mardi 9 août 2016

Luc Benoist sur « Le problème » de Jean-Pierre Laurant


Comme on l’a vu, des textes parasites sont ajoutés à des livres de René Guénon récemment réédités, dans un but général de soumettre l’œuvre de Guénon à la critique universitaire. Dans celui qui affuble Le Règne de la Quantité, les démarches de Luc Benoist auprès de Gallimard sont mises en scène par la « fondation Jean-Pierre Laurant », comme si cela pouvait, par un assentiment de sa part implicite et posthume, donner du poids et de la légitimité à cette entreprise de subversion.

Cette solidarité n’a bien sûr aucune raison d’être. Mais de plus, à la lecture de ce que Luc Benoist, dans le texte ci-dessous, disait lui-même des sournoiseries de Laurant, on peut trouver une telle manœuvre vraiment ironique.



Texte paru dans les Études Traditionnelles, septembre-octobre 1971, Les Revues, pp. 236-238.


La Revue de l’Histoire des Religions a publié dans le premier numéro de cette année (no 1, janv. mars 1971) un article de M. Jean-Pierre Laurant intitulé : Le problème de René Guénon ou quelques questions posées par les rapports de sa vie et de son œuvre.

Il est déjà très remarquable que M. Laurant, professeur et universitaire, ait attaché assez d’importance à l’œuvre guénonienne pour en étudier les sources, serait-ce, comme lui, du plus modeste point de vue et du plus extérieur. On peut regretter qu’il ait dans ce travail emprunté ses moyens d’approche à la plus dérisoire des écoles de critique historique, celle de Taine, aussi officielle que fausse, et heureusement en défaveur, qui cherche dans la vie d’un écrivain l’inspiration de son œuvre, alors que l’œuvre est souvent le complément, la réaction inversée, la revanche contre la vie. Plus heureusement des études sont en gestation en divers lieux qui vont sortir d’une ombre trop respectée une pensée qui a suscité une part considérable du mouvement intellectuel contemporain, ne serait-ce que par la prescience que Guénon a manifesté du réveil de l’Orient et de son influence grandissante sur la pensée et la politique occidentales. D’ailleurs rien ne saurait être plus contraire à la position de Guénon lui-même, vis-à-vis de son œuvre, que le rapprochement de cette dernière avec sa vie, alors qu’il a volontairement protégé cette œuvre de toute compromission terrestre. Et si tout critique est libre d’établir les bases de son travail comme il lui convient, tout au moins devrait-il respecter la pensée de l’auteur qu’il a choisi, même s’il se place à un point de vue opposé. C’est pourquoi on ne saurait souscrire à la prétention de M. Laurant qui suppose saisir la réalité profonde de la démarche guénonienne en la limitant aux différents cercles de personnalités, occultistes, catholiques, maçonniques, hindoues ou musulmanes qui l’ont fréquenté ou qu’il a lui-même connues, alors que sa démarche profonde a été dès ses débuts inverse et « centrifuge », pour aboutir très logiquement à son départ définitif pour l’Égypte.

Il est faux de prétendre que la pensée guénonienne s’identifiait avec la mentalité des groupes auxquels il s’opposait, car si pour combattre efficacement quelqu’un il faut se placer sur le même terrain et employer sa langue, c’est autre chose que partager son point de vue. Or c’est avec prédilection que M. Laurant s’attarde aux débuts de notre auteur, aux épisodes de La Gnose, de l’Ordre du Temple, de Regnabit, à ces années de formation que Guénon n’aimait pas qu’on lui rappelle, dit M. Laurant, pour la bonne raison qu’il avait éprouvé l’inutilité de ces anciennes démarches qui avaient pour but non de s’informer, mais au contraire de redresser les erreurs des différents groupes « néo-spiritualistes » ou religieux alors fréquentés.

Prétendre qu’au moment de la « Crise du Monde moderne » Guénon n’envisageait pas encore la distinction ésotérisme-exotérisme parce que cette distinction n’est pas ouvertement formulée dans ses écrits (ce qui est à voir) montre à quel point M. Laurant rétrécit son sujet à une recherche de lexicologie, en limitant la pensée guénonienne à une formulation occasionnelle, qui ne préjuge pas de l’origine et du fondement de cette pensée.

C’est ce qui lui permet de traiter Guénon d’autodidacte et d’opportuniste. Le traiter d’autodidacte (ce qui au sens vrai est la définition du génie) et insister sur les faiblesses et les contradictions d’une argumentation qui enlèvent toute signification à sa pensée, est plus qu’un abus de langage, alors que la rigueur de cette pensée et la précision de sa langue, que M. Laurant malheureusement n’imite pas, constituent les plus solides bases de l’argumentation guénonienne. Mais pour éviter cette grossière falsification du sujet même de son étude, il aurait fallu que M. Laurant sache de quoi il parle, ce dont on peut douter lorsqu’on lit la conclusion de son étude. Cette conclusion, au terme de son décevant périple, traduit assez bien l’embarras de tout lecteur de Guénon qui se place, comme M. Laurant, à l’extérieur de sa pensée. Il y constate que si les accidents de la vie ne préjugent pas de la valeur de l’intuition ni de la justesse du raisonnement… certaines faiblesses de l’argumentation n’infirment pas la valeur de l’intuition, ni la vérité de celle-ci ne peut faire passer pour justes des raisonnements qui ne le sont pas. Que la pénétration intellectuelle de M. Laurant dans son plus grand essor ne dépasse pas une intuition (sans doute bergsonienne) dont il consent à doter son sujet, tout en lui refusant la rigueur critique, cela à nos yeux le juge. Les raisonnements n’ont d’ailleurs rien à saisir dans une intuition psychologique, pas plus qu’un marteau-pilon n’est un instrument adéquat pour attraper une mouche. La dialectique de M. Laurant basée sur les preuves écrites a l’air d’ignorer que le papier supporte l’erreur comme la vérité, et surtout est aussi lacunaire que la chance et le hasard. Alors que, comme l’a dit je crois Leibnitz, la vérité ne commence pas d’être au moment où elle commence d’être connue, qu’elle soit ou non formulée, trois stades de la connaissance du vrai que M. Laurant confond dans une démarche pragmatique, au total mépris ou à la regrettable méconnaissance du point de vue initiatique et traditionnel, qui lui paraît sans doute une superstition périmée. Alors pourquoi s’en occupe-t-il ?

Luc BENOIST       

8 commentaires:

  1. Ce parasitage de l'oeuvre de Guénon est vraiment révoltant. Il n'y a pas à ma connaissance grand monde pour s'en offusquer et condamner cette démarche inique (du moins sur internet).

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  2. Oui c'est révoltant. Il y a probablement parmi ceux qui ne disent rien des gens à qui l'oeuvre de Guénon importe mais qui trouvent ces agissements trop minables pour même les commenter.

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  3. Très certainement...

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  4. Bonjour,

    le terme minable est-il tant approprié? il faudrait plutôt parler de dédain et de rires aux éclats ; sans que l'on ne puisse les séparer par ailleurs. Ainsi, Il vaut mieux être Corsaire du Roi en Nouvelle France que vulgaire Pirate en Salon ; l'on amuse plus.

    Cordialement.

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  5. Bonjour,

    Il n'y a pas de mal à s'amuser, mais il me semble que les pirates subtilisent, s'accaparent, détournent, kidnappent, et qu'ils sont guidés par leur intérêt propre. Alors qu'au contraire je parlais des gens, dans lesquels je me reconnais, qui se soucient avant tout de l'intérêt de l'oeuvre de Guénon.

    Cordialement.

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  6. Bonjour M. tagada,

    j'avais bien compris ; mon intervention étant humoristique et volontairement "provocatrice" ; Jean-Pierre Laurant, ce n'est pas nouveau ; sans parler de ses fréquentations de personnages aux influences plus que douteuses ; l'Oeuvre de René Guénon n' appartient à personne et son contenue ne concerne véritablement que peu de gens dans ces temps ; Jean-Pierre Laurant n'en pesant pas partie. Mais bon ; les imbéciles s'obstinent ; c'est à cela qu'on les reconnait : en effet cela fait maintenant 40 ans qu'il raconte des sottises en ayant une très haute opinion de lui-même, donc le "spécialiste" s'obstine dans "ses spécialités" ; je ne sais pas si il existe un animal aussi borné sur cette terre ; même un âne comprendrait mieux.

    Cordialement.

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  7. Bonjour,

    oui, ce qui est ; est ; tout le reste n'est que bruit pénible ; mais il faut bien faire avec.

    Cordialement.

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  8. Bonjour,

    Oui, il serait dommage de donner de l'intérêt à ce genre d'individu, l'essentiel n'est pas là.

    Cordialement.

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