéressant d’éclaircir. On oublie un peu trop, il me semble, que ce sont des Occidentaux que nous cherchons à intéresser. Je ne vous cache pas qu’après cela, je me sens fort peu enthousiaste lorsqu’on reparle, comme cela est arrivé tout récemment, de fonder une revue destinée à remplacer le « Voile » et qui appartiendrait à des amis de Schuon et c’est sans aucun plaisir que je verrais une tentative de ce genre tant que le « Voile » ne nous aura pas échappé, ce qui n’est d’ailleurs pas à craindre pour l’instant. Bien entendu, je ne fais part à personne des réflexions qui précèdent. Sans doute, cette divergence de vues tient-elle au fait qu’étant malgré tout très occidental, je ne puis me désintéresser des applications qu’on peut tirer des principes traditionnels.
Marcel Clavelle à René Guénon, 26 mars 1934.

Ici, Clavelle dénonce avec raison l’hostilité de Schuon envers Guénon et ses publications, mais la raison qu’il invoque n’est pas la plus convaincante. Schuon et Clavelle s’opposent ici sur leurs préférences respectives, ce qui illustre la tendance courante qu’avaient les contemporains de Guénon à s’opposer par des excès contraires.

Ce qui est incroyable ici, c’est que les schuoniens ne voient pas que lorsque Guénon parle du Graal ou des Fidèles d’Amour, il ne le fait pas comme un historien profane, mais il traite justement de métaphysique. On se demande s’ils l’ont seulement lu :
[…] que la Divine Comédie, dans son ensemble, puisse s’interpréter en plusieurs sens, c’est là une chose qui ne peut faire aucun doute, puisque nous avons à cet égard le témoignage même de son auteur, assurément mieux qualifié que tout autre pour nous renseigner sur ses propres intentions. La difficulté commence seulement lorsqu’il s’agit de déterminer ces différentes significations, surtout les plus élevées ou les plus profondes, et c’est là aussi que commencent naturellement les divergences de vues entre les commentateurs. Ceux-ci s’accordent généralement à reconnaître, sous le sens littéral du récit poétique, un sens philosophique, ou plutôt philosophico-théologique, et aussi un sens politique et social ; mais, avec le sens littéral lui-même, cela ne fait encore que trois, et Dante nous avertit d’en chercher quatre ; quel est donc le quatrième ? Pour nous, ce ne peut être qu’un sens proprement initiatique, métaphysique en son essence, et auquel se rattachent de multiples données qui, sans être toutes d’ordre purement métaphysique, présentent un caractère également ésotérique. C’est précisément en raison de ce caractère que ce sens profond a complètement échappé à la plupart des commentateurs ; et pourtant, si on l’ignore ou si on le méconnaît, les autres sens eux-mêmes ne peuvent être saisis que partiellement, parce qu’il est comme leur principe, en lequel se coordonne et s’unifie leur multiplicité.
[…]

La question, pour Aroux, s’est posée ainsi : Dante fut-il catholique ou albigeois ? Pour d’autres, elle semble plutôt se poser en ces termes : fut-il chrétien ou païen (1) ? Pour notre part, nous ne pensons pas qu’il faille se placer à un tel point de vue, car l’ésotérisme véritable est tout autre chose que la religion extérieure, et, s’il a quelques rapports avec celle-ci, ce ne peut être qu’en tant qu’il trouve dans les formes religieuses un mode d’expression symbolique ; peu importe, d’ailleurs, que ces formes soient celles de telle ou telle religion, puisque ce dont il s’agit est l’unité doctrinale essentielle qui se dissimule derrière leur apparente diversité. C’est pourquoi les anciens initiés participaient indistinctement à tous les cultes extérieurs, suivant les coutumes établies dans les divers pays où ils se trouvaient ; et c’est aussi parce qu’il voyait cette unité fondamentale, et non par l’effet d’un « syncrétisme » superficiel, que Dante a employé indifféremment, selon les cas, un langage emprunté soit au christianisme, soit à l’antiquité gréco-romaine. La métaphysique pure n’est ni païenne ni chrétienne, elle est universelle ; les mystères antiques n’étaient pas du paganisme, mais ils se superposaient à celui-ci (2) ; et de même, au moyen âge, il y eut des organisations dont le caractère était initiatique et non religieux, mais qui prenaient leur base dans le catholicisme. Si Dante a appartenu à certaines de ces organisations, comme cela nous paraît incontestable, ce n’est donc point une raison pour le déclarer « hérétique » ; ceux qui pensent ainsi se font du moyen âge une idée fausse ou incomplète, ils n’en voient pour ainsi dire que l’extérieur, parce que, pour tout le reste, il n’est plus rien dans le monde moderne qui puisse leur servir de terme de comparaison.
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1 – Cf. Arturo Reghini, l’Allegoria esoterica di Dante, dans le Nuovo Patto, septembre-novembre 1921, pp. 541-548.
2 – Nous devons même dire que nous préférerions un autre mot à celui de « paganisme », imposé par un long usage, mais qui ne fut, à l’origine, qu’un terme de mépris appliqué à la religion gréco-romaine lorsque celle-ci, au dernier degré de sa décadence, se trouva réduite à l’état de simple « superstition » populaire.
L’Ésotérisme de Dante, ch. I.

Les schuoniens pourraient rétorquer que Clavelle doit être cité avec précautions. C’est vrai, mais la lettre suivante, plus tardive, va beaucoup plus loin, et elle est appuyée par une lettre de Marco Pallis :
Vous avez certainement gardé le souvenir de la lettre de Marco Pallis du 16 novembre 1946 dans laquelle ce dernier me conseillait d’arrêter la publication des Études Traditionnelles. Je vous ai donné copie de cette lettre qui nous avait étonnés l’un et l’autre, mais par souci de ne pas provoquer des difficultés, j’avais supprimé la phrase dans laquelle Pallis me disait être d’accord sur ce point avec Frithjof Schuon qu’il venait de visiter à Lausanne. Je vous remets ci-joint l’original de cette lettre.
Marcel Clavelle à René Guénon, 9 juillet 1949.

(Remarquons au passage que Clavelle n’agissait pas toujours en défaveur de Schuon, ainsi on constate qu’il avait précédemment couvert Schuon, en omettant à Guénon le passage de la lettre de Marco Pallis l’incriminant.)

[…]

Il y a un autre point que je dois mentionner et j’espère que vous en comprendrez les raisons, sans vous faire de la peine sur ce compte-là. Je désire ne pas continuer mon abonnement aux Études Traditionnelles et Maurice Messinesi (de la même adresse) veut également terminer le sien. Nos raisons sont les suivantes : - Nous trouvons que cette publication, qui a été si utile pour nous tous auparavant, n’a plus de raison d’être dans les circonstances actuelles. Et l’expérience a démontré qu’il est presque impossible de trouver de quoi remplir des pages. On est forcé à dire et redire les mêmes choses qui, par excès de familiarité, risquent de perdre leur force et ainsi de défaire une partie du travail qui a été si bien fait dans le passé. On ne veut pas prendre l’habitude de penser à un écrit quelconque de M. Guénon comme « son article mensuel », comme dans le cas d’un journaliste écrivant dans une revue profane ordinaire. Il y a là un danger considérable, inséparable d’ailleurs de toute œuvre de vulgarisation, même celle qui est conduite avec les plus grands soins. Il me semble qu’on doit franchement reconnaître qu’un travail comme les Études Traditionnelles est, par sa propre nature, temporaire. Ainsi reconnu, ça a une grande valeur et une place légitime. Mais la première condition est de savoir que le moment est arrivé pour « mourir à la manifestation ». Sans cela l’idée de la tradition risque de devenir « un jeu » intellectuel, si on ose s’exprimer ainsi, et une indulgence qui ferait plutôt obstacle à la connaissance que support. De refouler le même terrain mois après mois présente de grands dangers de profanation. Les doctrines traditionnelles ne se prêtent pas à une discussion indéfinie, devant avoir lieu à telle date prédéterminée. La question d’occasion est fondamentale, correspondant, dans son ordre, à la question de compétence de la part des individus. Ces avis, je crois que je les partage avec le Shaïkh Aïssa, que je viens de visiter à Lausanne, c.a.d. il m’a fait des remarques semblables, mais j’avais déjà formé cette opinion auparavant. Personnellement je crois que si les Études cessaient de paraître maintenant, tout en expliquant aux lecteurs les raisons profondes pour une mort volontaire, ce serait, traditionnellement, non une perte mais plutôt un couronnement du travail précédent, pour lequel on restera toujours reconnaissant, surtout à vous-même qui, en grande partie, en avez été l’âme.

Je reste sincèrement à vous.
Marco Pallis à Marcel Clavelle, 16 novembre 1946.

Enfin, rappelons cet extrait (déjà cité dans la partie 2-d) :
En pensant à toutes ces histoires, je crois qu’il faudra faire très attention à tout ce que Frithjof Schuon et les Suisses voudront faire passer dans les « Études Traditionnelles », car il se pourrait qu’ils glissent dans quelque article quelque chose qui serait dirigé contre nous, peut-être sous une forme plus ou moins déguisée. C’est déjà bien assez de ce qui est arrivé avec la fameuse note des « Mystères christiques », et il ne faudrait pas risquer de s’exposer à quelque nouvelle histoire de ce genre, et qui serait peut-être pire encore cette fois.
René Guénon à Marcel Clavelle, 18 septembre 1950.

Les schuoniens avaient ainsi en tête, depuis longtemps, de neutraliser Guénon, que ce soit en supprimant les Études Traditionnelles ou en se les accaparant.


Cet acharnement pour tenter d’imposer une autorité aux dépens d’une autre est ridicule. Contrairement à Schuon, Guénon n’a jamais revendiqué une autorité quelconque, ce sont ses lecteurs qui la lui ont spontanément reconnue, par son exposition d’idées qu’il était le premier à dire qu’elles ne lui appartenaient pas. Il n’y a que Schuon qui manœuvrait, insidieusement mais avec insistance, pour s’accaparer la tradition, comme un enfant un peu retardé qui tenterait à toute force de faire rentrer l’océan dans son seau de plage, et qui, en dépit de ses postures grandiloquentes de grand sage victorieux, fulminait intérieurement de ne pas y parvenir.


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vendredi 1 février 2019

La fonction de Frithjof Schuon


Sommaire


1) Introduction

    1-a) Le « sheikh » naturiste
    1-b) Un mot creux : le pérennialisme
    1-c) Nécessité de laisser la parole à Guénon

2) La fausseté de Schuon et de ses agents

    2-a) L’intérêt qu’avait Guénon pour la fonction de Schuon : une initiation orientale régulière et facile d’accès pour les éventuels européens qualifiés
    2-b) L’intérêt de Schuon pour sa propre fonction : le pouvoir, les femmes et l’argent
    2-c) L’isolement de Guénon par Schuon
    2-d) Schuon et ses disciples : des hypocrites et des manipulateurs
    2-e) Un projet de tarîqah qui débouche sur une secte à prétentions universalistes

3) L’autoritarisme prétendant rivaliser avec l’autorité naturelle

    3-a) Lecteurs de Guénon orgueilleux ? Ou orgueil d’une infaillibilité individuelle ?
    3-b) Une « infaillibilité » qui peine à faire illusion
    3-c) Un « sheikh » ignorant
    3-d) Une opposition inavouée mais de plus en plus concrète
    3-e) La disparition de Guénon : le couronnement de Schuon

4) L’ésotérisme haï et usurpé par le culte de Schuon

    4-a) Divagations des schuoniens sur la Maçonnerie
    4-b) Le « Maître spirituel destiné à tout l’Occident »
    4-c) D’un désir de reconnaissance insatisfait aux Mystères christiques
    4-d) Une mentalité en réalité surtout religieuse et anti-initiatique
    4-e) Propagande
    4-f) L’héritage de la zaouïa de Mostaganem




1) Introduction


Cela vaut-il la peine d’aborder le cas de Frithjof Schuon ? On peut avoir une certaine répugnance à le faire, tant le comportement du personnage est dégoûtant, mesquin, ridicule. Mais s’il ne mérite pas d’intérêt en lui-même, l’image d’autorité traditionnelle qui lui est trop souvent prêtée attribue ses propres souillures à la tradition, et il faut dénoncer cette calomnie infâme.


1-a) Le « sheikh » naturiste


Le plus rapide et le plus direct pour se rendre compte de la dissonance, ce sont les photos de nu sordides de Schuon, par lesquelles il prétendait revivifier la tradition des indiens d’Amérique, la posture fière, le regard grave, juste vêtu d’un casque à cornes ou de plumes de dindon (et à cela s’ajoutent ses tableaux « spirituels » de femmes et d’enfants nus). C’est un de ces signes parodiques, que Guénon cite même comme exemple parmi d’autres qui trahissent le caractère falsifié de l’esprit moderne :
[…] comme qui dit contrefaçon dit par là même parodie, car ce sont là presque des synonymes, il y a invariablement, dans toutes les choses de ce genre, un élément grotesque qui peut être plus ou moins apparent, mais qui, en tout cas, ne devrait pas échapper à des observateurs tant soit peu perspicaces, si toutefois les « suggestions » qu’ils subissent inconsciemment n’abolissaient à cet égard leur perspicacité naturelle. C’est là le côté par lequel le mensonge, si habile qu’il soit, ne peut faire autrement que de se trahir ; et, bien entendu, cela aussi est une « marque » d’origine, inséparable de la contrefaçon elle-même, et qui doit normalement permettre de la reconnaître comme telle. Si l’on voulait citer ici des exemples pris parmi les manifestations diverses de l’esprit moderne, on n’aurait assurément que l’embarras du choix, […] jusqu’aux extravagances d’un soi-disant « naturisme » qui, en dépit de son nom, n’est pas moins artificiel, pour ne pas dire « anti-naturel », que les inutiles complications de l’existence contre lesquelles il a la prétention de réagir par une dérisoire comédie, dont le véritable propos est d’ailleurs de faire croire que l’« état de nature » se confond avec l’animalité ; […] n’est-il pas incroyable que ceux qui en sentent, nous ne dirons pas le danger, mais simplement le ridicule, soient si rares qu’ils représentent de véritables exceptions ? […]
Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXIX.

Mais dans le cas présent c’est encore pire, Guénon ne parlant là que du naturisme en vogue chez les Allemands modernes, sans prétention traditionnelle particulière. Schuon entendait impliquer dans ses spectacles la tradition des indiens d’Amérique, la tradition chrétienne, et la tradition islamique dont il se prétendait sheikh.

On pourrait peut-être penser que c’est juste la manifestation d’une maladie neurodégénérative dont Schuon aurait été atteint dans son grand âge, mais d’après le témoignage de Michel Vâlsan, qui a été formé dans la tarîqah de Schuon, des spectacles analogues étaient déjà des pratiques courantes en 1950 :
Préoccupé d’adapter la forme de la tarîqah aux conditions de la vie en Occident vous en avez donné une forme personnelle mais sensiblement extérieure. Suivant une de vos doctrines, les fuqarâ européens, du fait qu’ils vivent au milieu des laideurs du monde moderne, doivent « aimer le beau » et « cultiver la beauté des formes ». De cela est résulté dans notre milieu, une préoccupation, constante et officielle, d’ordre esthétique et décoratif, qui prit une importance d’œuvre méritoire et un critère traditionnel. On s’occupe ainsi beaucoup de costumes orientaux, de toutes sortes de parures (pas seulement islamiques !) ; de tapis, de meubles, coussins, lampes, armes et autres objets (il y en a qui ont de véritables collections de ces choses). Corrélativement on s’occupe beaucoup de la mise en scène de tout cela. Un soin spécial est accordé à la documentation artistique et photographique, et surtout à la photographie du Sheikh en différentes positions et tenues, ainsi que des fuqarâ ; on en a ainsi même en tenue « hindoue », c’est à dire le torse et les jambes nues, et on se demande pourquoi il est nécessaire de se faire photographier ainsi, même s’il arrivait que l’on ait le goût de se promener chez soi dans une telle tenue !
Michel Vâlsan à Frithjof Schuon, novembre 1950 (lettre où il précise la création de sa branche indépendante).

Cet aspect grotesque saute ici aux yeux, mais lorsqu’on s’en est rendu compte les occasions ne manquent pas pour le constater.


1-b) Un mot creux : le pérennialisme


C’est la tradition véritable qui pâtit d’être assimilée à cette parodie. Plus particulièrement, Guénon et son œuvre sont fréquemment associés à Schuon et ses disciples. On prétend les regrouper au sein d’une sorte de club, d’une farandole de « grands hommes », sous l’étiquette insensée d’« école pérennialiste ». Le seul point commun de ce groupement hétéroclite de gens, si on met Guénon à part, est en réalité de s’inspirer plus ou moins directement… de l’œuvre de Guénon, sans aucun soucis d’ailleurs de distinguer ceux qui s’inspirent sincèrement de son esprit et ceux qui s’en servent pour leur propre renommée. Celui-ci a d’ailleurs toujours refusé de faire partie d’un quelconque mouvement :
On nous signale l’abus qui est fait de notre nom, dans une intention de « contrefaçon » évidente, par des gens dont les idées sur la « tradition » et l’« initiation » n’ont certainement rien de commun avec celles qui sont exposées ici. Nous ne pouvons que protester énergiquement contre de semblables procédés, et redire une fois de plus, à cette occasion, que nous n’avons absolument aucun rapport avec quelque groupement que ce soit, et qu’il n’en est aucun que nous autorisions à se recommander de nous à un titre quelconque.
Études Traditionnelles, mai 1937, comptes rendus de revues, P.-S.

La confusion provient de Schuon et de ses disciples. Le désaveu de Guénon à son égard est connu (bien qu’il soit minimisé et même parfois nié, car tactiquement il est toujours intéressant pour eux de continuer à bénéficier de l’aura de Guénon), mais ce qui est moins connu c’est que le mal était en réalité bien plus profond qu’une simple brouille.


1-c) Nécessité de laisser la parole à Guénon


Le problème est que ceux qui présentent les rapports de Schuon avec Guénon sont soit des adversaires déclarés de Guénon, et ils entendent ainsi le salir en l’associant à Schuon, soit des partisans plus ou moins avoués de Schuon, qui comme lui doivent tout à Guénon et n’ont jamais cessé de tenter de se l’approprier. Le seul dont on ne connaît jamais le point de vue, c’est… Guénon lui-même.

Comme toujours, il faut lire directement Guénon plutôt que de faire confiance à ses interprètes. C’est pourquoi nous nous appuyons ici sur ses écrits, et parfois aussi sur ceux de ses correspondants pour préciser des éléments de contexte, notamment Louis Caudron, un membre de la tarîqah qui a longtemps fait l’intermédiaire entre Guénon et Schuon, et qui était un témoin direct des faits, y compris de faits que Schuon entendait dissimuler à Guénon.



2) La fausseté de Schuon et de ses agents


Tout d’abord, contrairement à ce que laissent entendre les pérennialistes, Guénon ne portait pas d’intérêt à Schuon en tant que « grand homme », ce dont il se fichait bien, mais en tant qu’il détenait une fonction.


2-a) L’intérêt qu’avait Guénon pour la fonction de Schuon : une initiation orientale régulière et facile d’accès pour les éventuels européens qualifiés


Après que Guénon ait expliqué que l’initiation nécessitait un rattachement régulier (dans Des conditions de l’initiation, Études Traditionnelles, octobre 1932), des lecteurs lui ont écrit pour lui demander où ils pouvaient trouver un tel rattachement, ce qui était difficile, notamment pour une initiation orientale en Europe. Voici la réponse qu’il a faite à Caudron :
Pour ce qui est de votre idée de rattachement à un centre traditionnel, vous avez bien raison de penser ne pas pouvoir tirer grand profit de ce qui reste encore d’organisations initiatiques en Occident (je ne parle pas, bien entendu, de tout ce qui n’est que « pseudo-initiatique »). D’autre part, le rattachement serait certainement beaucoup plus facile avec un centre islamique qu’avec un centre hindou ; à vrai dire, ce dernier ne serait même à envisager comme possible qu’au cas où vous iriez de vous-même séjourner dans l’Inde, et encore ne serait-il pas sans difficultés. Quant au soufisme, la chose n’a rien d’impossible « a priori » quoique je ne sache pas trop, pour le moment, sous quelle forme elle pourrait se réaliser ; il va falloir que je repense un peu à cela…
René Guénon à Louis Caudron, 17 novembre 1934.

Vers la même époque, il avait connu Schuon par écrit, qui lui avait fait bonne impression, et qui avait justement pu obtenir de lui-même un rattachement au taçawwuf :
Frithjof Schuon est un jeune homme de 26 ans, d’origine allemande-alsacienne ; je ne l’ai jamais vu, mais il me paraît doué de façon assez particulière ; il m’est malheureusement impossible de vous raconter par lettre l’histoire de son voyage en Algérie et de la manière plutôt extraordinaire dont il a été « mené » chez le Cheikk Ahmed El Alaoui, qui vient de mourir… Sous son influence, un certain nombre de jeunes gens de ses amis, à Bâle et à Lausanne, se réunissent pour étudier en commun, en se basant surtout sur mes ouvrages ; ils paraissent tous très sérieux, certainement beaucoup plus que les Français de leur âge ; en France, les esprits sont vraiment par trop superficiels, à de bien rares exceptions près !
René Guénon à Guido de Giorgio, 1er octobre 1934.

(C’est nous qui soulignons en gras, ainsi que dans le reste de cet article.)
On voit que Schuon prétendait alors se baser sur l’œuvre de Guénon.

Ce dernier a reçu la nouvelle que Schuon était devenu moqaddem de la tarîqah Alawiyyah :
Cher Monsieur,

J’avais bien reçu en effet votre carte de Fès, et votre lettre m’est arrivée à son tour il y a cinq ou six jours ; voyant sur l’enveloppe vos deux adresses de Bâles et de Mulhouse, je crois plus sûr de vous répondre à cette dernière.

Ne me remerciez pas tant pour votre article, car ce que j’ai fait était tout naturel ; je viens de le relire dans le « Voile », et je le trouve décidément très bien.

Toutes mes félicitations pour votre nouvelle dignité de moqaddem ; j’avais déjà appris cela par Préau, bien que notre correspondance ait été un peu irrégulière tous ces temps-ci du fait de ses déplacements en Allemagne ; je pense que maintenant il doit être enfin rentré à Paris depuis une semaine environ.

Ce que vous me dites par ailleurs n’est malheureusement pas très satisfaisant à divers points de vue ; je n’en suis du reste pas trop étonné… Pour les confusions dont vous parlez, c’est un peu la même chose partout aujourd’hui ; ici, l’influence déplorable de la politique est certainement moins marquée, mais il y a aussi cette fâcheuse tendance à recruter le plus de gens possible et à se féliciter de cette extension ; encore cela n’aurait-il peut-être pas de si graves inconvénients si du moins on observait une hiérarchie de degrés, mais, en fait, il n’en est rien. Je pense que, dans ces conditions, le mieux est de prendre en considération seulement l’essentiel, c’est-à-dire la transmission initiatique, et ne pas trop se préoccuper du reste ; encore faut-il pouvoir s’arranger de façon à n’en être pas gêné… J’ai reçu le journal en même temps que votre lettre, et j’ai pris connaissance de l’article en question ; à quoi peut bien tendre toute cette histoire ? Cela est assurément plutôt désagréable ; et, pour ce projet de journal en français, je n’en vois pas bien la raison : à qui serait-il donc destiné ? Pour ce qui est d’une « société de Français musulmans », je crois que vous feriez bien de vous abstenir, car il est plus que probable que se trouveraient là des éléments fort peu intéressants en général ; vous pouvez d’ailleurs faire valoir que l’Islam n’admet point ces distinctions d’origine ou de nationalité. Pour le reste, vous ferez bien de vous en tenir toujours fermement à la distinction fondamentale des deux points de vue religieux et initiatique, et à préciser nettement au besoin que, en ce qui vous concerne, vous entendez vous consacrer entièrement au second ; on ne peut trouver à redire à ce que chacun s’en tienne à un domaine déterminé… Évidemment, tout cela tient aux conditions de notre époque, et le plus triste est que cela ne peut guère aller qu’en s’aggravant encore ! […]
René Guénon à Frithjof Schuon, 17 avril 1935.

Guénon était enthousiaste, car une initiation islamique régulière était alors disponible en Europe même. Ceci répondait aux demandes de ses lecteurs, désireux d’entreprendre ce qu’il proposait dans ses livres. Il a donc pu informer de la nouvelle opportunité ceux qui le sollicitaient, tels que Vasile Lovinescu :
En vue d’une initiation hindoue ou islamique, il est évident qu’une certaine connaissance du sanscrit ou de l’arabe est nécessaire ; il ne s’agit pas d’une connaissance spécialement « linguistique » et grammaticale, car ce n’est pas là ce qui importe au fond, mais d’une connaissance donnant la possibilité de comprendre, d’abord parce que la langue propre à une tradition est réellement une base dont la forme même de cette tradition et inséparable, et aussi parce que, dans tous les pays orientaux, les gens qui possèdent de véritables connaissances traditionnelles ignorent généralement les langues occidentales. – Je dois dire qu’une initiation islamique est, d’une façon générale, plus facile à obtenir qu’une initiation hindoue ; il n’est même pas impossible que cela se fasse sans quitter l’Europe…
René Guénon à Vasile Lovinescu, 29 septembre 1935.

C’est bien au groupe de M. Schuon que je pensais en vous parlant de la possibilité d’obtenir une initiation islamique en Europe même ; l’essentiel, pour commencer, c’est le rattachement par lequel est transmise l’influence spirituelle ; le reste ne vient qu’ensuite… Du reste, je parlerai de la question, en ce qui vous concerne, à M. Schuon dès que j’en aurai l’occasion ; je ne peux pas le faire en ce moment, car il doit changer d’adresse et je ne sais pas encore où il faudra que je lui écrive maintenant ; mais vous pouvez être sûr que je n’oublierai pas. – Cette possibilité me paraît être présentement la seule, de ce côté, dans un cas comme le vôtre, car, de toute autre façon, il faudrait que vous commenciez par apprendre l’arabe suffisamment pour pouvoir communiquer avec des gens qui ne connaissent aucune autre langue. De plus, dans l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie et Tunisie), la chose serait à peu près impossible actuellement, les autorités françaises étant méfiantes et tracassières à l’extrême. Ici, ce n’est pas la même chose, mais il y aurait des difficultés d’un autre genre : du fait de la situation économique, on ne laisse entrer que les personnes qui peuvent montrer une certaine somme (je ne sais d’ailleurs pas combien), et, même dans ce cas, on ne donne le permis de séjour que pour un mois seulement ; dans ces conditions, et surtout pour quelqu’un qui ne sait pas déjà la langue, il est évident que ce voyage ne représenterait qu’une dépense inutile et qu’il n’y aurait aucun résultat sérieux à en attendre. Vous avez bien fait de me poser nettement cette question, puisqu’elle est de celles auxquelles il est possible de donner une réponse tout à fait précise.
René Guénon à Vasile Lovinescu, 14 octobre 1935.

Assez vite, les lacunes de Schuon pour tenir son rôle ont été remontées à Guénon, mais on remarque, ici comme ailleurs, son insistance sur le fait que l’essentiel est la transmission initiatique, c’est-à-dire ce que permet la fonction de moqaddem :
Maintenant, pour ce qui semble vous causer une certaine gêne, il faut dire d’abord que naturellement une forme traditionnelle doit être prise comme un tout, l’exotérisme représentant un point d’appui nécessaire pour ne pas « perdre terre » ; et il est probable que, dans une organisation initiatique chrétienne du moyen âge, vous auriez eu à peu près la même impression que celle que vous avez actuellement. – D’un autre côté, comme je l’ai dit bien souvent, il ne faut pas oublier que ce qui est l’essentiel, c’est le rattachement initiatique et la transmission de l’influence spirituelle ; cela fait, chacun doit surtout travailler par lui-même, et de la façon qui lui convient le mieux, pour rendre effectif ce qui n’est encore que virtuel. Il va de soi qu’il vaudrait mieux avoir le choix entre une diversité de méthodes permettant à chacun d’être aidé aussi complètement qu’il se peut, mais malheureusement ce n’est pas le cas actuellement ; en tout cas, ce qui est destiné à être une aide ne doit jamais devenir un empêchement pour personne. J’ajoute que Schuon est très excusable de ne pas envisager peut-être suffisamment l’adaptation qu’il faudrait pour chacun, car il est évident que cela demande une expérience qu’il ne peut avoir encore ; et je vois d’ailleurs que vous comprenez cela très bien ; mais il est à craindre que d’autres ne le comprennent pas comme vous… Il faut pourtant espérer que tout cela s’arrangera peu à peu ; il faut bien penser qu’il s’agit en somme d’un « début », dans des conditions qui ne s’étaient encore jamais présentées jusqu’ici.
René Guénon à Louis Caudron, 29 mars 1936.

On apprend plus précisément dans l’échange suivant comment Guénon voyait cette opportunité :
Il y a une question que je désirerais vous exposer aujourd’hui.

Cette phrase de votre lettre : « Vous avez bien raison de penser qu’il est nécessaire que je sois informé (de toutes ces choses) », me servira d’entrée en matière.

Voici pourquoi je pense ainsi :

S’il s’agissait uniquement de satisfaire l’ambition initiatique de quelques individus, l’intérêt d’une telle possibilité n’aurait qu’une valeur tout à fait restreinte et ne serait pas suffisante pour justifier le soin avec lequel vous suivez cette affaire.

Certains de vos livres avaient pour but de susciter, si possible, une rénovation initiatique en mode occidental : celle-ci devenant de plus en plus improbable, l’intérêt qui s’y trouvait attaché, se trouve naturellement reporté vers n’importe quel autre essai de reconstitution d’une élite, même si celle-ci ne devait pas être proprement de forme occidentale.

Cette forme importe probablement peu pour constituer « pendant la période de trouble et de bouleversement, l’arche symbolique flottant sur les eaux du déluge ».

S’il en est ainsi, l’initiative prise par Schuon ne peut pas vous laisser indifférent et c’est à cause de cela que j’ai tenu à vous mettre au courant, aussi scrupuleusement que possible, de ce qui se passait et que je collaborerai de mon mieux au maintien de l’ordre dans la « voie droite ». Il va sans dire que cela n’est pas exempt d’ennuis ; c’est pourquoi si la formation et le développement de l’ordre ne devaient pas avoir une portée dépassant le cadre de nos individualités, il n’y aurait aucune raison à ce que j’oriente le moindre intérêt en ce sens, mais que je le concentre au contraire tout entier sur mes propres réalisations.

Sans doute pourrait-on dire que les deux points de vue peuvent s’exercer sans se gêner mutuellement. Cela est peut-être possible quand on a atteint un certain degré de réalisation, mais en ce qui me concerne je dois avouer que tout cela fut pour moi une véritable « distraction », passagère il est vrai, car depuis, le calme est revenu et la barakah recommence à se manifester. Al-hamdu-li-Llâh wahdahu.

Je viens de vous exprimer ce que je pense à ce sujet, mais comme il ne s’agit là que d’une simple supposition de ma part, je vous serais reconnaissant de bien vouloir me donner quelques indications à ce sujet.
Louis Caudron à René Guénon, 16 juin 1936.

Sûrement, c’est la fonction de Schuon qui, comme vous le dites, donne de l’importance à tout cela, dont autrement il n’y aurait pas à se préoccuper. D’un autre côté, il est certainement regrettable qu’il n’ait pas pu acquérir tout d’abord plus d’expérience, ce qui aurait pu éviter bien des ennuis ; mais il faut bien tenir compte aussi de la difficulté des circonstances…
[…]

Pour la question du début de votre lettre, c’est bien ainsi en effet que j’envisage les choses, car la restauration initiatique en mode occidental me paraît bien improbable, et même de plus en plus comme vous le dites ; au fond, du reste, je n’y ai jamais beaucoup compté, mais naturellement je ne pouvais pas trop le montrer dans mes livres, ne serait-ce que pour ne pas sembler écarter « a priori » la possibilité la plus favorable. Pour y suppléer, il n’y a pas d’autre moyen que de recourir à une autre forme traditionnelle, et la forme islamique est la seule qui se prête à faire quelque chose en Europe même, ce qui réduit les difficultés au minimum. Une occasion se présentant, j’ai pensé tout de suite qu’il convenait de ne pas la laisser échapper, puisque cela pouvait présenter par là un intérêt d’ordre tout à fait général.
René Guénon à Louis Caudron, 27 juin 1936.

Au passage, ce dernier extrait a souvent été agité hors de son contexte, pour prétendre que Guénon voulait convertir l’Europe à l’Islam, ce qui est évidemment faux, déjà d’une part parce qu’il est ici question d’une organisation initiatique, dont la présence ne devrait même pas se faire sentir dans le monde extérieur, et d’autre part parce que Guénon parle dans le contexte de son époque, où il n’y avait pas de nombreuses branches de différentes traditions orientales en Europe, ayant accompagné l’arrivée massive des populations correspondantes, comme c’est le cas aujourd’hui.

Et côté occidental, Guénon a soutenu avec enthousiasme des initiatives ultérieures, telles que la constitution de la loge La Grande Triade :
Pour terminer sur une nouvelle plus agréable que tous ces racontars déplaisants, vous aurez peut-être déjà appris (cela date d’un mois environ) la constitution, sous les auspices de la G∴ L∴ D∴ F∴, de la L∴ La Grande Triade (vous pouvez naturellement voir tout de suite d’où vient ce titre), dont le Vén∴ fondateur est le F∴ Ivan Cerf, G∴ Or∴. Il s’agit d’une L∴ destinée à demeurer très fermée (une des conditions d’admission est une connaissance suffisante de mon œuvre) et où l’on se propose spécialement d’appliquer, dans toute la mesure du possible, les vues que j’ai exposées notamment dans les « Aperçus ». […] Vous pouvez penser si je suis heureux de ce résultat, qui me donne dès maintenant la certitude que le travail que j’ai fait et auquel j’ai consacré toute ma vie ne sera pas perdu !
René Guénon à Edmond Gloton, 17 mai 1947.
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2013/07/correspondance-de-rene-guenon-edmon.html

Ce qui montre, ici comme dans l’addendum de 1948 d’Orient et Occident, qu’aussi improbable que puisse paraître la restauration initiatique en mode occidental, il n’a en fait jamais fermé la porte.


Concernant la fonction, malheureusement Schuon entendait l’employer pour des motifs bien différents de ceux que Guénon envisageait.


2-b) L’intérêt de Schuon pour sa propre fonction : le pouvoir, les femmes et l’argent


L’épisode relaté ci-dessous est emblématique des différences de priorités entre Guénon et Schuon, ainsi que de l’absence de considération du second pour le premier, et pour ses propres disciples. Il n’aurait aucune raison d’être mentionné ici s’il s’agissait d’un détail de la vie intime de Schuon, mais au contraire celui-ci y a impliqué toute sa tarîqah. Il se passe à peine un an après que Schuon soit revenu de Mostaganem avec sa fonction. Il était alors accueilli par le groupe d’Amiens dont Caudron s’occupait. Divers frais de Schuon étaient payés par ses disciples, et ils lui avaient trouvé un emploi sur place dans un journal.

Je ne me rappelle plus si, dans ma dernière lettre, je vous disais que Sidi Aïssa [Schuon] était parti voir sa fiancée à Lausanne, comme il l’avait fait, du reste, une dizaine de jour auparavant. L’ennuyeux cette fois ci, c’est que, depuis le 28 qu’il est parti, il ne nous a donné de ses nouvelles que seulement aujourd’hui, bien qu’il savait que l’on pouvait avoir besoin de lui d’un moment à l’autre, pour ce fameux journal qui finit par sortir en hebdomadaire en attendant de sortir en quotidien.

Or, comme presque toujours en pareille circonstance, il n’était pas parti de trois jours, que l’on a mobilisé tous les collaborateurs du journal, et impossible de le toucher puisqu’il ne nous avait pas dit où lui adresser sa correspondance. Déjà mardi dernier, 3, le directeur avait dit à M. Ragout : « si vous ne me l’amenez pas ce soir, j’en embauche un autre dès demain ».

Dans sa lettre à M. Ragout il dit qu’il est retourné à Lausanne à cause de la maladie de sa fiancée (qui a une angine) et qu’il passe son temps à faire des dessins, et un article pour le Voile ; quant à son retour il le fixe à mardi 10.

Je lui ai envoyé une dépêche aussitôt en possession de son adresse : « Revenir immédiatement sinon place compromise ». Le directeur a, en effet, confié l’exécution des dessins que Schuon devait faire à un autre et il se peut que ce dernier, également à la recherche d’un emploi, fasse tout son possible pour garder cette place.

Il y a vraiment là une inconséquence de sa part ; il sait qu’on va avoir besoin de lui et il reste parti ; il dit : en cas d’urgence vous m’enverrez une dépêche, et il ne songe à donner son adresse que huit jours après son départ !!!

Passe encore s’il avait l’embarras du choix pour se caser, ou si la place ne lui convenait pas ; mais ce n’est ni l’un ni l’autre cas.
Louis Caudron à René Guénon, 6 mars 1936.

Ce qu’il y a de curieux par ailleurs, c’est que les voyages de Schuon ne semblent pas avoir d’autres motifs que celui de revoir sa fiancée, du moins, il n’en donne pas d’autre ; s’il s’agissait de nécessités initiatiques on en comprendrait mieux la nécessité. Je sais bien que son souci est très légitime ; je dois pourtant avouer qu’étant fiancé, je suis resté souvent plus d’un mois sans voir ma fiancée.

Quand je pense à tous les sacrifices que mes parents ont dû faire pour arriver à se créer une petite situation, on est un peu surpris de la façon dont les modernes envisagent les choses. Ainsi le premier souci de Schuon, aussitôt une place trouvée, sera de louer une gentille petite maison, pour offrir un intérieur confortable à sa femme, préférant (il me le dit textuellement) se restreindre sur la nourriture. Et les économies en cas de maladie ??? et l’insécurité toujours possible d’une place chez les autres en cas de crise ???

Je vous parle de tout cela, ce n’est pas, à proprement parler, pour critiquer, car tout cela ne me regarde pas et chacun fait ce qui lui plaît, mais vraiment il me semble qu’avec de telles façons de voir, on risque beaucoup d’aller au devant des désillusions, et de ne pas faciliter les choses ; parfois la bonne volonté de vouloir les aplanir se sent désarmée. Je me demande même si en ce temps de désordre extrême nous pouvons espérer grand-chose, au point de vue du recrutement sur une échelle assez vaste, comme le voudrait Schuon. Je sais bien qu’au point de vue situation pour lui ça simplifierait peut-être la question, car ce qu’un seul ne peut pas faire le nombre le pourrait ; mais cela est un autre point de vue.
Louis Caudron à René Guénon, 7 mars 1936.

Je disais à Sidi Aïssa : « Burckhardt s’inquiète de savoir ce que vous devenez ». Il a répondu : Ah oui, je n’écris jamais, et ils ont de mes nouvelles par… M. René Guénon. Heureusement que vous ne les attendez pas de lui personnellement, car Burckhardt – ni vous-même – n’en auriez beaucoup… Il m’a dit en effet : « M. René Guénon se plaint que je ne lui écrive pas ». Je vais encore dire quelque chose qui ne me regarde pas, mais il me semble que le temps ne doit pas être mis en cause, actuellement j’en dispose de beaucoup moins que Sidi Aïssa ; depuis un mois qu’il est ici, il aurait certainement pu le faire. Comme excuse, il m’a dit qu’il voulait toujours vous envoyer quelque chose de très complet, et qu’alors il n’en trouvait pas le temps.
Louis Caudron à René Guénon, 8 mars 1936.

pour ce qui est des voyages de Schuon, je ne comprends pas très bien non plus… De Bâle, on me dit aussi n’avoir de ses nouvelles que par moi ; je ne devine pas les raisons de ce silence ; et il est certain aussi qu’il pourrait bien m’écrire lui-même pour épargner un peu votre temps… C’est dire que je pense tout à fait comme vous sur tout cela ; et je vous remercie encore de me tenir si exactement au courant.
René Guénon à Louis Caudron, 22 mars 1936.

Dans l’entrevue suivante relatée par Caudron, Schuon, qui ne manque pas de culot, réprimande ses disciples de façon détournée, pour la remise en question de son infaillibilité par Guénon, et surtout pour la fuite concernant l’histoire de sa « fiancée », qui n’aurait jamais dû arriver à la connaissance de Guénon :
En descendant du train, Schuon est passé à notre magasin où il comptait trouver Allar pour lui redemander la clef de sa chambre. (Il l’avait laissée à Allar au cas où Jenny serait venu à Amiens ; il paraît que ce dernier est rentré à Bâle). Allar était justement sorti ; en attendant son retour, nous avons causé.
[…]

Schuon a commencé par dire :
« il va falloir que je prenne des sanctions contre Ragout (Acceptons d’abord, et soyons très sévère ensuite…) mais je ne sais pas comment. En tout cas il faudra que je reparle du secret initiatique auquel sont tenus les fuqaras. Il faudra même que je demande à M. René Guénon si, en raison des conditions dans lesquelles nous vivons, il ne serait pas bon d’exiger par un serment, l’engagement au silence, de la part du candidat, avant de l’admettre dans l’ordre.

« D’autre part, si je n’écris pas à M. René Guénon c’est parce que je ne suis pas un “bureau de renseignements” et que je n’ai pas la mentalité d’un “concierge”.

« Si je voulais, je pourrais écrire spontanément tout ce que j’entends, tout ce que je vois ; mais quand on écrit ainsi, sans un recul suffisant dans le temps, on ne voit pas les choses sous leur véritable jour et on dépasse toujours sa pensée. Moi, il me faut au moins six mois de réflexion avant de me prononcer sur un fait. »

(Les nouvelles que vous recevrez par cette voie ne seront donc jamais très fraîches ; mais leur exactitude et leur pondération compenseront !)

Un peu surpris, je lui demande ce à quoi il veut faire allusion.

« Je ne sais pas mais j’ai l’impression que certains ont la manie, dès qu’ils savent quelque chose, de se précipiter sur une feuille de papier et de l’envoyer à René Guénon. »

À qui voulez-vous donc faire allusion ?

« Je ne sais pas, mais les parisiens ont l’esprit très concierge, et une fois j’ai dit à Clavelle que je ne partageais pas ses craintes sur le fait de ma présence à la rédaction d’un journal. Cela suffit pour qu’il ait pris aussitôt sa plume pour l’écrire à René Guénon. Je dis cela car dans la dernière lettre de René Guénon j’ai senti un changement de ton à mon égard. Il a donc fallu que quelqu’un aille bavarder sur mon compte. Comme je n’écris jamais à René Guénon je ne me défends donc pas, et c’est moi qui ai tort. Si l’on se met à douter de tout ce que je dis et à aller demander à René Guénon si c’est vrai, je ne pourrai plus rien dire. Si l’on n’a pas confiance en moi, l’avenir de l’ordre est compromis.

« Parce que je suis moqaddem, on voudrait que je sois parfait ; mais je suis un homme comme les autres. Je suis modeste et timide et j’aimerais mieux rester tranquillement dans mon coin, plutôt que de servir de cible à toutes les critiques. Si l’on a quelque chose à me reprocher, qu’on me le dise, sans avoir besoin d’aller le dire à René Guénon.

« D’abord du point de vue de l’ordre, on ne doit rien écrire à René Guénon qui n’ait pas passé par mon contrôle. René Guénon n’appartient pas à notre ordre et on n’a pas le droit d’aller demander à un autre si ce que le moqaddem a dit était vrai. Qu’on le fasse, je n’y vois aucun inconvénient à condition que je le sache. »

Comme vous le voyez, tout ceci dépasse le cadre d’une simple conversation avec Clavelle à propos du journal. Bien que Clavelle puisse continuer à mériter de la part de Schuon l’épithète de « concierge », il est bien certain également que dans l’esprit de Schuon il n’est pas le seul à la mériter. À Paris, s’il fait la même leçon à Clavelle, il commencera par dire : j’ai l’impression qu’à Amiens, Caudron a dû écrire à René Guénon, etc.
Louis Caudron à René Guénon, 2 avril 1936.

Ce qui au passage ne l’empêche pas, dans la même lettre, d’essayer de se décharger de sa fonction sur Guénon :
« Quand je vous ai présenté Ragout j’étais persuadé que vous étiez en mesure d’apprécier le degré de sa qualification, maintenant que je sais qu’il n’en est pas ainsi, je puis vous demander quelle garantie peuvent vous donner des admissions aussi rapides, sans que vous ayez pu nous rendre compte, non seulement de l’aptitude, mais également de la continuité possible d’un candidat qui n’a même pas été soumis pendant un certain temps aux prescriptions de la sharya ? »

« Oui, dorénavant, il faudra en effet se montrer plus sévère, et attendre que le candidat ait d’abord suivi les rites pendant plusieurs mois. On pourrait aussi n’accepter que sur recommandation de René Guénon. »

Là, nous retombons dans l’exagération, car je ne pense tout de même pas qu’on puisse nous demander d’entretenir une correspondance avec chaque candidat pour que vous puissiez vous rendre compte par vous-même de son aptitude.
Louis Caudron à René Guénon, 2 avril 1936.

Cela dit pour ne pas l’oublier par la suite, je reviens à Schuon : il a bien dit aussi à Préau qu’il allait m’écrire, mais je n’ai encore rien reçu jusqu’ici. En tout cas, la conversation que vous avez eue avec lui a tout de même remis un certain nombre de choses au point ; mais comment a-t-il bien pu s’imaginer que, si vous ou d’autres me tenez au courant de ce qui se passe, c’est pour le plaisir de raconter des histoires ? Et, s’il fallait à tout le monde 6 mois de réflexion avant d’écrire, je ne sais vraiment pas trop comment on ferait… Il faut espérer que cette explication l’amènera au moins à être plus prudent en ce qui concerne les admissions ; seulement, je pense qu’il n’ira pas jusqu’à me demander avis sur tous les candidats, d’autant plus que ce n’est pas précisément facile pour des gens qu’on n’a jamais vus et qu’on ne connaît que par correspondance. Il doit d’ailleurs être bien entendu que je ne veux absolument prendre la « direction » de quoi que ce soit, mais aussi que, quand il s’agit non de conseils individuels, mais d’indications ayant une portée générale, je ne peux pas me refuser à les donner dans la mesure du possible ; mais encore faut-il d’abord qu’on juge à propos de me les demander… – Enfin, il faut maintenant que j’attende ce que Schuon va m’écrire ; je vous en reparlerai donc une prochaine fois.
René Guénon à Louis Caudron, 17 avril 1936.

La « clé » de cette « crise » gît dans les affaires pré-matrimoniales de Schuon ; je pensais que vous étiez au courant, c’est pourquoi je ne vous en ai pas parlé, en tous cas vous comprenez mieux maintenant le pourquoi des nombreux voyages de Schuon à Lausanne.

L’avenir et le bien de l’ordre sont suspendus à la réalisation éventuelle de ce mariage. Schuon a dit en effet à Pierre Georges que « si son mariage échouait, c’était l’effondrement de l’ordre et de tout ce qui a été fait jusqu’à présent » ; Pierre Georges va vous en parler tout au long, car il y a encore là-dedans des histoires invraisemblables, qui dans un autre genre, rivalisent avec celles de Ragout.

De Oesch, (qui prend connaissance en premier des lettres que Schuon adresse à sa fiancée, et qui dicte, paraît-il, les réponses que celle-ci doit faire à Schuon) Schuon a dit, lui-même, qu’il était vis-à-vis de lui (Oesch) comme Milarépa l’était par rapport à Marpa ! Vous avez peut-être su en son temps, alors que Oesch n’était même pas encore musulman, Schuon voulait le faire assister à un dhikr, afin de l’impressionner, et ainsi le décider à demander son admission dans l’ordre ! (1)
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1 – Schuon pensait arriver ainsi plus facilement à ses fins : son mariage ; mais cela n’a pas complètement tourné comme il le désirait […]

Dans sa dernière conversation avec Pierre Georges, Schuon lui a dit qu’on devrait le couvrir d’or, lui qui avait été chercher la barakah et l’apportait en quelque sorte à domicile… Il avait dit quelque chose d’analogue ici, en disant que s’il n’avait pas passé son temps à faire de la métaphysique et à aller chercher la barakah, il aurait à l’heure actuelle une situation sociale comme les autres.

Enfin, Pierre Georges nous parlera de tout cela ; inutile de dire qu’il juge très sévèrement l’attitude de Schuon, il dit même que si Schuon continue à persister dans sa manière d’être et d’envisager les choses, nous serons obligés de nous désolidariser de lui. Il estime que c’est l’un ou l’autre : ou Schuon reconnaît ses imprudences et ses errements sur certains points et consent alors à adopter un programme conforme à ce qu’il doit être, ou bien… là, la question est épineuse. En tous cas, si c’est pour augmenter le désordre, c’est inutile de continuer.

Schuon dit que l’ordre passe par une crise ; mais où en est l’origine véritable ? Dans sa dernière conversation avec moi, il avait l’air d’en attribuer les causes à « Amiens » (1) et plus particulièrement à M. Ragout. En ce qui concerne ce dernier, il ne faut tout de même pas en exagérer l’importance, quant à l’ordre en général ; jusqu’à présent tout s’est borné à des ennuis matériels, soit avec Schuon, soit avec moi. Quant à ses élucubrations doctrinales, le plus grand tort qu’il a pu faire, c’est encore à lui-même. Ses indiscrétions ? On peut en reprocher autant à Schuon, qui, lorsque Chabot est arrivé à Amiens pour la seconde fois, l’a emmené au café pour « causer un peu », mais de telle façon que les garçons intéressés par la nouveauté de la conversation, y ont pris grand intérêt. Chabot impressionné par cette première rencontre avec Schuon n’a pas osé lui en faire la remarque. Une autre fois avec Allar, alors qu’ils prenaient ensemble leur petit déjeuner sur le « zinc », il discutait des affaires de l’ordre ; Allar dès qu’il l’a pu, s’est empressé de faire dévier la conversation.
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1 – Il a dit à Pierre Georges que la zaouïa d’Amiens était un « nid de vipères » !!! et qu’il était tombé là comme dans un guet-apens.

Parmi les sanctions à prendre, Schuon envisageait la dissolution (?) de la zaouïa d’Amiens. Je ne vois pas pourquoi il veut se montrer aussi sévère à notre égard, car enfin, en dehors de ses déceptions matérielles, il n’a aucun acte d’indiscipline à nous reprocher. Bien entendu, il peut être contrarié à cause de moi, qui vous ai fait part de mes impressions, mais là dedans je suis seul responsable, les autres n’y sont pour rien. Les autres ? Ragout : Kshatriya indompté et sans parole ; Allar pour qui il a peu d’estime et Baudouin qu’il trouve maintenant superficiel (?) : je sais bien que dans de telles conditions, l’ensemble ne vaut pas cher. Il peut également nous reprocher de n’avoir eu pour lui que du respect et de la correction, alors qu’il s’attendait peut être de notre part à une vénération au moins égale à celle que les Suisses semblent lui témoigner. Ne croyez pas que j’ironise ; ce n’est pas le moment, la chose est trop sérieuse, mais vraiment on pourrait se le demander quand on songe à ses prétentions. Ne prétend-il pas – à l’instar du Prophète – à une sorte d’impeccabilité, qui situe maintenant sa conduite hors d’atteinte de toute critique (je pense que Pierre Georges pensera à vous en parler) ?
Louis Caudron à René Guénon, 14 avril 1936.

Quant à Schuon, il a finalement dit à Préau qu’il n’osait pas m’écrire, parce qu’il avait peur de dire sur les uns ou les autres des choses qui risqueraient d’être mal interprétées ; décidément, ce n’est donc pas de son côté que je peux attendre de grands éclaircissements sur la situation ! Je ne croyais tout de même pas que les choses avaient fini par se gâter au point qu’il en soit arrivé à parler de « dissolution » ; franchement, je ne comprends pas du tout comment cela pourrait se justifier… Tout ce que vous m’apprenez est d’ailleurs bien extraordinaire et, je dois le dire, inattendu ; je vous en remercie, car vous avez bien raison de penser qu’il est nécessaire que je sois informé de ce qu’il en est, si peu agréable que ce puisse être. Moi qui avais compté sur la fonction de Schuon pour me soulager un peu, voilà que c’est tout juste le contraire qui se produit et qu’il n’y a là pour moi qu’une source de nouvelles préoccupations ! – Le rôle d’Oesch est toujours loin d’être clair pour moi ; vous savez sans doute qu’il est à Paris en ce moment ; c’est d’autant plus singulier qu’il s’est marié dernièrement, ce que je viens seulement d’apprendre, et qu’il est venu seul pour un mois… Quant au mariage de Schuon, je ne m’explique pas comment le sort de l’Ordre peut y être lié d’une façon quelconque ; cette confusion entre les questions purement « personnelles » et les autres est toujours pour moi un sujet d’étonnement. Pour ce qui est de ses imprudences, elles s’expliquent sans doute par sa trop grande confiance en lui-même, qui m’a inquiété depuis longtemps déjà…
René Guénon à Louis Caudron, 27 avril 1936.

En ce qui concerne Albert Oesch, je pense que Pierre Georges vous racontera en détail la scène extraordinaire au cours de laquelle Albert Oesch s’est accusé d’avoir exercé une véritable tyrannie sur Schuon, et avoué que depuis son entrée dans la tariqah, il n’avait jamais accompli les rites ! Dans de telles conditions, comment s’étonner du désordre actuel ?

Quant à Schuon lui-même, la vérité est qu’il est absorbé tout entier par des choses d’ordre individuel : sa passion quelque peu exaltée pour Melle Oesch l’empêche de s’occuper sérieusement de quoi que ce soit. Depuis des mois, c’est cela qui passe avant tout ; dans bien des cas, l’intérêt de la tariqah n’a été qu’un prétexte pour aller à Lausanne voir Melle Oesch. – Pensez-vous que Caudron et les Balois n’aient pas d’autre emploi de leur argent ? – Ce qui peut excuser Schuon dans une certaine mesure, c’est que, s’il a 30 ans d’âge, il en a 18 sentimentalement et sensuellement. Un psychanalyste dirait qu’il fait du « refoulement ». – Et comment sortir de cette situation : Schuon n’a pas de situation pour fonder un foyer et la jeune personne ne l’aime pas ? C’est évidemment en lui-même que Schuon doit trouver la solution… J’avoue que je ne puis m’empêcher de plaindre le malheureux qui se trouve dans une telle situation, avec une si lourde responsabilité sur les épaules…
Marcel Clavelle à René Guénon, 25 avril 1936.

Par la suite, Schuon a visiblement arrangé les apparences :
J’ai reçu hier votre lettre du 6 mai, et je savais déjà depuis 2 jours, par un mot de Schuon, l’heureux dénouement des derniers incidents, dont je vous avoue que j’avais été fort inquiet. Enfin, comme vous le dites, il est bien à souhaiter que la leçon de prudence qu’il convient d’en tirer ne soit pas perdue pour les uns et les autres…

Il est certain que, comme vous le reconnaissez vous-même, c’est le « ton » de votre lettre qui était regrettable, plutôt que le fond même ; mais peut-être fallait-il en effet que les choses en arrivent à ce point pour mettre fin à cette situation anormale qui ne durait que depuis trop longtemps… – En ce qui concerne l’attitude de Schuon, Pierre Georges m’a donné des explications détaillées après avoir pris connaissance de la 1re lettre qu’il m’a adressée (celle dont il a été question chez Préau) ; je dois dire que, dans les 2 autres lettres qui ont suivi celle-là, j’ai remarqué un changement assez sensible. Cela a d’ailleurs coïncidé avec le départ d’Oesch, mais je ne sais pas quelle conclusion il convient d’en tirer au juste…

Schuon […] me dit aussi que ses difficultés avec Oesch (auxquelles il n’avait encore fait aucune allusion jusque là) sont maintenant résolues ; mais, comme il ne s’explique pas davantage là-dessus, je ne sais pas au juste comment il faut l’entendre.
[…]

Enfin, je souhaite pour nous tous que l’« atmosphère » soit maintenant moins troublée et que nous soyons bien réellement arrivés à la fin de tous ces tracas !
René Guénon à Louis Caudron, 17 mai 1936.

Quant à Schuon, je n’ai pas eu de nouvelles de lui depuis qu’il est à Mulhouse, ou du moins je n’en ai eu qu’indirectement par Bâle, où il semble qu’il recommence à aller de temps à autre.
[…]

En ce qui concerne le changement d’attitude dont vous parlez chez Pierre Georges, je dois vous avouer que je n’en ai rien remarqué, car, s’il a hésité un moment à m’envoyer ce qu’il avait préparé, il s’y est décidé après avoir pris connaissance de la lettre par trop incomplète de Schuon. Celui-ci ne soufflait pas mot d’Oesch ; Pierre Georges m’en a parlé au contraire longuement, et il n’y a que par lui que j’ai su exactement ce qu’il en était de cette histoire. Dans sa dernière lettre, où il m’annonçait son prochain départ de Paris, Schuon m’a dit seulement, sans aucune autre explication, que certaines difficultés qui existaient entre lui et Oesch étaient résolues ; j’en suis d’ailleurs encore à me demander en quoi consiste cette solution… – Sûrement, c’est la fonction de Schuon qui, comme vous le dites, donne de l’importance à tout cela, dont autrement il n’y aurait pas à se préoccuper. D’un autre côté, il est certainement regrettable qu’il n’ait pas pu acquérir tout d’abord plus d’expérience, ce qui aurait pu éviter bien des ennuis ; mais il faut bien tenir compte aussi de la difficulté des circonstances…
René Guénon à Louis Caudron, 27 juin 1936.

Ce n’est qu’un exemple d’usage détourné que Schuon faisait de sa fonction. Notamment, nous aborderons plus loin l’invraisemblable infaillibilité dont il se targuait en l’invoquant, ainsi que ses tendances à la propagande.


2-c) L’isolement de Guénon par Schuon


On a vu que Schuon ne tenait évidemment pas à ce que Guénon soit informé de ses frasques impliquant sa fonction. Cela ne se limite pas à la poursuite de Madeleine Oesch, la soi-disant « fiancée », Schuon organisait déjà cet isolement avant :
Il paraît que Schuon est en effet très occupé actuellement ; c’est sans doute pour cela que, depuis assez longtemps déjà, il ne m’a pas donné de ses nouvelles directement.
René Guénon à Louis Caudron, 7 juillet 1935.

Vous serez bien aimable de continuer à me tenir au courant ; je ne peux pas beaucoup compter pour cela sur Schuon, car il n’écrit que bien rarement et irrégulièrement… Il y a certainement des choses dont il aurait beaucoup mieux valu me parler tout de suite, comme l’affaire de Tahiti par exemple ; il paraît que, si on ne l’a pas fait, c’est qu’on craignait de m’ennuyer avec ces questions ; tout de même, la chose était assez importante pour qu’un tel scrupule soit peu justifié en pareil cas… D’autre part, depuis qu’A. Muller est venu ici, Burckhardt, après l’avoir vu, s’est décidé à m’écrire pour me demander des précisions sur différents points, et il promet aussi de me tenir désormais plus régulièrement au courant de ce qui se passe en Suisse. – Il est certain que mon éloignement peut être cause de quelques difficultés, mais, tout de même, on peut y remédier dans une certaine mesure par la correspondance.
René Guénon à Louis Caudron, 14 février 1936.

Et il l’a continué ensuite :
Je ne suis pas étonné de ce que vous me dites pour Schuon et sa correspondance, puisque je suis moi-même souvent bien des mois sans rien recevoir de lui.
René Guénon à Louis Caudron, 15 janvier 1937.

Les dernières lettres de Schuon que j’ai reçues moi-même sont très brèves et ne disent en somme pas grand’chose ; il se plaint toujours du manque de temps libre. D’autre part, il se déclare très mécontent que Chabot soit venu ici sans lui en avoir demandé l’autorisation, ce que je trouve vraiment excessif.
René Guénon à Louis Caudron, 26 juin 1937.

Schuon, depuis la guerre, habite toujours Lausanne ; on peut naturellement lui écrire ([…]), mais je dois vous dire qu’il ne répond que rarement aux lettres ; si cependant vous voulez essayer, dites-lui que c’est moi qui vous ai donné son adresse.
René Guénon à Guido de Giorgio, 17 janvier 1949.


2-d) Schuon et ses disciples : des hypocrites et des manipulateurs


Cela va plus loin qu’un isolement, Schuon fera toujours en sorte d’amadouer Guénon lors de ses contacts avec lui (il s’« adaptait » à ses interlocuteurs). Il ne lui avouait pas en face tout le mal qu’il disait de lui dans son dos, ce qui revenait à Guénon par les disciples fanatisés de Schuon, qui lui s’en défaussait et rejetait la faute sur ceux-ci. Comme toute personne saine et dénuée de paranoïa, Guénon mettra du temps à se rendre compte de leur duplicité.

Quoi qu’il en soit, ayant lu très attentivement le livre de Frithjof Schuon, y compris les dernières additions qu’il y a faites, je n’y ai pas trouvé la moindre trace d’une opposition quelconque avec ce que j’ai écrit, et je ne vois même pas que cela fasse une différence réelle au fond ; je dois ajouter aussi que les lettres que j’ai reçues de lui ne me permettent guère de croire à une divergence de vues.
René Guénon à Luc Benoist, 3 juillet 1946.

C’est bien dommage que vous n’ayez pas pu aller à Marseille avec Allar, comme vous en aviez eu l’intention, pour rencontrer Martin Lings ; mais je pense que du moins Allar aura dû vous mettre au courant de ce qu’il a appris de celui-ci. Fort heureusement, bien des malentendus se dissipent enfin ; les lettres que j’ai reçues de Suisse en ces derniers temps sont très rassurantes aussi, et il en résulte notamment que les prétendues « divergences » dont on avait tant parlé sont inexistantes en fait, car on ne peut vraiment appeler ainsi de simples différences dans la façon d’exprimer certaines choses. […] ce qu’il y a de certain, c’est que bien des choses ont été exagérées et déformées, soit simplement du fait de circonstances telles que l’éloignement entre Paris et Lausanne et l’absence de toute communication pendant plusieurs années, soit par des racontars comme ceux de Jannot.
René Guénon à Louis Caudron, 5 octobre 1946.

Je viens d’ailleurs de recevoir une lettre de Frithjof Schuon, écrite après la lecture de mon 1er article, à la suite duquel il envisage de modifier quelques passages de ses « Mystères christiques » ; il paraît bien n’avoir jamais eu à cet égard les prétentions que certains lui ont attribuées, et n’avoir jamais pensé que les conseils qu’il peut donner à des catholiques représentent l’équivalent ou le substitut d’une initiation quelconque. Je crois donc, d’après cela, que quelques-uns se sont tout simplement illusionnés et ont encore exagéré et déformé les choses comme on a déjà eu à le constater en plusieurs autres circonstances.
René Guénon à Louis Caudron, 5 novembre 1949.

Je vois par ce que vous me dites que Vâlsan a maintenant terminé ce travail dont il m’avait parlé, et j’espère donc le recevoir d’ici peu ; il est tout à fait d’accord avec moi sur le fond de la question, mais il a eu la possibilité, que je n’avais pas, de faire des recherches qui lui auront permis de mettre plus complètement les choses au point. Ce que Vâlsan vous a dit au téléphone ne me surprend guère, car, malgré la bonne volonté dont Frithjof Schuon a fait preuve pour apporter certaines modifications et suppressions, à la suite de mes articles, à ce qui s’y rapportait dans son livre, j’ai bien aussi l’impression que, en Suisse, on n’aime pas beaucoup à parler de ce sujet ; dans les lettres que j’ai reçues des uns et des autres à propos des récents incidents que vous connaissez, il n’y a pas été fait la moindre allusion ; et pourtant, comme vous le dites, c’est bien uniquement d’une question de vérité qu’il s’agit en tout cela…
René Guénon à Louis Caudron, 8 mars 1950.

J’ai été plutôt surpris, mais d’ailleurs agréablement, en lisant les extraits de la lettre de Sheikh Aïssa que vous me communiquez, puisqu’il semblait qu’il ait été décidé précédemment de mettre fin « d’autorité » à la controverse (c’est du moins ce que j’avais cru comprendre d’après la lettre de Vâlsan à Sheikh Aïssa, car, sa lettre que vous m’aviez annoncée n’étant toujours pas arrivée, je n’ai pas eu de précisions sur ce qui s’est passé lors de sa rencontre avec J.-A. Cuttat) ; qu’est-ce qui a bien pu amener ce changement ?
René Guénon à Louis Caudron, 4 juin 1950.

Voici le genre de bruits qui étaient lancés depuis la tarîqah, et que Cuttat avait niés lorsque Clavelle les lui avait présentés :
Depuis plusieurs années les foqara français revenant de Suisse ont, en grand nombre, rapporté que les Suisses considéraient Frithjof Schuon comme un jivan-mukta, voire un Avâtara (en ce qui concerne la première de ces qualités, c'est à M. Cuttat lui-même qu’un jeune faqir de France attribuait cette affirmation) et, comme tel, maître spirituel ayant une juridiction s’étendant à toutes les formes traditionnelles. Il n’était pas choquant en soi que des foqara attribuent à leur Sheikh de tels degrés, mais la fréquence des propos à ce sujet conduisait à penser qu’ils constituaient un thème courant de conversations dans l’entourage de Frithjof Schuon, qu’il était difficile, dans ces conditions, de croire que de tels bruits se propageaient ainsi sans l’approbation de l’intéressé. Et de telles revendications paraissaient inadmissibles.
[…]

De nombreux foqara revenant de Suisse ont déclaré que les membres touchant Frithjof Schuon de près ne se gênaient pas pour dire que l’œuvre de René Guénon avait été utile en son temps afin de permettre la constitution de la tariqah, mais que le rôle de René Guénon était maintenant terminé puisque Frithjof Schuon était là ; qu’il était regrettable que René Guénon continue à écrire alors qu’il ne faisait que se répéter, mais que c’était là une espèce de manie qu’il avait contractée et dont il ne pouvait se défaire ; qu’il ferait beaucoup mieux, au lieu d’écrire, de faire davantage d’invocation ; que ce n’était d’ailleurs rien de plus qu’un faqir comme les autres mais doué d’une faculté qui en faisait une sorte de remarquable machine à écrire. J’ai ajouté qu’on avait poussé l'inconvenance jusqu’à faire circuler le bruit qu’on envisageait de conférer à René Guénon comme une grâce exceptionnelle la fonction de moqaddem de Frithjof Schuon.
Marcel Clavelle à René Guénon, 10 octobre 1950.

Il est vrai que les Suisses ont pris maintenant le parti de tout nier ou à peu près, et de qualifier de « fausses informations » tout ce qui les gêne ; ils se contredisent d’ailleurs eux-mêmes à chaque instant, chacun dément ce qu’un autre a dit, et ainsi de suite ; et ce sont eux qui accusent les autres de mauvaise foi !
René Guénon à Louis Caudron, 17 octobre 1950.

Caudron a fini par avoir confirmation que l’hostilité des schuoniens envers Guénon était bien attisée par Schuon lui-même, qui ne lui a pas pardonné de l’avoir contredit au sujet de l’initiation chrétienne, et qui remontait ses disciples contre lui plutôt que de s’expliquer avec lui franchement :
Voici maintenant un compte rendu de ma rencontre avec le Sheikh : je l’ai d’abord vu en compagnie des amis chez Bletry ; je reviendrai tout à l’heure sur cette séance au cours de laquelle, sans avoir demandé à le voir, il m’a donné rendez-vous pour le lendemain midi. Après le déjeuner il m’a emmené à travers les rues du quartier latin. Au cours de cette promenade qui a duré deux heures, il a commencé par m’exposer les raisons pour lesquelles il avait écrit sur les « mystères christiques ». Celles-ci reposent sur le caractère purement ésotérique et initiatique du christianisme lors de sa fondation et dont l’évidence est impliquée par l’absence d’une sharyah propre ; tel est d’ailleurs l’enseignement qu’il a reçu en Afrique du Nord. Or, une silsilah monastique a toujours assuré depuis la continuité de la transmission de l’influence et des moyens de grâce christiques. À l’époque de la parution de son article vous ne lui avez rien objecté à cet égard et avez paru être d’accord avec lui dans votre correspondance avec lui. Un an après, à la suite des lettres écrites par les uns et les autres, vous avez seulement émis une opinion différente en publiant brutalement, pour ainsi dire, vos articles sur « Christianisme et initiation ». Il a été fort déçu de ces articles qui, loin d’apporter une solution décisive, se retranchent derrière une affirmation pure et simple et semblent résulter davantage de votre manque de sympathie et d’affinité bien connu (sic) pour le christianisme, que de l’évidence. Pour faire apparaître celle-ci il faudrait répondre au moins à ces questions : 1o Quel est le procédé de faire descendre une influence spirituelle d’un niveau à un autre ? 2o Qui a employé ce procédé ? 3o D’où le sait-on ? 4o En quoi consiste – en admettant que les sacrements n’ont pas de validité initiatique – l’initiation chrétienne ?

Comme je lui faisais observer qu’une mise au point de lui à vous, directement, aurait été de beaucoup préférable, à cette polémique que cette divergence a déclenchée, il m’a répondu qu’il était impossible de traiter avec vous une question sur laquelle vous sentiez une divergence d’opinion et que vous préfériez l’éluder. C’est ce qui se serait passé avec « un homme extrêmement intelligent et qui vous est dévoué » (Burckhardt) lequel, loin de recevoir les éclaircissements sollicités dans sa lettre, en aurait reçu un d’un ton plutôt sec. Il m’a demandé si, dans ces conditions, je le tenais pour « responsable » de la situation présente.
Louis Caudron à René Guénon, 22 septembre 1950 (lettre jointe à celle du 29 septembre 1950).

Quant à votre conversation avec Sheikh Aïssa, je n’en suis nullement surpris, mais elle confirme nettement que c’est bien de lui-même que venaient les appréciations formulées par les uns et les autres au sujet de mes articles sur le Christianisme, et, d’autre part, elle m’explique assez bien son mécontentement contre vous ; comment, en effet, peut-on se permettre de contredire quelqu’un qui est si persuadé de sa propre infaillibilité en toutes choses ?
René Guénon à Louis Caudron, 17 octobre 1950.

je pense que, si Sidi Mustafa [Vâlsan] n’a pas fait état des griefs les plus essentiels dans sa 1re lettre à Sheikh Aïssa, ce doit être parce qu’il ne voulait pas fermer la possibilité d’une séparation « à l’amiable », ce qui en effet était certainement préférable. D’un autre côté, je me demande si Schaya n’a pas fait à Lausanne des rapports très incomplets, à moins que ce ne soient les autres qui aient préféré passer sous silence les points les plus importants, parce qu’ils étaient aussi les plus gênants pour eux ; du reste, avec leurs contradictions et leurs démentis continuels, il est évidemment impossible de débrouiller exactement la vérité dans tout cela…
René Guénon à Louis Caudron, 26 octobre 1950.

On voit ici la duplicité des schuoniens (qui, avec les disciples de Krishna Menon, cernaient littéralement Guénon au Caire) :
Il est encore apparu, comme vous le verrez, certaines choses qui tendent à confirmer que l’adresse des Pyramides n’est pas sûre ; je vous demanderai donc, bien qu’il y ait encore au moins 3 semaines de tranquillité, de m’écrire à partir de maintenant à l’adresse suivante :
     Sheikh Abdel-Wâhed Yahya,
     10 Mercerie Ramâdan,
     5, Shara Saad Zaghlul,
     Gizah.
[…]

J’en viens maintenant aux affaires de Suisse : tout d’abord, peu après vous avoir écrit la dernière fois, j’ai reçu de nouvelles lettres de Frithjof Schuon et de Burckhardt ; Martin Lings les a encore apportées lui-même, et, comme toujours en pareil cas, il paraissait très pressé d’en voir le contenu, mais, en réalité, je crois bien qu’il en avait déjà pris connaissance avant moi ! En effet, comme je lui avais passé le commencement de la lettre de Burckhardt avant d’avoir fini de lire la dernière feuille, il vit qu’il n’avait que 3 feuilles entre les mains et dit d’une façon en quelque sorte machinale : « Je croyais qu’il y avait 4 feuilles… » ; puis il s’arrêta brusquement, s’apercevant probablement qu’il faisait une « gaffe », et il se mit à parler de tout autre chose. Cela avait naturellement éveillé nos soupçons ; aussi, après son départ, nous avons examiné les enveloppes de près, et nous avons constaté qu’elles avaient été décollées et recollées avec soin, mais pourtant pas assez habilement pour que cela ne se voie pas, et qu’il en était aussi de même de la précédente lettre de Burckhardt. Ainsi, l’adresse des Pyramides n’était donc réellement pas sûre, et il se peut très bien que des choses semblables se soient déjà produites bien des fois avant cela ; heureusement, il n’y vient plus maintenant que des choses assez peu importantes, sauf naturellement les lettres de Suisse.
[…]

Les voyageurs des Pyramides doivent décidément arriver demain ; qui sait quelles querelles Martin Lings va bien pouvoir me chercher encore et ce qui en résultera ? …
René Guénon à Marcel Clavelle, pas de date renseignée (extraits de lettres publiés dans les années 70 dans la Rivista di Studi Tradizionali).

À ce propos, certains ont dit que Guénon s’était trompé, que ce n’était pas Martin Lings mais la censure qui avait ouvert les lettres. Cette explication n’a pas de sens, elle ne change rien à ce qui compte ici, qui était que Lings connaissait à l’avance le nombre de pages. Mais il ne s’est pas limité à cela, il a été jusqu’à publier une traduction en anglais du recueil Symboles Fondamentaux de la Science Sacrée, en supprimant d’un article de Guénon un passage qui ne lui plaisait pas, comme il l’explique dans son avant-propos :
On the other hand we have omitted one of the later chapters (71 of the French edition) which in our opinion should not have been included. The same applies to the also omitted closing paragraphs of chapter 6 [Le Saint Graal], which have nothing to do with symbolism and which raise certain problems that call for more annotation than we would venture to give.
https://archive.org/stream/reneguenon/1962%20-%20Symbols%20of%20Sacred%20Science%20-%20Fundamental%20Symbols%20-%20The%20universal%20language%20of%20sacred%20science#page/n9/mode/2up

Tout cela car les thèses de Schuon étaient en désaccord avec la fin de l’article Le Saint Graal (datant de février-mars 1934, c’est-à-dire bien antérieurement aux Mystères christiques de Schuon, de juillet-août 1948). Changer la composition d’un recueil qui de toute façon n’avait pas été établi par Guénon, c’est un autre sujet, cela peut éventuellement se justifier, mais cette censure éhontée d’un morceau d’article montre le degré de fanatisme de Lings.

D’autre part, j’ai reçu une lettre de Burckhardt, qui, au sujet de mes réponses à Martin Lings, dit « que la violence de ces lettres l’a douloureusement frappé, et qu’il ne parvient pas à concilier cette impression avec les circonstances qui ont évoqué mes remarques si sévères » ; il me semble pourtant que ce n’est pas bien difficile à comprendre ! … J’admire qu’on puisse pousser la mauvaise foi aussi loin.
[…]

Cela ne m’étonne guère, car, au point de vue technique, l’ignorance de tous ces gens, à commencer par Frithjof Schuon lui-même, est véritablement effrayante…
[…]

En pensant à toutes ces histoires, je crois qu’il faudra faire très attention à tout ce que Frithjof Schuon et les Suisses voudront faire passer dans les « Études Traditionnelles », car il se pourrait qu’ils glissent dans quelque article quelque chose qui serait dirigé contre nous, peut-être sous une forme plus ou moins déguisée. C’est déjà bien assez de ce qui est arrivé avec la fameuse note des « Mystères christiques », et il ne faudrait pas risquer de s’exposer à quelque nouvelle histoire de ce genre, et qui serait peut-être pire encore cette fois.
René Guénon à Marcel Clavelle, 18 septembre 1950.


2-e) Un projet de tarîqah qui débouche sur une secte à prétentions universalistes


Au bout de 15 ans, les résultats de la tarîqah de Schuon n’étaient pas brillants :
Je ne comprends que trop bien les réflexions quelque peu « désabusées » que vous me citez et celles que vous y ajoutez vous-même ; évidemment, tout cela est bien différent de ce qu’on pouvait espérer et de ce que j’avais envisagé moi-même au début de la tarîqah, qui me paraissait devoir donner satisfaction aux demandes de beaucoup ; je dois dire d’ailleurs que ce que j’ai toujours considéré comme l’essentiel, et qui subsiste en tout cas, c’est le rattachement initiatique régulier ; mais, à part cela, il faut convenir que, avec toutes ces dissensions et ces « départs », les résultats sont loin de ce qu’on aurait dû en attendre. Pour ma part, vous savez que je me suis toujours efforcé, autant que possible, de ne pas intervenir dans tout cela, préférant, même quand il me revenait des choses plus ou moins déplaisantes, faire comme si je ne m’en apercevais pas.
René Guénon à Louis Caudron, 22 avril 1950.

Mais même la validité de la tarîqah est devenue douteuse. Des membres ont commencé à se plaindre de son altération :
Les réflexions que vous avez échangées avec Clavelle concordent bien avec ce que je pense moi-même ; il semble vraiment qu’on oublie un peu trop, en Suisse, que rien ne se serait fait si je n’y avais pas été pour quelque chose, et je me demande même si Frithjof Schuon se souvient encore de ce qu’il m’a raconté autrefois lui-même sur la façon dont il a été reçu la 1re fois qu’il est allé à Mostaganem… Malgré tout, je ferai toujours tout le possible pour éviter une scission quelconque, qui n’est certes pas souhaitable, comme je l’écrivais encore dernièrement à Clavelle ; mais il est bien certain qu’on ne peut jamais être sûr qu’il ne surviendra pas encore de nouveaux incidents qu’on ne pourra pas toujours faire semblant d’ignorer. – Je viens de recevoir une lettre de Meyer, qui raconte des choses assez bizarres sur ce qu’il appelle « les changements survenus dans la tarîqah » ; il y en a qui sont probablement peu justifiées, mais il y en a aussi d’autres qui s’accordent assez bien avec tout ce que j’ai su par ailleurs.
René Guénon à Louis Caudron, 14 mai 1950.

Ce qui a été confirmé par la suite :
[…] quand on rapproche toutes ces choses, on s’étonne beaucoup moins que la situation en soit arrivée peu à peu au point où elle en est actuellement ; en tout cas, on ne pourra pas me reprocher d’avoir manqué de patience en ne disant rien et en cherchant même constamment à tout arranger pendant si longtemps !
[…]

à Lausanne, les observances rituéliques ont été réduites au strict minimum, et que la plupart ne jeûnent même plus pendant le Ramadân ; je ne croyais pas que c’était à ce point, et je vois que je n’avais que trop raison quand je disais que bientôt ce ne serait plus du tout une tarîqah, mais une vague organisation « universaliste », plus ou moins à la manière de celle des disciples de Vivêkânanda !

car on se sera rendu compte que je n’envisageais pas du tout comme eux les conditions dans lesquelles une branche d’une tarîqah pouvait être constituée régulièrement…
René Guénon à Marcel Clavelle, 9 octobre 1950.

Concluons avec cette mise au point de Guénon (dont des extraits ont déjà été cités plus haut) :
Voilà déjà une dizaine de jours que j’ai reçu votre lettre et je n’ai pas encore pu arriver jusqu’ici à y répondre ; comme vous pouvez le penser, les affaires suisses augmentent considérablement ma correspondance tous ces temps-ci, et je crains bien que ce ne soit pas encore fini… – Les événements sont allés très vite, beaucoup plus qu’on ne pouvait le prévoir, mais, malgré cela, vous avez bien fait de m’envoyer votre lettre « rétrospective », si l’on peut dire, car, en voyant réunies ainsi toutes ces choses dont certaines remontent déjà à tant d’années, on se rend mieux compte que, en réalité, cela n’a jamais marché d’une façon bien satisfaisante, et il va de soi, comme vous le dites, que Sidi Mustafa n’y est pour rien. Je dois dire que, dans tout cela, il y a bien des détails que j’avais plus ou moins oubliés, et aussi d’autres dont je crois même n’avoir jamais eu connaissance ; ainsi, par exemple, j’ignorais que Sheikh Aïssa avait eu, à un certain moment, l’intention de faire des conférences à la salle Adyar ! Je ne peux pas tout reprendre point par point, car je n’en finirais pas, mais le rapprochement de tout cela est vraiment édifiant, et on ne voit que trop bien à qui appartient en définitive la responsabilité de tout ce qui est arrivé. Il est vrai que les Suisses ont pris maintenant le parti de tout nier ou à peu près, et de qualifier de « fausses informations » tout ce qui les gêne ; ils se contredisent d’ailleurs eux-mêmes à chaque instant, chacun dément ce qu’un autre a dit, et ainsi de suite ; et ce sont eux qui accusent les autres de mauvaise foi ! – Ce qu’il y a certainement de pire dans toute cette affaire, c’est la « désislamisation » progressive de la tarîqah, qu’on nie aussi comme tout le reste, mais qui pourtant n’est malheureusement que trop évidente ; ce que vous appelez (et moi aussi, naturellement) « une tarîqah digne de ce nom », ils l’appellent dédaigneusement « une tarîqah ordinaire » ou « une tarîqah comme toutes les autres » ; comme je l’ai répondu à Abu Bakr [Martin Lings], je souhaiterais fort qu’on ait affaire à une tarîqah ordinaire, et non pas à une vague organisation à prétentions « universalistes » qui bientôt, si cela continue, ne sera plus du tout une tarîqah. Pour ce qui est de la réduction des rites au minimum, je m’en doutais bien, mais, d’après ce que vous m’en dites, je vois que cela va encore beaucoup plus loin que je n’aurais pu le supposer ; il va de soi que, depuis ce que j’écrivais à ce sujet il y a 15 ans, je n’ai aucunement changé d’avis. Au fond, là comme pour tout le reste, il y a un défaut de connaissances techniques véritablement incroyable ; ce n’est certes pas avec des fantaisies soi-disant « inspirées » qu’on peut y suppléer ! Sûrement, Sidi Mustafa a bien vu toutes ces anomalies, et c’est ce qu’on ne lui pardonnera jamais ; on appelle cela « esprit de contradiction »… – Je n’insisterai pas sur les récents incidents, puisque Sidi Mustafa vous a tenu constamment au courant, de sorte que je ne pourrais que redire que ce que vous savez déjà. Quant à votre conversation avec Sheikh Aïssa, je n’en suis nullement surpris, mais elle confirme nettement que c’est bien de lui-même que venaient les appréciations formulées par les uns et les autres au sujet de mes articles sur le Christianisme, et, d’autre part, elle m’explique assez bien son mécontentement contre vous ; comment, en effet, peut-on se permettre de contredire quelqu’un qui est si persuadé de sa propre infaillibilité en toutes choses ? […]

Pour les précautions à prendre en vue de diverses éventualités, Clavelle m’en a parlé en effet, et j’en ai envisagé moi-même quelques autres encore au sujet de la revue ; il pourra vous faire part de ce que je lui ai dit sur tout cela. En somme, le seul point qui reste obscur pour vous est la question de savoir si, pour les affaires d’éditions et de traductions, un pouvoir comme celui qu’a Sidi Mustafa peut demeurer valable après moi ou s’il y a d’autres dispositions à prendre ; Clavelle doit demander à Madero de consulter quelqu’un de compétent à ce sujet. Bien entendu, il ne faudrait pas que ce soit Clavelle qui soit chargé de questions d’argent ; je ne peux pas le lui dire, naturellement, mais ses occupations déjà trop nombreuses me paraissent être une raison toute trouvée pour ne pas lui demander de choses de ce genre. – À propos des autres précautions, personne n’a et n’aura jamais aucun document de moi l’autorisant d’une façon quelconque à se considérer comme mon successeur, ce qui me paraîtrait d’ailleurs tout à fait dépourvu de sens. Si j’ai dit autrefois que la tarîqah était « le seul aboutissement de mon œuvre » (ce qui du reste était vrai à cette époque), il doit être bien entendu qu’il s’agissait en cela de la tarîqah elle-même, ce qui n’a absolument rien à voir avec « l’œuvre de Sheikh Aïssa » ; je pensais encore qu’il devait s’agir d’une tarîqah « normale », dans laquelle il n’aurait dû avoir rien d’autre à faire que de remplir la fonction de « transmetteur » et de se conformer strictement à l’enseignement traditionnel, sans introduire aucune innovation ayant un caractère « personnel ».
René Guénon à Louis Caudron, 17 octobre 1950.


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