dimanche 16 décembre 2018

Manvantaras et Mahâ-Yugas


1) Introduction


Plusieurs fois, il a été fait reproche à Guénon de ne pas suivre la tradition hindoue, concernant le rapport entre les Manvantaras et les Mahâ-Yugas (ou Chatur-Yugas).


1-a) Accusation de Schuon


Il semble que ce reproche ait été la première fois exprimé publiquement par Frithjof Schuon dans Quelques critiques (Dossiers H, 1984). Ce texte est consultable ici :
https://books.google.fr/books?id=emRGdNwTYFgC&pg=PA56

Schuon avait déjà laissé échapper quelques gouttes de bile ici et là, peinant à dissimuler sa rivalité maladive à l’égard de Guénon et de son œuvre. Mais c’est dans cette attaque tardive qu’il s’est vraiment laissé allé, exprimant à l’écrit la même tendance qu’on lui connaît sur d’autres supports, et qui est un peu restée aujourd’hui comme sa signature, c’est-à-dire un exhibitionnisme grotesque, inconséquent et sénile. Ce texte se distingue donc beaucoup moins par son contenu doctrinal que par ce qu’il trahit de Schuon lui-même, ce qui n’est pas totalement dénué d’intérêt mais ne fera pas l’objet du présent article.

Peu importent les intentions de Schuon, la question soulevée sur les cycles est légitime en elle-même, et c’est un des rares points intéressants qu’il y soulève (un de ses disciples le lui avait peut-être soufflé) :
Guénon ne semble connaître de la doctrine hindoue des cycles cosmiques que la version suivante : les quatre Yugas forment un Manvantara ; quatorze Manvantaras forment un Kalpa, c’est-à-dire le « développement total d’un monde ». Or selon le Mânava-Dharma-Shâstra et divers Purânas, les quatre Yugas forment un Mahâyuga ; mille Mahâyugas forment un Kalpa ; soixante-et-onze Mahâyugas forment un Manvantara, quatorze Manvantaras forment un Kalpa, donc équivalent à mille Mahâyugas. Dans aucun écrit de Guénon, on ne trouve la moindre allusion à cette doctrine pûranique des cycles : trop importante pour pouvoir être passée sous silence. 
Frithjof Schuon, Quelques critiques.

Il est étonnant, d’abord, que Schuon ignore que les données traditionnelles peuvent parfois varier selon les sources, et que cela ne les invalide pas pour autant. Encore plus étonnant de considérer que Guénon ne connaissait pas le Manava-Dharma-Shâstra (ou Loi de Manu), ou d’autres textes de la Smriti comme le Vishnu Purana, alors que ce dernier y renvoie explicitement à de nombreuses reprises dans son œuvre. Enfin, on regrette que Schuon s’arrête en si bon chemin et « passe sous silence » la signification de ce rapport de 71. En quoi est-il si « important », si éclairant ? On est en droit de se le demander, d’autant plus qu’un grand nombre premier tel que 71 est très inhabituel en tant que nombre cyclique. Alors que Guénon, lorsqu’il mentionne les 4 Yugas et les 14 Manvantaras, les explique très bien.


1-b) Une contradiction apparente


Que disent les textes ? En effet, il y est précisé qu’il y a 71 Mahâ-yugas par Manvantara (Mahâ-yuga est traduit ci-dessous par âge des Dieux) :
I, 71 : Ces quatre âges qui viennent d’être énumérés étant supputés ensemble, la somme de leurs années, qui est de douze mille, est dite l’âge des Dieux.
I, 79 : Cet âge des Dieux ci-dessus énoncé, et qui embrasse douze mille années divines, répété soixante et onze fois, est ce qu’on appelle ici la période d’un Manou (Manvantara).
Lois de Manou (traduction Pauthier et Brunet).

Et que dans un Kalpa il y a 1000 Mahâ-yugas, et également 14 Manvantaras :
L’ensemble des quatre âges contient douze mille années divines, et mille périodes d’une étendue semblable forment un jour de Brahma. La période à laquelle quatorze mounis président successivement se nomme aussi un Kalpa, et c’est à son expiration que survient la destruction de Brahma ou la destruction accidentelle.
Vishnu purana (livre VI, ch. III).

Quant à Guénon, il identifie bien Manvantara et Mahâ-Yuga :
Le Manvantara ou ère d’un Manu, appelé aussi Mahâ-Yuga, comprend quatre Yugas ou périodes secondaires : Krita-Yuga (ou Satya-Yuga), Trêtâ-Yuga, Dwâpara-Yuga et Kali-Yuga, qui s’identifient respectivement à l’« âge d’or », à l’« âge d’argent », à l’« âge d’airain » et à l’« âge de fer » de l’antiquité gréco-latine.
Le Roi du Monde, ch. VIII, note 2.

Au premier abord, il y a donc lieu d’être surpris.



2) Rapport littéraux ou rapports symboliques ?


Mais Guénon explique ailleurs que les textes ne doivent pas toujours être pris à la lettre, notamment pour les durées indiquées, et que ces modifications ont été faites pour empêcher de donner trop facilement accès aux informations sur les cycles. Et il ajoute qu’il y a eu aussi d’autres sortes de modifications, par exemple des interversions de correspondances :
Quant aux chiffres indiqués dans divers textes pour la durée du Manvantara, et par suite pour celle des Yugas, il doit être bien entendu qu’il ne faut nullement les regarder comme constituant une « chronologie » au sens ordinaire de ce mot, nous voulons dire comme exprimant des nombres d’années devant être pris à la lettre ; c’est d’ailleurs pourquoi certaines variations apparentes dans ces données n’impliquent au fond aucune contradiction réelle. Ce qui est à considérer dans ces chiffres, d’une façon générale, c’est seulement le nombre 4 320, pour la raison que nous allons expliquer par la suite, et non point les zéros plus ou moins nombreux dont il est suivi, et qui peuvent même être surtout destinés à égarer ceux qui voudraient se livrer à certains calculs. Cette précaution peut sembler étrange à première vue, mais elle est cependant facile à expliquer : si la durée réelle du Manvantara était connue, et si en outre, son point de départ était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des déductions permettant de prévoir certains événements futurs ; or, aucune tradition orthodoxe n’a jamais encouragé les recherches au moyen desquelles l’homme peut arriver à connaître l’avenir dans une mesure plus ou moins étendue, cette connaissance présentant pratiquement beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages véritables. C’est pourquoi le point de départ et la durée du Manvantara ont toujours été dissimulés plus ou moins soigneusement, soit en ajoutant ou en retranchant un nombre déterminé d’années aux dates réelles, soit en multipliant ou divisant les durées des périodes cycliques de façon à conserver seulement leurs proportions exactes ; et nous ajouterons que certaines correspondances ont parfois aussi été interverties pour des motifs similaires.
Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques (Études Traditionnelles, octobre 1938).


2-a) Durée du Kalpa


Non seulement les durées ne sont pas toujours à prendre littéralement à la valeur indiquée, mais c’est leur nature même de durée qui peut n’être que symbolique, comme semble l’indiquer le Vishnu Purana, (livre VI, ch. IV) à propos de la vie de Brahmâ ou jour de Vishnu :
Une période de deux Pararddhas est, ainsi que je l’ai dit, appelée un jour de ce puissant Vishnou, et lorsque les productions de la nature sont absorbées dans l’esprit qui est leur origine et que lui, à son tour, est absorbé dans l’esprit suprême, cette période est appelée la nuit de Vishnou ; elle est d’une durée égale à son jour. Mais au fait, pour cet esprit suprême et éternel, il n’y a ni jour, ni nuit ; ces distinctions appliquées au Tout-Puissant ne sont que des figures du discours.

De façon analogue, Guénon indique pour les Kalpas, ou jours de Brahmâ :
Le Kalpa représentant le développement total d’un monde, c’est-à-dire d’un état ou degré de l’Existence universelle, il est évident qu’on ne pourra parler littéralement de la durée d’un Kalpa, évaluée suivant une mesure de temps quelconque, que s’il s’agit de celui qui se rapporte à l’état dont le temps est une des conditions déterminantes, et qui constitue proprement notre monde. Partout ailleurs, cette considération de la durée et de la succession qu’elle implique ne pourra plus avoir qu’une valeur symbolique et devra être transposée analogiquement, la succession temporelle n’étant alors qu’une image de l’enchaînement, logique et ontologique à la fois, d’une série « extra-temporelle » de causes et d’effets ; mais, d’autre part, comme le langage humain ne peut exprimer directement d’autres conditions que celles de notre état, un tel symbolisme est par là même justifié et doit être regardé comme parfaitement naturel et normal.
Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques.

Identifier notre Kalpa avec l’état humain se justifie bien par le fait qu’il commence avec Swâyambhuva ou l’Âdi-Manu (littéralement le premier homme) :
l’Âdi-Manu ou premier Manu de notre Kalpa (Vaivaswata étant le septième) est appelé Swâyambhuva, c’est-à-dire issu de Swayambhû, « Celui qui subsiste par soi-même », ou le Logos éternel.
Le Roi du Monde, ch. IV.

Swâyambhuva Manu est directement né de Brahmâ d’après le Devî-Bhagavata Purana (X, 1) :
Brahmâ chaturmukha, étant né, produisit de Son esprit Svâyambhuva Manu et sa femme Shatarûpâ, l’incarnation de toutes les vertus. Pour cette raison, Svâyambhuva Manu fut connu comme le fils de Brahmâ, né de son esprit. Svâyambhuva Manu reçut de Brahmâ la tâche de croître et de se multiplier.

(en anglais ici :)
http://www.sacred-texts.com/hin/db/bk10ch01.htm

Et les autres Manus descendent ensuite du premier, comme indiqué dans la suite du texte :
http://www.sacred-texts.com/hin/db/bk10ch08.htm

Comme le temps est une condition de notre état, pour les autres Kalpas l’indication d’une durée est à prendre symboliquement (et on peut aussi en déduire que la durée de notre Kalpa est indéfinie).


2-b) Les Manvantaras dans le Kalpa


Ensuite, concernant la subdivision en 14 Manvantaras :
Les Manvantaras, ou ères de Manus successifs, sont au nombre de quatorze, formant deux séries septénaires dont la première comprend les Manvantaras passés et celui où nous sommes présentement, et la seconde les Manvantaras futurs. Ces deux séries, dont l’une se rapporte ainsi au passé, avec le présent qui en est la résultante immédiate, et l’autre à l’avenir, peuvent être mises en correspondance avec celles des sept Swargas et des sept Pâtâlas, qui représentent l’ensemble des états respectivement supérieurs et inférieurs à l’état humain, si l’on se place au point de vue de la hiérarchie des degrés de l’Existence ou de la manifestation universelle, ou antérieurs et postérieurs par rapport à ce même état, si l’on se place au point de vue de l’enchaînement causal des cycles décrit symboliquement, comme toujours, sous l’analogie d’une succession temporelle.
Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques.

Mais si nous étions dans un autre Manvantara, est-ce qu’il ne serait pas également légitime de subdiviser les états supérieurs et les états inférieurs en 2 séries de 7, entre lesquelles nous nous situerions ? La correspondance entre ces 2 séries et les 14 Manvantaras serait alors toujours valable.

En fait, étant à la fin du 7e Manvantara, nous sommes placés au milieu du Kalpa.

De même, nous sommes au premier Kalpa du 2nd pararddha (un Kalpa fait un jour de Brahmâ, et un pararddha fait 50 années de Brahmâ), c’est-à-dire au premier jour de la seconde moitié de la vie de Brahmâ :
Brahma, qui est un avec Narayana, assouvi par la destruction de l’univers, s’endort sur son « lit de serpent », contemplé par les pieux habitants du Janaloka ; son sommeil dure une nuit égale à son jour ; ensuite il crée de nouveau. C’est de ces jours et de ces nuits que se compose une année de Brahma, et cent de ces années constituent sa vie entière. Un Pararddha, ou la moitié de son existence, a expiré, se terminant avec le Maha Kalpa, appelé Padma. Le kalpa (ou jour de Brahma), appelé Varaha, est le premier de la seconde période de l’existence de Brahma.
Vishnu purana, Livre I, ch. III.

Ainsi, nous sommes placés juste au milieu de notre Kalpa, mais également juste au milieu du cycle supérieur, la vie de Brahmâ. De la même façon que dans la Divine Comédie Dante s’est placé au milieu de la durée de sa vie, et plus généralement au milieu des temps, ce qui est une façon de se situer symboliquement au centre. Cf. L’Ésotérisme de Dante, ch. VIII :
[…] la succession temporelle, en tout ceci, n’est elle-même qu’un mode d’expression symbolique. Un cycle quelconque peut être partagé en deux phases, qui sont, chronologiquement, ses deux moitiés successives, et c’est sous cette forme que nous les avons envisagées tout d’abord ; mais en réalité, ces deux phases représentent respectivement l’action de deux tendances adverses, et d’ailleurs complémentaires ; et cette action peut évidemment être simultanée aussi bien que successive. Se placer au milieu du cycle, c’est donc se placer au point où ces deux tendances s’équilibrent : c’est, comme disent les initiés musulmans, « le lieu divin où se concilient les contrastes et les antinomies » ; c’est le centre de la « roue des choses », suivant l’expression hindoue, ou l’« invariable milieu » de la tradition extrême-orientale, le point fixe autour duquel s’effectue la rotation des sphères, la mutation perpétuelle du monde manifesté. Le voyage de Dante s’accomplit suivant l’« axe spirituel » du monde ; de là seulement, en effet, on peut envisager toutes choses en mode permanent, parce qu’on est soi-même soustrait au changement, et en avoir par conséquent une vue synthétique et totale.

Au point de vue proprement initiatique, ce que nous venons d’indiquer répond encore à une vérité profonde ; l’être doit avant tout identifier le centre de sa propre individualité (représenté par le cœur dans le symbolisme traditionnel) avec le centre cosmique de l’état d’existence auquel appartient cette individualité, et qu’il va prendre comme base pour s’élever aux états supérieurs. C’est en ce centre que réside l’équilibre parfait, image de l’immutabilité principielle dans le monde manifesté ; c’est là que se projette l’axe qui relie entre eux tous les états, le « rayon divin » qui, dans son sens ascendant, conduit directement à ces états supérieurs qu’il s’agit d’atteindre. Tout point possède virtuellement ces possibilités et est, si l’on peut dire, le centre en puissance ; mais il faut qu’il le devienne effectivement par une identification réelle, pour rendre actuellement possible l’épanouissement total de l’être. Voilà pourquoi Dante, pour pouvoir s’élever aux Cieux, devait se placer tout d’abord en un point qui soit véritablement le centre du monde terrestre ; et ce point l’est à la fois selon le temps et selon l’espace, c’est-à-dire par rapport aux deux conditions qui caractérisent essentiellement l’existence en ce monde.

On peut donc penser qu’en particulier, l’indication que nous sommes actuellement au 7e Manvantara sur 14, soit au milieu du Kalpa, est à prendre symboliquement.


2-c) Les Mahâ-Yugas dans le Kalpa


Concernant les Mahâ-Yugas, il y en a 1000 par Kalpa. Mais ce nombre est curieux, il ne semble pas un nombre cyclique :
Il est facile de remarquer que tous les nombres cycliques sont en rapport direct avec la division géométrique du cercle : ainsi, 4 320 = 360 × 12 ; il n’y a d’ailleurs rien d’arbitraire ou de purement conventionnel dans cette division, car, pour des raisons relevant de la correspondance qui existe dans l’arithmétique et la géométrie, il est normal qu’elle s’effectue suivant des multiples de 3, 9, 12, tandis que la division décimale est celle qui convient proprement à la ligne droite.
Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques.

les formes rectilignes, dont le carré est le prototype, sont mesurées par 5 et ses multiples, et, de même, les formes circulaires sont mesurées par 6 et ses multiples. En parlant des multiples de ces deux nombres, nous avons principalement en vue les premiers de ces multiples, c’est-à-dire le double de l’un et de l’autre, soit respectivement 10 et 12 ; en effet, la mesure naturelle des lignes droites s’effectue par une division décimale, et celle des lignes circulaires par une division duodécimale
La Grande Triade, ch. VIII.

la représentation « rectiligne » du temps est insuffisante et inexacte, puisque le temps est en réalité « cyclique », et que ce caractère se retrouve même jusque dans ses moindres subdivisions
La Grande Triade, ch. XXII.

C’est ce qui peut faire penser que 1000 est aussi un nombre symbolique, représentant simplement une indéfinité.

D’autre part, il est surprenant de n’avoir pratiquement aucune information sur les Mahâ-Yugas autres que le nôtre. Il est bien associé, à chacun des 28 Mahâ-Yugas qui se sont déroulés depuis le début du présent Manvantara, une liste des différents Vyâsa (dans le Vishnu Purana, livre 3, ch. III, ou dans le Shiva Purana, ch. 4 et 5, deux versions un peu différentes). Mais cette liste ne semble pas décrire une succession chronologique de rôles historiques, mais plutôt un ensemble de principes ou d’aspects dérivant les uns des autres, commençant par Brahmâ, puis Prajâpati et ainsi de suite. Et c’est cohérent avec le fait que :
[…] Vyâsa […] [est] l’« entité collective » qui mit en ordre et fixa définitivement les textes traditionnels constituant le Vêda même ; […] il s’agit ici, non d’un personnage historique ou légendaire, mais bien d’une véritable « fonction intellectuelle », qui est même ce qu’on pourrait appeler une fonction permanente, puisque Vyâsa est désigné comme l’un des sept Chirajîvîs, littéralement « êtres doués de longévité », dont l’existence n’est point limitée à une époque déterminée.
L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. Ier.

Ici encore, la chronologie semble donc symbolique.



Des considérations qui précèdent, on peut déduire que notre Kalpa est de durée indéfinie, qu’il contient une indéfinité de Manvantaras (symboliquement 14), et qu’il contient de même une indéfinité de Mahâ-Yugas (symboliquement 1000).

Maintenant quel est le rapport entre les deux ?



3) Le Sanâtana Dharma, lien entre le Manvantara et les 4 Yugas


3-a) La loi de Manu d’un cycle, application particulière du Dharma


Dans l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, 3e partie, ch. V, Guénon donne des précisions sur la loi de Manu, ou Mânava-Dharma. Il indique, à propos du dharma :
Comme le montre le sens de la racine verbale dhri dont il est dérivé, ce mot, dans sa signification la plus générale, ne désigne rien d’autre qu’une « manière d’être » ; c’est, si l’on veut, la nature essentielle d’un être, comprenant tout l’ensemble de ses qualités ou propriétés caractéristiques, et déterminant, par les tendances ou les dispositions qu’elle implique, la façon dont cet être se comporte, soit en totalité, soit par rapport à chaque circonstance particulière. La même notion peut être appliquée, non pas seulement à un être unique, mais à une collectivité organisée, à une espèce, à tout l’ensemble des êtres d’un cycle cosmique ou d’un état d’existence, ou même à l’ordre total de l’Univers ; c’est alors, à un degré ou à un autre, la conformité à la nature essentielle des êtres, réalisée dans la constitution hiérarchiquement ordonnée de leur ensemble ; c’est aussi, par conséquent, l’équilibre fondamental, l’harmonie intégrale résultant de cette hiérarchisation, à quoi se réduit d’ailleurs la notion même de « justice » quand on la dépouille de son caractère spécifiquement moral.

Après avoir justifié en quoi ce terme peut être traduit par « loi », il ajoute :
La « loi » peut être envisagée en principe comme un « vouloir universel », par une transposition analogique qui ne laisse d’ailleurs subsister dans une telle conception rien de personnel, ni, à plus forte raison, rien d’anthropomorphique. L’expression de ce vouloir dans chaque état de l’existence manifestée est désignée comme Prajâpati ou le « Seigneur des êtres produits » ; et, dans chaque cycle cosmique spécial, ce même vouloir se manifeste comme le Manu qui donne à ce cycle sa propre loi.
[…]
En somme, la « loi de Manu », pour un cycle ou pour une collectivité quelconque, ce n’est pas autre chose que l’observation des rapports hiérarchiques naturels qui existent entre les êtres soumis aux conditions spéciales de ce cycle ou de cette collectivité, avec l’ensemble des prescriptions qui en résultent normalement.

Et ces conditions spéciales sont à chaque fois associées à un Manu particulier, ou aspect particulier du vouloir universel appliqué à ce cycle. Des conditions spéciales différentes impliquent donc forcément un Manu particulier différent.


3-b) Loi de Manu et âge d’or


Or, la loi de Manu est visible extérieurement à l’âge d’or ou Krita-Yuga, c’est-à-dire au début du Mahâ-yuga, d’après la Parâshara Smriti, ou Parâshara Dharma Samhitâ, I, 24 :
Pour le Krita conviennent les lois de Manu ; pour le Treta, celles de Gautama (sont) prescrites ; pour le Dvapara celles de Shank et Likhita ; pour le Kali, celles de Parashara sont prescrites.

Original en sanskrit :
http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/4_dharma/smrti/pars2_pu.htm

Traduction anglaise :
https://archive.org/details/SriParasaraSmritiWithEnglishTranslationVaitheeswaranB.FromInternet/page/n3

Dans le Mahâ-Yuga, la loi de Manu ne convient plus aux âges postérieurs à l’âge d’or, parce que :
[Les] quatre âges […] marquent autant de phases d’un obscurcissement graduel de la spiritualité primordiale ; ce sont ces mêmes périodes que les traditions de l’antiquité occidentale, de leur côté, désignaient comme les âges d’or, d’argent, d’airain et de fer. Nous sommes présentement dans le quatrième âge, le Kali-Yuga ou « âge sombre », et nous y sommes, dit-on, depuis déjà plus de six mille ans, c’est-à-dire depuis une époque bien antérieure à toutes celles qui sont connues de l’histoire « classique ». Depuis lors, les vérités qui étaient autrefois accessibles à tous les hommes sont devenues de plus en plus cachées et difficiles à atteindre ; ceux qui les possèdent sont de moins en moins nombreux, et, si le trésor de la sagesse « non-humaine », antérieure à tous les âges, ne peut jamais se perdre, il s’enveloppe de voiles de plus en plus impénétrables, qui le dissimulent aux regards et sous lesquels il est extrêmement difficile de le découvrir. C’est pourquoi il est partout question, sous des symboles divers, de quelque chose qui a été perdu, en apparence tout au moins et par rapport au monde extérieur, et que doivent retrouver ceux qui aspirent à la véritable connaissance ; mais il est dit aussi que ce qui est ainsi caché redeviendra visible à la fin de ce cycle, qui sera en même temps, en vertu de la continuité qui relie toutes choses entre elles, le commencement d’un cycle nouveau.
La Crise du Monde moderne, ch. I.

Il y a, dans la succession de ces périodes, une sorte de matérialisation progressive, résultant de l’éloignement du Principe qui accompagne nécessairement le développement de la manifestation cyclique, dans le monde corporel, à partir de l’« état primordial ».
Le Roi du Monde, ch. VIII, note 2.

Chaque Mahâ-Yuga commence ainsi par l’expression de la loi de Manu, qui régit visiblement le monde extérieur : c’est l’âge d’or. Puis cette loi est progressivement perdue de vue par l’humanité du fait de la descente cyclique, jusqu’au point où commence le cycle suivant.

Chacun de ces cycles connaît une période qui lui est propre où s’applique la loi de Manu. Chacun de ces cycles a ses conditions qui lui sont propres et le différencient des autres, donc chacun de ces cycles est associé à un Manu différent, donc chacun de ces cycles est une ère de Manu distincte, ou Manvantara.


3-c) Le Sanâtana-Dharma ou la perpétuité de la tradition primordiale


Mais s’il n’est extérieurement visible qu’au début du Mahâ-Yuga, en réalité le Dharma subsiste tout au long du cycle.

suivant la tradition hindoue, le cycle qui doit être envisagé en ce qui concerne le Sanâtana Dharma est un Manvantara, c’est-à-dire la durée de manifestation d’une humanité terrestre.
[…]
[Le] mot Dharma, [...] sa racine dhri [...] est presque identique, comme forme et comme signification, à une autre racine dhru, de laquelle dérive le mot dhruva qui désigne le « pôle » ; c’est effectivement à cette idée de « pôle » ou d’« axe » du monde manifesté qu’il convient de se référer si l’on veut comprendre la notion du Dharma dans son sens le plus profond : c’est ce qui demeure invariable au centre des révolutions de toutes choses, et qui règle le cours du changement par là même qu’il n’y participe pas.
[…]
quand on parle de Sanâtana Dharma, c’est alors, comme nous l’avons dit, de l’ensemble d’une humanité qu’il s’agit, et cela pendant toute la durée de sa manifestation, qui constitue un Manvantara. On peut encore dire, dans ce cas, que c’est la « loi » ou la « norme » propre de ce cycle, formulée dès son origine par le Manu qui le régit, c’est-à-dire par l’Intelligence cosmique qui y réfléchit la Volonté divine et y exprime l’Ordre universel ; et c’est là, en principe, le véritable sens du Mânava-Dharma, indépendamment de toutes les adaptations particulières qui pourront en être dérivées, et qui recevront d’ailleurs légitimement la même désignation parce qu’elles n’en seront en somme que comme des traductions requises par telles ou telles circonstances de temps et de lieu.
[…]
Maintenant, il doit être facile de comprendre ce qu’est en réalité le Sanâtana Dharma : ce n’est pas autre chose que la Tradition primordiale, qui seule subsiste continuellement et sans changement à travers tout le Manvantara et possède ainsi la perpétuité cyclique, parce que sa primordialité même la soustrait aux vicissitudes des époques successives, et qui seule aussi peut, en toute rigueur, être regardée comme véritablement et pleinement intégrale.
Sanâtana Dharma (Cahiers du Sud, no spécial Approches de l’Inde, 1949).



Conclusion


L’identification établie par Guénon entre Manvantara et Mahâ-Yuga, loin d’occulter une partie de la doctrine des cycles, en éclaire au contraire le sens. Elle lui donne une cohérence que sinon l’on peine à trouver. Elle résout en réalité une difficulté, que personne avant lui n’avait publiquement dissipée.

Le sujet des cycles est un sujet difficile, il nécessite beaucoup de circonspection, c’est pourquoi Guénon commençait ainsi son article Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques :
On nous a parfois demandé, à propos des allusions que nous avons été amené à faire çà et là à la doctrine hindoue des cycles cosmiques et à ses équivalents qui se rencontrent dans d’autres traditions, si nous ne pourrions en donner, sinon un exposé complet, tout au moins une vue d’ensemble suffisante pour en dégager les grandes lignes. À la vérité, il nous semble que c’est là une tâche à peu près impossible, non seulement parce que la question est fort complexe en elle-même, mais surtout à cause de l’extrême difficulté qu’il y a à exprimer ces choses en une langue européenne et de façon à les rendre intelligibles à la mentalité occidentale actuelle, qui n’a nullement l’habitude de ce genre de considérations. Tout ce qu’il est réellement possible de faire, à notre avis, c’est de chercher à éclaircir quelques points par des remarques telles que celles qui vont suivre, et qui ne peuvent en somme avoir d’autre prétention que d’apporter de simples suggestions sur le sens de la doctrine dont il s’agit, bien plutôt que d’expliquer celle-ci véritablement.

Enfin, l’écrit ne fait pas tout, le plus essentiel est au contraire l’enseignement oral :
L’enseignement traditionnel se transmet dans des conditions qui sont strictement déterminées par sa nature ; pour produire son plein effet, il doit toujours s’adapter aux possibilités intellectuelles de chacun de ceux auxquels il s’adresse, et se graduer en proportion des résultats déjà obtenus, ce qui exige, de la part de celui qui le reçoit et qui veut aller plus loin, un constant effort d’assimilation personnelle et effective. Ce sont des conséquences immédiates de la façon dont la doctrine tout entière est envisagée, et c’est ce qui indique la nécessité de l’enseignement oral et direct, à quoi rien ne saurait suppléer, et sans lequel, d’ailleurs, le rattachement d’une « filiation spirituelle » régulière et continue ferait inévitablement défaut, à part certains cas très exceptionnels où la continuité peut être assurée autrement, et d’une façon trop difficilement explicable en langage occidental pour que nous nous y arrêtions ici. Quoi qu’il en soit, l’Oriental est à l’abri de cette illusion, trop commune en Occident, qui consiste à croire que tout peut s’apprendre dans les livres, et qui aboutit à mettre la mémoire à la place de l’intelligence ; pour lui, les textes n’ont jamais que la valeur d’un « support », au sens où nous avons déjà souvent employé ce mot, et leur étude ne peut être que la base d’un développement intellectuel, sans jamais se confondre avec ce développement même : ceci réduit l’érudition à sa juste valeur, en la plaçant au rang inférieur qui seul lui convient normalement, celui de moyen subordonné et accessoire de la connaissance véritable.
Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, 3e partie, ch. XVI.


mardi 24 avril 2018

Versions avec caractères originaux


Sur le site canadien, une nouvelle version de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta est disponible, avec les termes doctrinaux en sanskrit, arabe, hébreu et chinois dans leurs caractères originaux. N’y sont pas compris les titres d’ouvrages et les noms d’auteur (c’est notamment le choix fait par Guénon pour constituer l’index des mots sanskrits en fin de livre). Nous envisageons de faire aussi le reste de l’œuvre.

La lecture phonétique du sanskrit étant immédiate dès que l’on connaît l’alphabet, les mots dans cette langue ont été simplement remplacés par leur version en caractères devanagari. Celle de l’arabe, de l’hébreu et du chinois est moins évidente (pour l’arabe et l’hébreu l’écrit ne renseigne pas les voyelles, et pour le chinois il faut connaître le son correspondant à chaque idéogramme), c’est pourquoi pour ces langues la transcription en caractères latins a été laissée en plus du mot en caractères originaux, pour faciliter la lecture.

Ce n’est pas un remplacement de la version validée par Guénon, c’est une version supplémentaire. Elle a déjà un bien fondé parce que la pauvreté en caractères de ses livres n’était pas un choix de sa part mais une limitation technique imposée par les éditeurs, lorsqu’il le pouvait il choisissait les moyens d’impression les plus étendus possibles (comparer La Gnose, qui utilisait les alphabets grec et hébreu, avec les Éditions Traditionnelles par exemple). De plus, cela peut être utile pour qui tente de se familiariser avec une ou des langues sacrées, ce qui survient lorsqu’on décide de s’intéresser sérieusement à une tradition particulière.

Comme pour les autres versions, nous serions reconnaissant au lecteur sachant lire ces langues et qui relèverait des fautes de nous les signaler pour correction.