vendredi 1 février 2019

La fonction de Frithjof Schuon


Sommaire


1) Introduction

    1-a) Le « sheikh » naturiste
    1-b) Un mot creux : le pérennialisme
    1-c) Nécessité de laisser la parole à Guénon

2) La fausseté de Schuon et de ses agents

    2-a) L’intérêt qu’avait Guénon pour la fonction de Schuon : une initiation orientale régulière et facile d’accès pour les éventuels européens qualifiés
    2-b) L’intérêt de Schuon pour sa propre fonction : le pouvoir, les femmes et l’argent
    2-c) L’isolement de Guénon par Schuon
    2-d) Schuon et ses disciples : des hypocrites et des manipulateurs
    2-e) Un projet de tarîqah qui débouche sur une secte à prétentions universalistes

3) L’autoritarisme prétendant rivaliser avec l’autorité naturelle

    3-a) Lecteurs de Guénon orgueilleux ? Ou orgueil d’une infaillibilité individuelle ?
    3-b) Une « infaillibilité » qui peine à faire illusion
    3-c) Un « sheikh » ignorant
    3-d) Une opposition inavouée mais de plus en plus concrète
    3-e) La disparition de Guénon : le couronnement de Schuon

4) L’ésotérisme haï et usurpé par le culte de Schuon

    4-a) Divagations des schuoniens sur la Maçonnerie
    4-b) Le « Maître spirituel destiné à tout l’Occident »
    4-c) D’un désir de reconnaissance insatisfait aux Mystères christiques
    4-d) Une mentalité en réalité surtout religieuse et anti-initiatique
    4-e) Propagande
    4-f) L’héritage de la zaouïa de Mostaganem

5) Une transmission invalide

    5-a) Les références anti-traditionnelles des schuoniens
    5-b) Un document par nature explicite
    5-c) Exemples d’ijâzah de véritables moqaddems
    5-d) L’« ijâzah » de Schuon : un mandat réduit à l’exotérisme
    5-e) Un document conforme aux tendances de la zaouïa dégénérée de Mostaganem
    5-f) Schuon et les gens de Mostaganem ont menti à Guénon
    5-g) Défense maladroite de Schuon par un valsanien
    5-h) L’initiation donnée par Schuon est irrégulière

Conclusion




1) Introduction


Cela vaut-il la peine d’aborder le cas de Frithjof Schuon ? On peut avoir une certaine répugnance à le faire, tant le comportement du personnage est dégoûtant, mesquin, ridicule. Mais s’il ne mérite pas d’intérêt en lui-même, l’image d’autorité traditionnelle qui lui est trop souvent prêtée attribue ses propres souillures à la tradition, et il faut dénoncer cette calomnie infâme.


1-a) Le « sheikh » naturiste


Le plus rapide et le plus direct pour se rendre compte de la dissonance, ce sont les photos de nu sordides de Schuon, par lesquelles il prétendait revivifier la tradition des Indiens d’Amérique, la posture fière, le regard grave, juste vêtu d’un casque à cornes ou de plumes de dindon (et à cela s’ajoutent ses tableaux « spirituels » de femmes et d’enfants nus). C’est un de ces signes parodiques, que Guénon cite même comme exemple parmi d’autres qui trahissent le caractère falsifié de l’esprit moderne :
[…] comme qui dit contrefaçon dit par là même parodie, car ce sont là presque des synonymes, il y a invariablement, dans toutes les choses de ce genre, un élément grotesque qui peut être plus ou moins apparent, mais qui, en tout cas, ne devrait pas échapper à des observateurs tant soit peu perspicaces, si toutefois les « suggestions » qu’ils subissent inconsciemment n’abolissaient à cet égard leur perspicacité naturelle. C’est là le côté par lequel le mensonge, si habile qu’il soit, ne peut faire autrement que de se trahir ; et, bien entendu, cela aussi est une « marque » d’origine, inséparable de la contrefaçon elle-même, et qui doit normalement permettre de la reconnaître comme telle. Si l’on voulait citer ici des exemples pris parmi les manifestations diverses de l’esprit moderne, on n’aurait assurément que l’embarras du choix, […] jusqu’aux extravagances d’un soi-disant « naturisme » qui, en dépit de son nom, n’est pas moins artificiel, pour ne pas dire « anti-naturel », que les inutiles complications de l’existence contre lesquelles il a la prétention de réagir par une dérisoire comédie, dont le véritable propos est d’ailleurs de faire croire que l’« état de nature » se confond avec l’animalité ; […] n’est-il pas incroyable que ceux qui en sentent, nous ne dirons pas le danger, mais simplement le ridicule, soient si rares qu’ils représentent de véritables exceptions ? […]
Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXIX.

Mais dans le cas présent c’est encore pire, Guénon ne parlant là que du naturisme en vogue chez les Allemands modernes, sans prétention traditionnelle particulière. Schuon entendait impliquer dans ses spectacles la tradition des Indiens d’Amérique, la tradition chrétienne, et la tradition islamique dont il se prétendait sheikh.

On pourrait peut-être penser que c’est juste la manifestation d’une maladie neurodégénérative dont Schuon aurait été atteint dans son grand âge, mais d’après le témoignage de Michel Vâlsan, qui a été formé dans la tarîqah de Schuon, des spectacles analogues étaient déjà des pratiques courantes en 1950 :
Préoccupé d’adapter la forme de la tarîqah aux conditions de la vie en Occident vous en avez donné une forme personnelle mais sensiblement extérieure. Suivant une de vos doctrines, les fuqarâ européens, du fait qu’ils vivent au milieu des laideurs du monde moderne, doivent « aimer le beau » et « cultiver la beauté des formes ». De cela est résulté dans notre milieu, une préoccupation, constante et officielle, d’ordre esthétique et décoratif, qui prit une importance d’œuvre méritoire et un critère traditionnel. On s’occupe ainsi beaucoup de costumes orientaux, de toutes sortes de parures (pas seulement islamiques !) ; de tapis, de meubles, coussins, lampes, armes et autres objets (il y en a qui ont de véritables collections de ces choses). Corrélativement on s’occupe beaucoup de la mise en scène de tout cela. Un soin spécial est accordé à la documentation artistique et photographique, et surtout à la photographie du Sheikh en différentes positions et tenues, ainsi que des fuqarâ ; on en a ainsi même en tenue « hindoue », c’est à dire le torse et les jambes nues, et on se demande pourquoi il est nécessaire de se faire photographier ainsi, même s’il arrivait que l’on ait le goût de se promener chez soi dans une telle tenue !
Michel Vâlsan à Frithjof Schuon, novembre 1950 (lettre où il précise la création de sa branche indépendante).

Cet aspect grotesque saute ici aux yeux, mais lorsqu’on s’en est rendu compte les occasions ne manquent pas pour le constater.


1-b) Un mot creux : le pérennialisme


C’est la tradition véritable qui pâtit d’être assimilée à cette parodie. Plus particulièrement, Guénon et son œuvre sont fréquemment associés à Schuon et ses disciples. On prétend les regrouper au sein d’une sorte de club, d’une farandole de « grands hommes », sous l’étiquette insensée d’« école pérennialiste ». Le seul point commun de ce groupement hétéroclite de gens, si on met Guénon à part, est en réalité de s’inspirer plus ou moins directement… de l’œuvre de Guénon, sans aucun soucis d’ailleurs de distinguer ceux qui s’inspirent sincèrement de son esprit et ceux qui s’en servent pour leur propre renommée. Celui-ci a d’ailleurs toujours refusé de faire partie d’un quelconque mouvement :
On nous signale l’abus qui est fait de notre nom, dans une intention de « contrefaçon » évidente, par des gens dont les idées sur la « tradition » et l’« initiation » n’ont certainement rien de commun avec celles qui sont exposées ici. Nous ne pouvons que protester énergiquement contre de semblables procédés, et redire une fois de plus, à cette occasion, que nous n’avons absolument aucun rapport avec quelque groupement que ce soit, et qu’il n’en est aucun que nous autorisions à se recommander de nous à un titre quelconque.
Études Traditionnelles, mai 1937, comptes rendus de revues, P.-S.

La confusion provient de Schuon et de ses disciples. Le désaveu de Guénon à son égard est connu (bien qu’il soit minimisé et même parfois nié, car tactiquement il est toujours intéressant pour eux de continuer à bénéficier de l’aura de Guénon), mais ce qui est moins connu c’est que le mal était en réalité bien plus profond qu’une simple brouille.


1-c) Nécessité de laisser la parole à Guénon


Le problème est que ceux qui présentent les rapports de Schuon avec Guénon sont soit des adversaires déclarés de Guénon, et ils entendent ainsi le salir en l’associant à Schuon, soit des partisans plus ou moins avoués de Schuon, qui comme lui doivent tout à Guénon et n’ont jamais cessé de tenter de se l’approprier. Le seul dont on ne connaît jamais le point de vue, c’est… Guénon lui-même.

Comme toujours, il faut lire directement Guénon plutôt que de faire confiance à ses interprètes. C’est pourquoi nous nous appuyons ici sur ses écrits, et parfois aussi sur ceux de ses correspondants pour préciser des éléments de contexte, notamment Louis Caudron, un membre de la tarîqah qui a longtemps fait l’intermédiaire entre Guénon et Schuon, et qui était un témoin direct des faits, y compris de faits que Schuon entendait dissimuler à Guénon.



2) La fausseté de Schuon et de ses agents


Tout d’abord, contrairement à ce que laissent entendre les pérennialistes, Guénon ne portait pas d’intérêt à Schuon en tant que « grand homme », ce dont il se fichait bien, mais en tant qu’il détenait une fonction.


2-a) L’intérêt qu’avait Guénon pour la fonction de Schuon : une initiation orientale régulière et facile d’accès pour les éventuels européens qualifiés


Après que Guénon ait expliqué que l’initiation nécessitait un rattachement régulier (dans Des conditions de l’initiation, Études Traditionnelles, octobre 1932), des lecteurs lui ont écrit pour lui demander où ils pouvaient trouver un tel rattachement, ce qui était difficile, notamment pour une initiation orientale en Europe. Voici la réponse qu’il a faite à Caudron :
Pour ce qui est de votre idée de rattachement à un centre traditionnel, vous avez bien raison de penser ne pas pouvoir tirer grand profit de ce qui reste encore d’organisations initiatiques en Occident (je ne parle pas, bien entendu, de tout ce qui n’est que « pseudo-initiatique »). D’autre part, le rattachement serait certainement beaucoup plus facile avec un centre islamique qu’avec un centre hindou ; à vrai dire, ce dernier ne serait même à envisager comme possible qu’au cas où vous iriez de vous-même séjourner dans l’Inde, et encore ne serait-il pas sans difficultés. Quant au soufisme, la chose n’a rien d’impossible « a priori » quoique je ne sache pas trop, pour le moment, sous quelle forme elle pourrait se réaliser ; il va falloir que je repense un peu à cela…
René Guénon à Louis Caudron, 17 novembre 1934.

Vers la même époque, il avait connu Schuon par écrit, qui lui avait fait bonne impression, et qui avait justement pu obtenir de lui-même un rattachement au taçawwuf :
Frithjof Schuon est un jeune homme de 26 ans, d’origine allemande-alsacienne ; je ne l’ai jamais vu, mais il me paraît doué de façon assez particulière ; il m’est malheureusement impossible de vous raconter par lettre l’histoire de son voyage en Algérie et de la manière plutôt extraordinaire dont il a été « mené » chez le Cheikk Ahmed El Alaoui, qui vient de mourir… Sous son influence, un certain nombre de jeunes gens de ses amis, à Bâle et à Lausanne, se réunissent pour étudier en commun, en se basant surtout sur mes ouvrages ; ils paraissent tous très sérieux, certainement beaucoup plus que les Français de leur âge ; en France, les esprits sont vraiment par trop superficiels, à de bien rares exceptions près !
René Guénon à Guido de Giorgio, 1er octobre 1934.

(C’est nous qui soulignons en gras, ainsi que dans le reste de cet article.)
On voit que Schuon prétendait alors se baser sur l’œuvre de Guénon.

Ce dernier a reçu la nouvelle que Schuon était devenu moqaddem de la tarîqah Alawiyyah :
Cher Monsieur,

J’avais bien reçu en effet votre carte de Fès, et votre lettre m’est arrivée à son tour il y a cinq ou six jours ; voyant sur l’enveloppe vos deux adresses de Bâles et de Mulhouse, je crois plus sûr de vous répondre à cette dernière.

Ne me remerciez pas tant pour votre article, car ce que j’ai fait était tout naturel ; je viens de le relire dans le « Voile », et je le trouve décidément très bien.

Toutes mes félicitations pour votre nouvelle dignité de moqaddem ; j’avais déjà appris cela par Préau, bien que notre correspondance ait été un peu irrégulière tous ces temps-ci du fait de ses déplacements en Allemagne ; je pense que maintenant il doit être enfin rentré à Paris depuis une semaine environ.

Ce que vous me dites par ailleurs n’est malheureusement pas très satisfaisant à divers points de vue ; je n’en suis du reste pas trop étonné… Pour les confusions dont vous parlez, c’est un peu la même chose partout aujourd’hui ; ici, l’influence déplorable de la politique est certainement moins marquée, mais il y a aussi cette fâcheuse tendance à recruter le plus de gens possible et à se féliciter de cette extension ; encore cela n’aurait-il peut-être pas de si graves inconvénients si du moins on observait une hiérarchie de degrés, mais, en fait, il n’en est rien. Je pense que, dans ces conditions, le mieux est de prendre en considération seulement l’essentiel, c’est-à-dire la transmission initiatique, et ne pas trop se préoccuper du reste ; encore faut-il pouvoir s’arranger de façon à n’en être pas gêné… J’ai reçu le journal en même temps que votre lettre, et j’ai pris connaissance de l’article en question ; à quoi peut bien tendre toute cette histoire ? Cela est assurément plutôt désagréable ; et, pour ce projet de journal en français, je n’en vois pas bien la raison : à qui serait-il donc destiné ? Pour ce qui est d’une « société de Français musulmans », je crois que vous feriez bien de vous abstenir, car il est plus que probable que se trouveraient là des éléments fort peu intéressants en général ; vous pouvez d’ailleurs faire valoir que l’Islam n’admet point ces distinctions d’origine ou de nationalité. Pour le reste, vous ferez bien de vous en tenir toujours fermement à la distinction fondamentale des deux points de vue religieux et initiatique, et à préciser nettement au besoin que, en ce qui vous concerne, vous entendez vous consacrer entièrement au second ; on ne peut trouver à redire à ce que chacun s’en tienne à un domaine déterminé… Évidemment, tout cela tient aux conditions de notre époque, et le plus triste est que cela ne peut guère aller qu’en s’aggravant encore ! […]
René Guénon à Frithjof Schuon, 17 avril 1935.

Guénon était enthousiaste, car une initiation islamique régulière était alors disponible en Europe même. Ceci répondait aux demandes de ses lecteurs, désireux d’entreprendre ce qu’il proposait dans ses livres. Il a donc pu informer de la nouvelle opportunité ceux qui le sollicitaient, tels que Vasile Lovinescu :
En vue d’une initiation hindoue ou islamique, il est évident qu’une certaine connaissance du sanscrit ou de l’arabe est nécessaire ; il ne s’agit pas d’une connaissance spécialement « linguistique » et grammaticale, car ce n’est pas là ce qui importe au fond, mais d’une connaissance donnant la possibilité de comprendre, d’abord parce que la langue propre à une tradition est réellement une base dont la forme même de cette tradition et inséparable, et aussi parce que, dans tous les pays orientaux, les gens qui possèdent de véritables connaissances traditionnelles ignorent généralement les langues occidentales. – Je dois dire qu’une initiation islamique est, d’une façon générale, plus facile à obtenir qu’une initiation hindoue ; il n’est même pas impossible que cela se fasse sans quitter l’Europe…
René Guénon à Vasile Lovinescu, 29 septembre 1935.

C’est bien au groupe de M. Schuon que je pensais en vous parlant de la possibilité d’obtenir une initiation islamique en Europe même ; l’essentiel, pour commencer, c’est le rattachement par lequel est transmise l’influence spirituelle ; le reste ne vient qu’ensuite… Du reste, je parlerai de la question, en ce qui vous concerne, à M. Schuon dès que j’en aurai l’occasion ; je ne peux pas le faire en ce moment, car il doit changer d’adresse et je ne sais pas encore où il faudra que je lui écrive maintenant ; mais vous pouvez être sûr que je n’oublierai pas. – Cette possibilité me paraît être présentement la seule, de ce côté, dans un cas comme le vôtre, car, de toute autre façon, il faudrait que vous commenciez par apprendre l’arabe suffisamment pour pouvoir communiquer avec des gens qui ne connaissent aucune autre langue. De plus, dans l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie et Tunisie), la chose serait à peu près impossible actuellement, les autorités françaises étant méfiantes et tracassières à l’extrême. Ici, ce n’est pas la même chose, mais il y aurait des difficultés d’un autre genre : du fait de la situation économique, on ne laisse entrer que les personnes qui peuvent montrer une certaine somme (je ne sais d’ailleurs pas combien), et, même dans ce cas, on ne donne le permis de séjour que pour un mois seulement ; dans ces conditions, et surtout pour quelqu’un qui ne sait pas déjà la langue, il est évident que ce voyage ne représenterait qu’une dépense inutile et qu’il n’y aurait aucun résultat sérieux à en attendre. Vous avez bien fait de me poser nettement cette question, puisqu’elle est de celles auxquelles il est possible de donner une réponse tout à fait précise.
René Guénon à Vasile Lovinescu, 14 octobre 1935.

Assez vite, les lacunes de Schuon pour tenir son rôle ont été remontées à Guénon, mais on remarque, ici comme ailleurs, son insistance sur le fait que l’essentiel est la transmission initiatique, c’est-à-dire ce que permet la fonction de moqaddem :
Maintenant, pour ce qui semble vous causer une certaine gêne, il faut dire d’abord que naturellement une forme traditionnelle doit être prise comme un tout, l’exotérisme représentant un point d’appui nécessaire pour ne pas « perdre terre » ; et il est probable que, dans une organisation initiatique chrétienne du moyen âge, vous auriez eu à peu près la même impression que celle que vous avez actuellement. – D’un autre côté, comme je l’ai dit bien souvent, il ne faut pas oublier que ce qui est l’essentiel, c’est le rattachement initiatique et la transmission de l’influence spirituelle ; cela fait, chacun doit surtout travailler par lui-même, et de la façon qui lui convient le mieux, pour rendre effectif ce qui n’est encore que virtuel. Il va de soi qu’il vaudrait mieux avoir le choix entre une diversité de méthodes permettant à chacun d’être aidé aussi complètement qu’il se peut, mais malheureusement ce n’est pas le cas actuellement ; en tout cas, ce qui est destiné à être une aide ne doit jamais devenir un empêchement pour personne. J’ajoute que Schuon est très excusable de ne pas envisager peut-être suffisamment l’adaptation qu’il faudrait pour chacun, car il est évident que cela demande une expérience qu’il ne peut avoir encore ; et je vois d’ailleurs que vous comprenez cela très bien ; mais il est à craindre que d’autres ne le comprennent pas comme vous… Il faut pourtant espérer que tout cela s’arrangera peu à peu ; il faut bien penser qu’il s’agit en somme d’un « début », dans des conditions qui ne s’étaient encore jamais présentées jusqu’ici.
René Guénon à Louis Caudron, 29 mars 1936.

On apprend plus précisément dans l’échange suivant comment Guénon voyait cette opportunité :
Il y a une question que je désirerais vous exposer aujourd’hui.

Cette phrase de votre lettre : « Vous avez bien raison de penser qu’il est nécessaire que je sois informé (de toutes ces choses) », me servira d’entrée en matière.

Voici pourquoi je pense ainsi :

S’il s’agissait uniquement de satisfaire l’ambition initiatique de quelques individus, l’intérêt d’une telle possibilité n’aurait qu’une valeur tout à fait restreinte et ne serait pas suffisante pour justifier le soin avec lequel vous suivez cette affaire.

Certains de vos livres avaient pour but de susciter, si possible, une rénovation initiatique en mode occidental : celle-ci devenant de plus en plus improbable, l’intérêt qui s’y trouvait attaché, se trouve naturellement reporté vers n’importe quel autre essai de reconstitution d’une élite, même si celle-ci ne devait pas être proprement de forme occidentale.

Cette forme importe probablement peu pour constituer « pendant la période de trouble et de bouleversement, l’arche symbolique flottant sur les eaux du déluge ».

S’il en est ainsi, l’initiative prise par Schuon ne peut pas vous laisser indifférent et c’est à cause de cela que j’ai tenu à vous mettre au courant, aussi scrupuleusement que possible, de ce qui se passait et que je collaborerai de mon mieux au maintien de l’ordre dans la « voie droite ». Il va sans dire que cela n’est pas exempt d’ennuis ; c’est pourquoi si la formation et le développement de l’ordre ne devaient pas avoir une portée dépassant le cadre de nos individualités, il n’y aurait aucune raison à ce que j’oriente le moindre intérêt en ce sens, mais que je le concentre au contraire tout entier sur mes propres réalisations.

Sans doute pourrait-on dire que les deux points de vue peuvent s’exercer sans se gêner mutuellement. Cela est peut-être possible quand on a atteint un certain degré de réalisation, mais en ce qui me concerne je dois avouer que tout cela fut pour moi une véritable « distraction », passagère il est vrai, car depuis, le calme est revenu et la barakah recommence à se manifester. Al-hamdu-li-Llâh wahdahu.

Je viens de vous exprimer ce que je pense à ce sujet, mais comme il ne s’agit là que d’une simple supposition de ma part, je vous serais reconnaissant de bien vouloir me donner quelques indications à ce sujet.
Louis Caudron à René Guénon, 16 juin 1936.

Sûrement, c’est la fonction de Schuon qui, comme vous le dites, donne de l’importance à tout cela, dont autrement il n’y aurait pas à se préoccuper. D’un autre côté, il est certainement regrettable qu’il n’ait pas pu acquérir tout d’abord plus d’expérience, ce qui aurait pu éviter bien des ennuis ; mais il faut bien tenir compte aussi de la difficulté des circonstances…
[…]

Pour la question du début de votre lettre, c’est bien ainsi en effet que j’envisage les choses, car la restauration initiatique en mode occidental me paraît bien improbable, et même de plus en plus comme vous le dites ; au fond, du reste, je n’y ai jamais beaucoup compté, mais naturellement je ne pouvais pas trop le montrer dans mes livres, ne serait-ce que pour ne pas sembler écarter « a priori » la possibilité la plus favorable. Pour y suppléer, il n’y a pas d’autre moyen que de recourir à une autre forme traditionnelle, et la forme islamique est la seule qui se prête à faire quelque chose en Europe même, ce qui réduit les difficultés au minimum. Une occasion se présentant, j’ai pensé tout de suite qu’il convenait de ne pas la laisser échapper, puisque cela pouvait présenter par là un intérêt d’ordre tout à fait général.
René Guénon à Louis Caudron, 27 juin 1936.

Au passage, ce dernier extrait a souvent été agité hors de son contexte, pour prétendre que Guénon voulait convertir l’Europe à l’Islam, ce qui est évidemment faux, déjà d’une part parce qu’il est ici question d’une organisation initiatique, dont la présence ne devrait même pas se faire sentir dans le monde extérieur, et d’autre part parce que Guénon parle dans le contexte de son époque, où il n’y avait pas de nombreuses branches de différentes traditions orientales en Europe, ayant accompagné l’arrivée massive des populations correspondantes, comme c’est le cas aujourd’hui.

Et côté occidental, Guénon a soutenu avec enthousiasme des initiatives ultérieures, telles que la constitution de la loge La Grande Triade :
Pour terminer sur une nouvelle plus agréable que tous ces racontars déplaisants, vous aurez peut-être déjà appris (cela date d’un mois environ) la constitution, sous les auspices de la G∴ L∴ D∴ F∴, de la L∴ La Grande Triade (vous pouvez naturellement voir tout de suite d’où vient ce titre), dont le Vén∴ fondateur est le F∴ Ivan Cerf, G∴ Or∴. Il s’agit d’une L∴ destinée à demeurer très fermée (une des conditions d’admission est une connaissance suffisante de mon œuvre) et où l’on se propose spécialement d’appliquer, dans toute la mesure du possible, les vues que j’ai exposées notamment dans les « Aperçus ». […] Vous pouvez penser si je suis heureux de ce résultat, qui me donne dès maintenant la certitude que le travail que j’ai fait et auquel j’ai consacré toute ma vie ne sera pas perdu !
René Guénon à Edmond Gloton, 17 mai 1947.
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2013/07/correspondance-de-rene-guenon-edmon.html

Ce qui montre, ici comme dans l’addendum de 1948 d’Orient et Occident, qu’aussi improbable que puisse paraître la restauration initiatique en mode occidental, il n’a en fait jamais fermé la porte.


Concernant la fonction, malheureusement Schuon entendait l’employer pour des motifs bien différents de ceux que Guénon envisageait.


2-b) L’intérêt de Schuon pour sa propre fonction : le pouvoir, les femmes et l’argent


L’épisode relaté ci-dessous est emblématique des différences de priorités entre Guénon et Schuon, ainsi que de l’absence de considération du second pour le premier, et pour ses propres disciples. Il n’aurait aucune raison d’être mentionné ici s’il s’agissait d’un détail de la vie intime de Schuon, mais au contraire celui-ci y a impliqué toute sa tarîqah. Il se passe à peine un an après que Schuon soit revenu de Mostaganem avec sa fonction. Il était alors accueilli par le groupe d’Amiens dont Caudron s’occupait. Divers frais de Schuon étaient payés par ses disciples, et ils lui avaient trouvé un emploi sur place dans un journal.

Je ne me rappelle plus si, dans ma dernière lettre, je vous disais que Sidi Aïssa [Schuon] était parti voir sa fiancée à Lausanne, comme il l’avait fait, du reste, une dizaine de jour auparavant. L’ennuyeux cette fois ci, c’est que, depuis le 28 qu’il est parti, il ne nous a donné de ses nouvelles que seulement aujourd’hui, bien qu’il savait que l’on pouvait avoir besoin de lui d’un moment à l’autre, pour ce fameux journal qui finit par sortir en hebdomadaire en attendant de sortir en quotidien.

Or, comme presque toujours en pareille circonstance, il n’était pas parti de trois jours, que l’on a mobilisé tous les collaborateurs du journal, et impossible de le toucher puisqu’il ne nous avait pas dit où lui adresser sa correspondance. Déjà mardi dernier, 3, le directeur avait dit à M. Ragout : « si vous ne me l’amenez pas ce soir, j’en embauche un autre dès demain ».

Dans sa lettre à M. Ragout il dit qu’il est retourné à Lausanne à cause de la maladie de sa fiancée (qui a une angine) et qu’il passe son temps à faire des dessins, et un article pour le Voile ; quant à son retour il le fixe à mardi 10.

Je lui ai envoyé une dépêche aussitôt en possession de son adresse : « Revenir immédiatement sinon place compromise ». Le directeur a, en effet, confié l’exécution des dessins que Schuon devait faire à un autre et il se peut que ce dernier, également à la recherche d’un emploi, fasse tout son possible pour garder cette place.

Il y a vraiment là une inconséquence de sa part ; il sait qu’on va avoir besoin de lui et il reste parti ; il dit : en cas d’urgence vous m’enverrez une dépêche, et il ne songe à donner son adresse que huit jours après son départ !!!

Passe encore s’il avait l’embarras du choix pour se caser, ou si la place ne lui convenait pas ; mais ce n’est ni l’un ni l’autre cas.
Louis Caudron à René Guénon, 6 mars 1936.

Ce qu’il y a de curieux par ailleurs, c’est que les voyages de Schuon ne semblent pas avoir d’autres motifs que celui de revoir sa fiancée, du moins, il n’en donne pas d’autre ; s’il s’agissait de nécessités initiatiques on en comprendrait mieux la nécessité. Je sais bien que son souci est très légitime ; je dois pourtant avouer qu’étant fiancé, je suis resté souvent plus d’un mois sans voir ma fiancée.

Quand je pense à tous les sacrifices que mes parents ont dû faire pour arriver à se créer une petite situation, on est un peu surpris de la façon dont les modernes envisagent les choses. Ainsi le premier souci de Schuon, aussitôt une place trouvée, sera de louer une gentille petite maison, pour offrir un intérieur confortable à sa femme, préférant (il me le dit textuellement) se restreindre sur la nourriture. Et les économies en cas de maladie ??? et l’insécurité toujours possible d’une place chez les autres en cas de crise ???

Je vous parle de tout cela, ce n’est pas, à proprement parler, pour critiquer, car tout cela ne me regarde pas et chacun fait ce qui lui plaît, mais vraiment il me semble qu’avec de telles façons de voir, on risque beaucoup d’aller au devant des désillusions, et de ne pas faciliter les choses ; parfois la bonne volonté de vouloir les aplanir se sent désarmée. Je me demande même si en ce temps de désordre extrême nous pouvons espérer grand-chose, au point de vue du recrutement sur une échelle assez vaste, comme le voudrait Schuon. Je sais bien qu’au point de vue situation pour lui ça simplifierait peut-être la question, car ce qu’un seul ne peut pas faire le nombre le pourrait ; mais cela est un autre point de vue.
Louis Caudron à René Guénon, 7 mars 1936.

Je disais à Sidi Aïssa : « Burckhardt s’inquiète de savoir ce que vous devenez ». Il a répondu : Ah oui, je n’écris jamais, et ils ont de mes nouvelles par… M. René Guénon. Heureusement que vous ne les attendez pas de lui personnellement, car Burckhardt – ni vous-même – n’en auriez beaucoup… Il m’a dit en effet : « M. René Guénon se plaint que je ne lui écrive pas ». Je vais encore dire quelque chose qui ne me regarde pas, mais il me semble que le temps ne doit pas être mis en cause, actuellement j’en dispose de beaucoup moins que Sidi Aïssa ; depuis un mois qu’il est ici, il aurait certainement pu le faire. Comme excuse, il m’a dit qu’il voulait toujours vous envoyer quelque chose de très complet, et qu’alors il n’en trouvait pas le temps.
Louis Caudron à René Guénon, 8 mars 1936.

pour ce qui est des voyages de Schuon, je ne comprends pas très bien non plus… De Bâle, on me dit aussi n’avoir de ses nouvelles que par moi ; je ne devine pas les raisons de ce silence ; et il est certain aussi qu’il pourrait bien m’écrire lui-même pour épargner un peu votre temps… C’est dire que je pense tout à fait comme vous sur tout cela ; et je vous remercie encore de me tenir si exactement au courant.
René Guénon à Louis Caudron, 22 mars 1936.

Dans l’entrevue suivante relatée par Caudron, Schuon, qui ne manque pas de culot, réprimande ses disciples de façon détournée, pour la remise en question de son infaillibilité par Guénon, et surtout pour la fuite concernant l’histoire de sa « fiancée », qui n’aurait jamais dû arriver à la connaissance de Guénon :
En descendant du train, Schuon est passé à notre magasin où il comptait trouver Allar pour lui redemander la clef de sa chambre. (Il l’avait laissée à Allar au cas où Jenny serait venu à Amiens ; il paraît que ce dernier est rentré à Bâle). Allar était justement sorti ; en attendant son retour, nous avons causé.
[…]

Schuon a commencé par dire :
« il va falloir que je prenne des sanctions contre Ragout (Acceptons d’abord, et soyons très sévère ensuite…) mais je ne sais pas comment. En tout cas il faudra que je reparle du secret initiatique auquel sont tenus les fuqaras. Il faudra même que je demande à M. René Guénon si, en raison des conditions dans lesquelles nous vivons, il ne serait pas bon d’exiger par un serment, l’engagement au silence, de la part du candidat, avant de l’admettre dans l’ordre.

« D’autre part, si je n’écris pas à M. René Guénon c’est parce que je ne suis pas un “bureau de renseignements” et que je n’ai pas la mentalité d’un “concierge”.

« Si je voulais, je pourrais écrire spontanément tout ce que j’entends, tout ce que je vois ; mais quand on écrit ainsi, sans un recul suffisant dans le temps, on ne voit pas les choses sous leur véritable jour et on dépasse toujours sa pensée. Moi, il me faut au moins six mois de réflexion avant de me prononcer sur un fait. »

(Les nouvelles que vous recevrez par cette voie ne seront donc jamais très fraîches ; mais leur exactitude et leur pondération compenseront !)

Un peu surpris, je lui demande ce à quoi il veut faire allusion.

« Je ne sais pas mais j’ai l’impression que certains ont la manie, dès qu’ils savent quelque chose, de se précipiter sur une feuille de papier et de l’envoyer à René Guénon. »

À qui voulez-vous donc faire allusion ?

« Je ne sais pas, mais les parisiens ont l’esprit très concierge, et une fois j’ai dit à Clavelle que je ne partageais pas ses craintes sur le fait de ma présence à la rédaction d’un journal. Cela suffit pour qu’il ait pris aussitôt sa plume pour l’écrire à René Guénon. Je dis cela car dans la dernière lettre de René Guénon j’ai senti un changement de ton à mon égard. Il a donc fallu que quelqu’un aille bavarder sur mon compte. Comme je n’écris jamais à René Guénon je ne me défends donc pas, et c’est moi qui ai tort. Si l’on se met à douter de tout ce que je dis et à aller demander à René Guénon si c’est vrai, je ne pourrai plus rien dire. Si l’on n’a pas confiance en moi, l’avenir de l’ordre est compromis.

« Parce que je suis moqaddem, on voudrait que je sois parfait ; mais je suis un homme comme les autres. Je suis modeste et timide et j’aimerais mieux rester tranquillement dans mon coin, plutôt que de servir de cible à toutes les critiques. Si l’on a quelque chose à me reprocher, qu’on me le dise, sans avoir besoin d’aller le dire à René Guénon.

« D’abord du point de vue de l’ordre, on ne doit rien écrire à René Guénon qui n’ait pas passé par mon contrôle. René Guénon n’appartient pas à notre ordre et on n’a pas le droit d’aller demander à un autre si ce que le moqaddem a dit était vrai. Qu’on le fasse, je n’y vois aucun inconvénient à condition que je le sache. »

Comme vous le voyez, tout ceci dépasse le cadre d’une simple conversation avec Clavelle à propos du journal. Bien que Clavelle puisse continuer à mériter de la part de Schuon l’épithète de « concierge », il est bien certain également que dans l’esprit de Schuon il n’est pas le seul à la mériter. À Paris, s’il fait la même leçon à Clavelle, il commencera par dire : j’ai l’impression qu’à Amiens, Caudron a dû écrire à René Guénon, etc.
Louis Caudron à René Guénon, 2 avril 1936.

Ce qui au passage ne l’empêche pas, dans la même lettre, d’essayer de se décharger de sa fonction sur Guénon :
« Quand je vous ai présenté Ragout j’étais persuadé que vous étiez en mesure d’apprécier le degré de sa qualification, maintenant que je sais qu’il n’en est pas ainsi, je puis vous demander quelle garantie peuvent vous donner des admissions aussi rapides, sans que vous ayez pu nous rendre compte, non seulement de l’aptitude, mais également de la continuité possible d’un candidat qui n’a même pas été soumis pendant un certain temps aux prescriptions de la sharya ? »

« Oui, dorénavant, il faudra en effet se montrer plus sévère, et attendre que le candidat ait d’abord suivi les rites pendant plusieurs mois. On pourrait aussi n’accepter que sur recommandation de René Guénon. »

Là, nous retombons dans l’exagération, car je ne pense tout de même pas qu’on puisse nous demander d’entretenir une correspondance avec chaque candidat pour que vous puissiez vous rendre compte par vous-même de son aptitude.
Louis Caudron à René Guénon, 2 avril 1936.

Cela dit pour ne pas l’oublier par la suite, je reviens à Schuon : il a bien dit aussi à Préau qu’il allait m’écrire, mais je n’ai encore rien reçu jusqu’ici. En tout cas, la conversation que vous avez eue avec lui a tout de même remis un certain nombre de choses au point ; mais comment a-t-il bien pu s’imaginer que, si vous ou d’autres me tenez au courant de ce qui se passe, c’est pour le plaisir de raconter des histoires ? Et, s’il fallait à tout le monde 6 mois de réflexion avant d’écrire, je ne sais vraiment pas trop comment on ferait… Il faut espérer que cette explication l’amènera au moins à être plus prudent en ce qui concerne les admissions ; seulement, je pense qu’il n’ira pas jusqu’à me demander avis sur tous les candidats, d’autant plus que ce n’est pas précisément facile pour des gens qu’on n’a jamais vus et qu’on ne connaît que par correspondance. Il doit d’ailleurs être bien entendu que je ne veux absolument prendre la « direction » de quoi que ce soit, mais aussi que, quand il s’agit non de conseils individuels, mais d’indications ayant une portée générale, je ne peux pas me refuser à les donner dans la mesure du possible ; mais encore faut-il d’abord qu’on juge à propos de me les demander… – Enfin, il faut maintenant que j’attende ce que Schuon va m’écrire ; je vous en reparlerai donc une prochaine fois.
René Guénon à Louis Caudron, 17 avril 1936.

La « clé » de cette « crise » gît dans les affaires pré-matrimoniales de Schuon ; je pensais que vous étiez au courant, c’est pourquoi je ne vous en ai pas parlé, en tous cas vous comprenez mieux maintenant le pourquoi des nombreux voyages de Schuon à Lausanne.

L’avenir et le bien de l’ordre sont suspendus à la réalisation éventuelle de ce mariage. Schuon a dit en effet à Pierre Georges que « si son mariage échouait, c’était l’effondrement de l’ordre et de tout ce qui a été fait jusqu’à présent » ; Pierre Georges va vous en parler tout au long, car il y a encore là-dedans des histoires invraisemblables, qui dans un autre genre, rivalisent avec celles de Ragout.

De Oesch, (qui prend connaissance en premier des lettres que Schuon adresse à sa fiancée, et qui dicte, paraît-il, les réponses que celle-ci doit faire à Schuon) Schuon a dit, lui-même, qu’il était vis-à-vis de lui (Oesch) comme Milarépa l’était par rapport à Marpa ! Vous avez peut-être su en son temps, alors que Oesch n’était même pas encore musulman, Schuon voulait le faire assister à un dhikr, afin de l’impressionner, et ainsi le décider à demander son admission dans l’ordre ! (1)
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1 – Schuon pensait arriver ainsi plus facilement à ses fins : son mariage ; mais cela n’a pas complètement tourné comme il le désirait […]

Dans sa dernière conversation avec Pierre Georges, Schuon lui a dit qu’on devrait le couvrir d’or, lui qui avait été chercher la barakah et l’apportait en quelque sorte à domicile… Il avait dit quelque chose d’analogue ici, en disant que s’il n’avait pas passé son temps à faire de la métaphysique et à aller chercher la barakah, il aurait à l’heure actuelle une situation sociale comme les autres.

Enfin, Pierre Georges nous parlera de tout cela ; inutile de dire qu’il juge très sévèrement l’attitude de Schuon, il dit même que si Schuon continue à persister dans sa manière d’être et d’envisager les choses, nous serons obligés de nous désolidariser de lui. Il estime que c’est l’un ou l’autre : ou Schuon reconnaît ses imprudences et ses errements sur certains points et consent alors à adopter un programme conforme à ce qu’il doit être, ou bien… là, la question est épineuse. En tous cas, si c’est pour augmenter le désordre, c’est inutile de continuer.

Schuon dit que l’ordre passe par une crise ; mais où en est l’origine véritable ? Dans sa dernière conversation avec moi, il avait l’air d’en attribuer les causes à « Amiens » (1) et plus particulièrement à M. Ragout. En ce qui concerne ce dernier, il ne faut tout de même pas en exagérer l’importance, quant à l’ordre en général ; jusqu’à présent tout s’est borné à des ennuis matériels, soit avec Schuon, soit avec moi. Quant à ses élucubrations doctrinales, le plus grand tort qu’il a pu faire, c’est encore à lui-même. Ses indiscrétions ? On peut en reprocher autant à Schuon, qui, lorsque Chabot est arrivé à Amiens pour la seconde fois, l’a emmené au café pour « causer un peu », mais de telle façon que les garçons intéressés par la nouveauté de la conversation, y ont pris grand intérêt. Chabot impressionné par cette première rencontre avec Schuon n’a pas osé lui en faire la remarque. Une autre fois avec Allar, alors qu’ils prenaient ensemble leur petit déjeuner sur le « zinc », il discutait des affaires de l’ordre ; Allar dès qu’il l’a pu, s’est empressé de faire dévier la conversation.
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1 – Il a dit à Pierre Georges que la zaouïa d’Amiens était un « nid de vipères » !!! et qu’il était tombé là comme dans un guet-apens.

Parmi les sanctions à prendre, Schuon envisageait la dissolution (?) de la zaouïa d’Amiens. Je ne vois pas pourquoi il veut se montrer aussi sévère à notre égard, car enfin, en dehors de ses déceptions matérielles, il n’a aucun acte d’indiscipline à nous reprocher. Bien entendu, il peut être contrarié à cause de moi, qui vous ai fait part de mes impressions, mais là dedans je suis seul responsable, les autres n’y sont pour rien. Les autres ? Ragout : Kshatriya indompté et sans parole ; Allar pour qui il a peu d’estime et Baudouin qu’il trouve maintenant superficiel (?) : je sais bien que dans de telles conditions, l’ensemble ne vaut pas cher. Il peut également nous reprocher de n’avoir eu pour lui que du respect et de la correction, alors qu’il s’attendait peut être de notre part à une vénération au moins égale à celle que les Suisses semblent lui témoigner. Ne croyez pas que j’ironise ; ce n’est pas le moment, la chose est trop sérieuse, mais vraiment on pourrait se le demander quand on songe à ses prétentions. Ne prétend-il pas – à l’instar du Prophète – à une sorte d’impeccabilité, qui situe maintenant sa conduite hors d’atteinte de toute critique (je pense que Pierre Georges pensera à vous en parler) ?
Louis Caudron à René Guénon, 14 avril 1936.

Quant à Schuon, il a finalement dit à Préau qu’il n’osait pas m’écrire, parce qu’il avait peur de dire sur les uns ou les autres des choses qui risqueraient d’être mal interprétées ; décidément, ce n’est donc pas de son côté que je peux attendre de grands éclaircissements sur la situation ! Je ne croyais tout de même pas que les choses avaient fini par se gâter au point qu’il en soit arrivé à parler de « dissolution » ; franchement, je ne comprends pas du tout comment cela pourrait se justifier… Tout ce que vous m’apprenez est d’ailleurs bien extraordinaire et, je dois le dire, inattendu ; je vous en remercie, car vous avez bien raison de penser qu’il est nécessaire que je sois informé de ce qu’il en est, si peu agréable que ce puisse être. Moi qui avais compté sur la fonction de Schuon pour me soulager un peu, voilà que c’est tout juste le contraire qui se produit et qu’il n’y a là pour moi qu’une source de nouvelles préoccupations ! – Le rôle d’Oesch est toujours loin d’être clair pour moi ; vous savez sans doute qu’il est à Paris en ce moment ; c’est d’autant plus singulier qu’il s’est marié dernièrement, ce que je viens seulement d’apprendre, et qu’il est venu seul pour un mois… Quant au mariage de Schuon, je ne m’explique pas comment le sort de l’Ordre peut y être lié d’une façon quelconque ; cette confusion entre les questions purement « personnelles » et les autres est toujours pour moi un sujet d’étonnement. Pour ce qui est de ses imprudences, elles s’expliquent sans doute par sa trop grande confiance en lui-même, qui m’a inquiété depuis longtemps déjà…
René Guénon à Louis Caudron, 27 avril 1936.

En ce qui concerne Albert Oesch, je pense que Pierre Georges vous racontera en détail la scène extraordinaire au cours de laquelle Albert Oesch s’est accusé d’avoir exercé une véritable tyrannie sur Schuon, et avoué que depuis son entrée dans la tariqah, il n’avait jamais accompli les rites ! Dans de telles conditions, comment s’étonner du désordre actuel ?

Quant à Schuon lui-même, la vérité est qu’il est absorbé tout entier par des choses d’ordre individuel : sa passion quelque peu exaltée pour Melle Oesch l’empêche de s’occuper sérieusement de quoi que ce soit. Depuis des mois, c’est cela qui passe avant tout ; dans bien des cas, l’intérêt de la tariqah n’a été qu’un prétexte pour aller à Lausanne voir Melle Oesch. – Pensez-vous que Caudron et les Balois n’aient pas d’autre emploi de leur argent ? – Ce qui peut excuser Schuon dans une certaine mesure, c’est que, s’il a 30 ans d’âge, il en a 18 sentimentalement et sensuellement. Un psychanalyste dirait qu’il fait du « refoulement ». – Et comment sortir de cette situation : Schuon n’a pas de situation pour fonder un foyer et la jeune personne ne l’aime pas ? C’est évidemment en lui-même que Schuon doit trouver la solution… J’avoue que je ne puis m’empêcher de plaindre le malheureux qui se trouve dans une telle situation, avec une si lourde responsabilité sur les épaules…
Marcel Clavelle à René Guénon, 25 avril 1936.

Par la suite, Schuon a visiblement arrangé les apparences :
J’ai reçu hier votre lettre du 6 mai, et je savais déjà depuis 2 jours, par un mot de Schuon, l’heureux dénouement des derniers incidents, dont je vous avoue que j’avais été fort inquiet. Enfin, comme vous le dites, il est bien à souhaiter que la leçon de prudence qu’il convient d’en tirer ne soit pas perdue pour les uns et les autres…

Il est certain que, comme vous le reconnaissez vous-même, c’est le « ton » de votre lettre qui était regrettable, plutôt que le fond même ; mais peut-être fallait-il en effet que les choses en arrivent à ce point pour mettre fin à cette situation anormale qui ne durait que depuis trop longtemps… – En ce qui concerne l’attitude de Schuon, Pierre Georges m’a donné des explications détaillées après avoir pris connaissance de la 1re lettre qu’il m’a adressée (celle dont il a été question chez Préau) ; je dois dire que, dans les 2 autres lettres qui ont suivi celle-là, j’ai remarqué un changement assez sensible. Cela a d’ailleurs coïncidé avec le départ d’Oesch, mais je ne sais pas quelle conclusion il convient d’en tirer au juste…

Schuon […] me dit aussi que ses difficultés avec Oesch (auxquelles il n’avait encore fait aucune allusion jusque là) sont maintenant résolues ; mais, comme il ne s’explique pas davantage là-dessus, je ne sais pas au juste comment il faut l’entendre.
[…]

Enfin, je souhaite pour nous tous que l’« atmosphère » soit maintenant moins troublée et que nous soyons bien réellement arrivés à la fin de tous ces tracas !
René Guénon à Louis Caudron, 17 mai 1936.

Quant à Schuon, je n’ai pas eu de nouvelles de lui depuis qu’il est à Mulhouse, ou du moins je n’en ai eu qu’indirectement par Bâle, où il semble qu’il recommence à aller de temps à autre.
[…]

En ce qui concerne le changement d’attitude dont vous parlez chez Pierre Georges, je dois vous avouer que je n’en ai rien remarqué, car, s’il a hésité un moment à m’envoyer ce qu’il avait préparé, il s’y est décidé après avoir pris connaissance de la lettre par trop incomplète de Schuon. Celui-ci ne soufflait pas mot d’Oesch ; Pierre Georges m’en a parlé au contraire longuement, et il n’y a que par lui que j’ai su exactement ce qu’il en était de cette histoire. Dans sa dernière lettre, où il m’annonçait son prochain départ de Paris, Schuon m’a dit seulement, sans aucune autre explication, que certaines difficultés qui existaient entre lui et Oesch étaient résolues ; j’en suis d’ailleurs encore à me demander en quoi consiste cette solution… – Sûrement, c’est la fonction de Schuon qui, comme vous le dites, donne de l’importance à tout cela, dont autrement il n’y aurait pas à se préoccuper. D’un autre côté, il est certainement regrettable qu’il n’ait pas pu acquérir tout d’abord plus d’expérience, ce qui aurait pu éviter bien des ennuis ; mais il faut bien tenir compte aussi de la difficulté des circonstances…
René Guénon à Louis Caudron, 27 juin 1936.

Ce n’est qu’un exemple d’usage détourné que Schuon faisait de sa fonction. Notamment, nous aborderons plus loin l’invraisemblable infaillibilité dont il se targuait en l’invoquant, ainsi que ses tendances à la propagande.


2-c) L’isolement de Guénon par Schuon


On a vu que Schuon ne tenait évidemment pas à ce que Guénon soit informé de ses frasques impliquant sa fonction. Cela ne se limite pas à la poursuite de Madeleine Oesch, la soi-disant « fiancée », Schuon organisait déjà cet isolement avant :
Il paraît que Schuon est en effet très occupé actuellement ; c’est sans doute pour cela que, depuis assez longtemps déjà, il ne m’a pas donné de ses nouvelles directement.
René Guénon à Louis Caudron, 7 juillet 1935.

Vous serez bien aimable de continuer à me tenir au courant ; je ne peux pas beaucoup compter pour cela sur Schuon, car il n’écrit que bien rarement et irrégulièrement… Il y a certainement des choses dont il aurait beaucoup mieux valu me parler tout de suite, comme l’affaire de Tahiti par exemple ; il paraît que, si on ne l’a pas fait, c’est qu’on craignait de m’ennuyer avec ces questions ; tout de même, la chose était assez importante pour qu’un tel scrupule soit peu justifié en pareil cas… D’autre part, depuis qu’A. Muller est venu ici, Burckhardt, après l’avoir vu, s’est décidé à m’écrire pour me demander des précisions sur différents points, et il promet aussi de me tenir désormais plus régulièrement au courant de ce qui se passe en Suisse. – Il est certain que mon éloignement peut être cause de quelques difficultés, mais, tout de même, on peut y remédier dans une certaine mesure par la correspondance.
René Guénon à Louis Caudron, 14 février 1936.

Et il l’a continué ensuite :
Je ne suis pas étonné de ce que vous me dites pour Schuon et sa correspondance, puisque je suis moi-même souvent bien des mois sans rien recevoir de lui.
René Guénon à Louis Caudron, 15 janvier 1937.

Les dernières lettres de Schuon que j’ai reçues moi-même sont très brèves et ne disent en somme pas grand’chose ; il se plaint toujours du manque de temps libre. D’autre part, il se déclare très mécontent que Chabot soit venu ici sans lui en avoir demandé l’autorisation, ce que je trouve vraiment excessif.
René Guénon à Louis Caudron, 26 juin 1937.

Schuon, depuis la guerre, habite toujours Lausanne ; on peut naturellement lui écrire ([…]), mais je dois vous dire qu’il ne répond que rarement aux lettres ; si cependant vous voulez essayer, dites-lui que c’est moi qui vous ai donné son adresse.
René Guénon à Guido de Giorgio, 17 janvier 1949.


2-d) Schuon et ses disciples : des hypocrites et des manipulateurs


Cela va plus loin qu’un isolement, Schuon fera toujours en sorte d’amadouer Guénon lors de ses contacts avec lui (il s’« adaptait » à ses interlocuteurs). Il ne lui avouait pas en face tout le mal qu’il disait de lui dans son dos, ce qui revenait à Guénon par les disciples fanatisés de Schuon, qui lui s’en défaussait et rejetait la faute sur ceux-ci. Comme toute personne saine et dénuée de paranoïa, Guénon mettra du temps à se rendre compte de leur duplicité.

Quoi qu’il en soit, ayant lu très attentivement le livre de Frithjof Schuon, y compris les dernières additions qu’il y a faites, je n’y ai pas trouvé la moindre trace d’une opposition quelconque avec ce que j’ai écrit, et je ne vois même pas que cela fasse une différence réelle au fond ; je dois ajouter aussi que les lettres que j’ai reçues de lui ne me permettent guère de croire à une divergence de vues.
René Guénon à Luc Benoist, 3 juillet 1946.

C’est bien dommage que vous n’ayez pas pu aller à Marseille avec Allar, comme vous en aviez eu l’intention, pour rencontrer Martin Lings ; mais je pense que du moins Allar aura dû vous mettre au courant de ce qu’il a appris de celui-ci. Fort heureusement, bien des malentendus se dissipent enfin ; les lettres que j’ai reçues de Suisse en ces derniers temps sont très rassurantes aussi, et il en résulte notamment que les prétendues « divergences » dont on avait tant parlé sont inexistantes en fait, car on ne peut vraiment appeler ainsi de simples différences dans la façon d’exprimer certaines choses. […] ce qu’il y a de certain, c’est que bien des choses ont été exagérées et déformées, soit simplement du fait de circonstances telles que l’éloignement entre Paris et Lausanne et l’absence de toute communication pendant plusieurs années, soit par des racontars comme ceux de Jannot.
René Guénon à Louis Caudron, 5 octobre 1946.

Je viens d’ailleurs de recevoir une lettre de Frithjof Schuon, écrite après la lecture de mon 1er article, à la suite duquel il envisage de modifier quelques passages de ses « Mystères christiques » ; il paraît bien n’avoir jamais eu à cet égard les prétentions que certains lui ont attribuées, et n’avoir jamais pensé que les conseils qu’il peut donner à des catholiques représentent l’équivalent ou le substitut d’une initiation quelconque. Je crois donc, d’après cela, que quelques-uns se sont tout simplement illusionnés et ont encore exagéré et déformé les choses comme on a déjà eu à le constater en plusieurs autres circonstances.
René Guénon à Louis Caudron, 5 novembre 1949.

Je vois par ce que vous me dites que Vâlsan a maintenant terminé ce travail dont il m’avait parlé, et j’espère donc le recevoir d’ici peu ; il est tout à fait d’accord avec moi sur le fond de la question, mais il a eu la possibilité, que je n’avais pas, de faire des recherches qui lui auront permis de mettre plus complètement les choses au point. Ce que Vâlsan vous a dit au téléphone ne me surprend guère, car, malgré la bonne volonté dont Frithjof Schuon a fait preuve pour apporter certaines modifications et suppressions, à la suite de mes articles, à ce qui s’y rapportait dans son livre, j’ai bien aussi l’impression que, en Suisse, on n’aime pas beaucoup à parler de ce sujet ; dans les lettres que j’ai reçues des uns et des autres à propos des récents incidents que vous connaissez, il n’y a pas été fait la moindre allusion ; et pourtant, comme vous le dites, c’est bien uniquement d’une question de vérité qu’il s’agit en tout cela…
René Guénon à Louis Caudron, 8 mars 1950.

J’ai été plutôt surpris, mais d’ailleurs agréablement, en lisant les extraits de la lettre de Sheikh Aïssa que vous me communiquez, puisqu’il semblait qu’il ait été décidé précédemment de mettre fin « d’autorité » à la controverse (c’est du moins ce que j’avais cru comprendre d’après la lettre de Vâlsan à Sheikh Aïssa, car, sa lettre que vous m’aviez annoncée n’étant toujours pas arrivée, je n’ai pas eu de précisions sur ce qui s’est passé lors de sa rencontre avec J.-A. Cuttat) ; qu’est-ce qui a bien pu amener ce changement ?
René Guénon à Louis Caudron, 4 juin 1950.

Voici le genre de bruits qui étaient lancés depuis la tarîqah, et que Cuttat avait niés lorsque Clavelle les lui avait présentés :
Depuis plusieurs années les foqara français revenant de Suisse ont, en grand nombre, rapporté que les Suisses considéraient Frithjof Schuon comme un jivan-mukta, voire un Avâtara (en ce qui concerne la première de ces qualités, c'est à M. Cuttat lui-même qu’un jeune faqir de France attribuait cette affirmation) et, comme tel, maître spirituel ayant une juridiction s’étendant à toutes les formes traditionnelles. Il n’était pas choquant en soi que des foqara attribuent à leur Sheikh de tels degrés, mais la fréquence des propos à ce sujet conduisait à penser qu’ils constituaient un thème courant de conversations dans l’entourage de Frithjof Schuon, qu’il était difficile, dans ces conditions, de croire que de tels bruits se propageaient ainsi sans l’approbation de l’intéressé. Et de telles revendications paraissaient inadmissibles.
[…]

De nombreux foqara revenant de Suisse ont déclaré que les membres touchant Frithjof Schuon de près ne se gênaient pas pour dire que l’œuvre de René Guénon avait été utile en son temps afin de permettre la constitution de la tariqah, mais que le rôle de René Guénon était maintenant terminé puisque Frithjof Schuon était là ; qu’il était regrettable que René Guénon continue à écrire alors qu’il ne faisait que se répéter, mais que c’était là une espèce de manie qu’il avait contractée et dont il ne pouvait se défaire ; qu’il ferait beaucoup mieux, au lieu d’écrire, de faire davantage d’invocation ; que ce n’était d’ailleurs rien de plus qu’un faqir comme les autres mais doué d’une faculté qui en faisait une sorte de remarquable machine à écrire. J’ai ajouté qu’on avait poussé l'inconvenance jusqu’à faire circuler le bruit qu’on envisageait de conférer à René Guénon comme une grâce exceptionnelle la fonction de moqaddem de Frithjof Schuon.
Marcel Clavelle à René Guénon, 10 octobre 1950.

Il est vrai que les Suisses ont pris maintenant le parti de tout nier ou à peu près, et de qualifier de « fausses informations » tout ce qui les gêne ; ils se contredisent d’ailleurs eux-mêmes à chaque instant, chacun dément ce qu’un autre a dit, et ainsi de suite ; et ce sont eux qui accusent les autres de mauvaise foi !
René Guénon à Louis Caudron, 17 octobre 1950.

Caudron a fini par avoir confirmation que l’hostilité des schuoniens envers Guénon était bien attisée par Schuon lui-même, qui ne lui a pas pardonné de l’avoir contredit au sujet de l’initiation chrétienne, et qui remontait ses disciples contre lui plutôt que de s’expliquer avec lui franchement :
Voici maintenant un compte rendu de ma rencontre avec le Sheikh : je l’ai d’abord vu en compagnie des amis chez Bletry ; je reviendrai tout à l’heure sur cette séance au cours de laquelle, sans avoir demandé à le voir, il m’a donné rendez-vous pour le lendemain midi. Après le déjeuner il m’a emmené à travers les rues du quartier latin. Au cours de cette promenade qui a duré deux heures, il a commencé par m’exposer les raisons pour lesquelles il avait écrit sur les « mystères christiques ». Celles-ci reposent sur le caractère purement ésotérique et initiatique du christianisme lors de sa fondation et dont l’évidence est impliquée par l’absence d’une sharyah propre ; tel est d’ailleurs l’enseignement qu’il a reçu en Afrique du Nord. Or, une silsilah monastique a toujours assuré depuis la continuité de la transmission de l’influence et des moyens de grâce christiques. À l’époque de la parution de son article vous ne lui avez rien objecté à cet égard et avez paru être d’accord avec lui dans votre correspondance avec lui. Un an après, à la suite des lettres écrites par les uns et les autres, vous avez seulement émis une opinion différente en publiant brutalement, pour ainsi dire, vos articles sur « Christianisme et initiation ». Il a été fort déçu de ces articles qui, loin d’apporter une solution décisive, se retranchent derrière une affirmation pure et simple et semblent résulter davantage de votre manque de sympathie et d’affinité bien connu (sic) pour le christianisme, que de l’évidence. Pour faire apparaître celle-ci il faudrait répondre au moins à ces questions : 1o Quel est le procédé de faire descendre une influence spirituelle d’un niveau à un autre ? 2o Qui a employé ce procédé ? 3o D’où le sait-on ? 4o En quoi consiste – en admettant que les sacrements n’ont pas de validité initiatique – l’initiation chrétienne ?

Comme je lui faisais observer qu’une mise au point de lui à vous, directement, aurait été de beaucoup préférable, à cette polémique que cette divergence a déclenchée, il m’a répondu qu’il était impossible de traiter avec vous une question sur laquelle vous sentiez une divergence d’opinion et que vous préfériez l’éluder. C’est ce qui se serait passé avec « un homme extrêmement intelligent et qui vous est dévoué » (Burckhardt) lequel, loin de recevoir les éclaircissements sollicités dans sa lettre, en aurait reçu un d’un ton plutôt sec. Il m’a demandé si, dans ces conditions, je le tenais pour « responsable » de la situation présente.
Louis Caudron à René Guénon, 22 septembre 1950 (lettre jointe à celle du 29 septembre 1950).

Quant à votre conversation avec Sheikh Aïssa, je n’en suis nullement surpris, mais elle confirme nettement que c’est bien de lui-même que venaient les appréciations formulées par les uns et les autres au sujet de mes articles sur le Christianisme, et, d’autre part, elle m’explique assez bien son mécontentement contre vous ; comment, en effet, peut-on se permettre de contredire quelqu’un qui est si persuadé de sa propre infaillibilité en toutes choses ?
René Guénon à Louis Caudron, 17 octobre 1950.

je pense que, si Sidi Mustafa [Vâlsan] n’a pas fait état des griefs les plus essentiels dans sa 1re lettre à Sheikh Aïssa, ce doit être parce qu’il ne voulait pas fermer la possibilité d’une séparation « à l’amiable », ce qui en effet était certainement préférable. D’un autre côté, je me demande si Schaya n’a pas fait à Lausanne des rapports très incomplets, à moins que ce ne soient les autres qui aient préféré passer sous silence les points les plus importants, parce qu’ils étaient aussi les plus gênants pour eux ; du reste, avec leurs contradictions et leurs démentis continuels, il est évidemment impossible de débrouiller exactement la vérité dans tout cela…
René Guénon à Louis Caudron, 26 octobre 1950.

On voit ici la duplicité des schuoniens (qui, avec les disciples de Krishna Menon, cernaient littéralement Guénon au Caire) :
Il est encore apparu, comme vous le verrez, certaines choses qui tendent à confirmer que l’adresse des Pyramides n’est pas sûre ; je vous demanderai donc, bien qu’il y ait encore au moins 3 semaines de tranquillité, de m’écrire à partir de maintenant à l’adresse suivante :
     Sheikh Abdel-Wâhed Yahya,
     10 Mercerie Ramâdan,
     5, Shara Saad Zaghlul,
     Gizah.
[…]

J’en viens maintenant aux affaires de Suisse : tout d’abord, peu après vous avoir écrit la dernière fois, j’ai reçu de nouvelles lettres de Frithjof Schuon et de Burckhardt ; Martin Lings les a encore apportées lui-même, et, comme toujours en pareil cas, il paraissait très pressé d’en voir le contenu, mais, en réalité, je crois bien qu’il en avait déjà pris connaissance avant moi ! En effet, comme je lui avais passé le commencement de la lettre de Burckhardt avant d’avoir fini de lire la dernière feuille, il vit qu’il n’avait que 3 feuilles entre les mains et dit d’une façon en quelque sorte machinale : « Je croyais qu’il y avait 4 feuilles… » ; puis il s’arrêta brusquement, s’apercevant probablement qu’il faisait une « gaffe », et il se mit à parler de tout autre chose. Cela avait naturellement éveillé nos soupçons ; aussi, après son départ, nous avons examiné les enveloppes de près, et nous avons constaté qu’elles avaient été décollées et recollées avec soin, mais pourtant pas assez habilement pour que cela ne se voie pas, et qu’il en était aussi de même de la précédente lettre de Burckhardt. Ainsi, l’adresse des Pyramides n’était donc réellement pas sûre, et il se peut très bien que des choses semblables se soient déjà produites bien des fois avant cela ; heureusement, il n’y vient plus maintenant que des choses assez peu importantes, sauf naturellement les lettres de Suisse.
[…]

Les voyageurs des Pyramides doivent décidément arriver demain ; qui sait quelles querelles Martin Lings va bien pouvoir me chercher encore et ce qui en résultera ? …
René Guénon à Marcel Clavelle, pas de date renseignée (extraits de lettres publiés dans les années 70 dans la Rivista di Studi Tradizionali).

À ce propos, certains ont dit que Guénon s’était trompé, que ce n’était pas Martin Lings mais la censure qui avait ouvert les lettres. Cette explication n’a pas de sens, elle ne change rien à ce qui compte ici, qui était que Lings connaissait à l’avance le nombre de pages. Mais il ne s’est pas limité à cela, il a été jusqu’à publier une traduction en anglais du recueil Symboles Fondamentaux de la Science Sacrée, en supprimant d’un article de Guénon un passage qui ne lui plaisait pas, comme il l’explique dans son avant-propos :
On the other hand we have omitted one of the later chapters (71 of the French edition) which in our opinion should not have been included. The same applies to the also omitted closing paragraphs of chapter 6 [Le Saint Graal], which have nothing to do with symbolism and which raise certain problems that call for more annotation than we would venture to give.
https://archive.org/stream/reneguenon/1962%20-%20Symbols%20of%20Sacred%20Science%20-%20Fundamental%20Symbols%20-%20The%20universal%20language%20of%20sacred%20science#page/n9/mode/2up

Tout cela car les thèses de Schuon étaient en désaccord avec la fin de l’article Le Saint Graal (datant de février-mars 1934, c’est-à-dire bien antérieurement aux Mystères christiques de Schuon, de juillet-août 1948). Changer la composition d’un recueil qui de toute façon n’avait pas été établi par Guénon, c’est un autre sujet, cela peut éventuellement se justifier, mais cette censure éhontée d’un morceau d’article montre le degré de fanatisme de Lings.

D’autre part, j’ai reçu une lettre de Burckhardt, qui, au sujet de mes réponses à Martin Lings, dit « que la violence de ces lettres l’a douloureusement frappé, et qu’il ne parvient pas à concilier cette impression avec les circonstances qui ont évoqué mes remarques si sévères » ; il me semble pourtant que ce n’est pas bien difficile à comprendre ! … J’admire qu’on puisse pousser la mauvaise foi aussi loin.
[…]

Cela ne m’étonne guère, car, au point de vue technique, l’ignorance de tous ces gens, à commencer par Frithjof Schuon lui-même, est véritablement effrayante…
[…]

En pensant à toutes ces histoires, je crois qu’il faudra faire très attention à tout ce que Frithjof Schuon et les Suisses voudront faire passer dans les « Études Traditionnelles », car il se pourrait qu’ils glissent dans quelque article quelque chose qui serait dirigé contre nous, peut-être sous une forme plus ou moins déguisée. C’est déjà bien assez de ce qui est arrivé avec la fameuse note des « Mystères christiques », et il ne faudrait pas risquer de s’exposer à quelque nouvelle histoire de ce genre, et qui serait peut-être pire encore cette fois.
René Guénon à Marcel Clavelle, 18 septembre 1950.


2-e) Un projet de tarîqah qui débouche sur une secte à prétentions universalistes


Au bout de 15 ans, les résultats de la tarîqah de Schuon n’étaient pas brillants :
Je ne comprends que trop bien les réflexions quelque peu « désabusées » que vous me citez et celles que vous y ajoutez vous-même ; évidemment, tout cela est bien différent de ce qu’on pouvait espérer et de ce que j’avais envisagé moi-même au début de la tarîqah, qui me paraissait devoir donner satisfaction aux demandes de beaucoup ; je dois dire d’ailleurs que ce que j’ai toujours considéré comme l’essentiel, et qui subsiste en tout cas, c’est le rattachement initiatique régulier ; mais, à part cela, il faut convenir que, avec toutes ces dissensions et ces « départs », les résultats sont loin de ce qu’on aurait dû en attendre. Pour ma part, vous savez que je me suis toujours efforcé, autant que possible, de ne pas intervenir dans tout cela, préférant, même quand il me revenait des choses plus ou moins déplaisantes, faire comme si je ne m’en apercevais pas.
René Guénon à Louis Caudron, 22 avril 1950.

Mais même la validité de la tarîqah est devenue douteuse. Des membres ont commencé à se plaindre de son altération :
Les réflexions que vous avez échangées avec Clavelle concordent bien avec ce que je pense moi-même ; il semble vraiment qu’on oublie un peu trop, en Suisse, que rien ne se serait fait si je n’y avais pas été pour quelque chose, et je me demande même si Frithjof Schuon se souvient encore de ce qu’il m’a raconté autrefois lui-même sur la façon dont il a été reçu la 1re fois qu’il est allé à Mostaganem… Malgré tout, je ferai toujours tout le possible pour éviter une scission quelconque, qui n’est certes pas souhaitable, comme je l’écrivais encore dernièrement à Clavelle ; mais il est bien certain qu’on ne peut jamais être sûr qu’il ne surviendra pas encore de nouveaux incidents qu’on ne pourra pas toujours faire semblant d’ignorer. – Je viens de recevoir une lettre de Meyer, qui raconte des choses assez bizarres sur ce qu’il appelle « les changements survenus dans la tarîqah » ; il y en a qui sont probablement peu justifiées, mais il y en a aussi d’autres qui s’accordent assez bien avec tout ce que j’ai su par ailleurs.
René Guénon à Louis Caudron, 14 mai 1950.

Ce qui a été confirmé par la suite :
[…] quand on rapproche toutes ces choses, on s’étonne beaucoup moins que la situation en soit arrivée peu à peu au point où elle en est actuellement ; en tout cas, on ne pourra pas me reprocher d’avoir manqué de patience en ne disant rien et en cherchant même constamment à tout arranger pendant si longtemps !
[…]

à Lausanne, les observances rituéliques ont été réduites au strict minimum, et que la plupart ne jeûnent même plus pendant le Ramadân ; je ne croyais pas que c’était à ce point, et je vois que je n’avais que trop raison quand je disais que bientôt ce ne serait plus du tout une tarîqah, mais une vague organisation « universaliste », plus ou moins à la manière de celle des disciples de Vivêkânanda !

car on se sera rendu compte que je n’envisageais pas du tout comme eux les conditions dans lesquelles une branche d’une tarîqah pouvait être constituée régulièrement…
René Guénon à Marcel Clavelle, 9 octobre 1950.

Concluons avec cette mise au point de Guénon (dont des extraits ont déjà été cités plus haut) :
Voilà déjà une dizaine de jours que j’ai reçu votre lettre et je n’ai pas encore pu arriver jusqu’ici à y répondre ; comme vous pouvez le penser, les affaires suisses augmentent considérablement ma correspondance tous ces temps-ci, et je crains bien que ce ne soit pas encore fini… – Les événements sont allés très vite, beaucoup plus qu’on ne pouvait le prévoir, mais, malgré cela, vous avez bien fait de m’envoyer votre lettre « rétrospective », si l’on peut dire, car, en voyant réunies ainsi toutes ces choses dont certaines remontent déjà à tant d’années, on se rend mieux compte que, en réalité, cela n’a jamais marché d’une façon bien satisfaisante, et il va de soi, comme vous le dites, que Sidi Mustafa n’y est pour rien. Je dois dire que, dans tout cela, il y a bien des détails que j’avais plus ou moins oubliés, et aussi d’autres dont je crois même n’avoir jamais eu connaissance ; ainsi, par exemple, j’ignorais que Sheikh Aïssa avait eu, à un certain moment, l’intention de faire des conférences à la salle Adyar ! Je ne peux pas tout reprendre point par point, car je n’en finirais pas, mais le rapprochement de tout cela est vraiment édifiant, et on ne voit que trop bien à qui appartient en définitive la responsabilité de tout ce qui est arrivé. Il est vrai que les Suisses ont pris maintenant le parti de tout nier ou à peu près, et de qualifier de « fausses informations » tout ce qui les gêne ; ils se contredisent d’ailleurs eux-mêmes à chaque instant, chacun dément ce qu’un autre a dit, et ainsi de suite ; et ce sont eux qui accusent les autres de mauvaise foi ! – Ce qu’il y a certainement de pire dans toute cette affaire, c’est la « désislamisation » progressive de la tarîqah, qu’on nie aussi comme tout le reste, mais qui pourtant n’est malheureusement que trop évidente ; ce que vous appelez (et moi aussi, naturellement) « une tarîqah digne de ce nom », ils l’appellent dédaigneusement « une tarîqah ordinaire » ou « une tarîqah comme toutes les autres » ; comme je l’ai répondu à Abu Bakr [Martin Lings], je souhaiterais fort qu’on ait affaire à une tarîqah ordinaire, et non pas à une vague organisation à prétentions « universalistes » qui bientôt, si cela continue, ne sera plus du tout une tarîqah. Pour ce qui est de la réduction des rites au minimum, je m’en doutais bien, mais, d’après ce que vous m’en dites, je vois que cela va encore beaucoup plus loin que je n’aurais pu le supposer ; il va de soi que, depuis ce que j’écrivais à ce sujet il y a 15 ans, je n’ai aucunement changé d’avis. Au fond, là comme pour tout le reste, il y a un défaut de connaissances techniques véritablement incroyable ; ce n’est certes pas avec des fantaisies soi-disant « inspirées » qu’on peut y suppléer ! Sûrement, Sidi Mustafa a bien vu toutes ces anomalies, et c’est ce qu’on ne lui pardonnera jamais ; on appelle cela « esprit de contradiction »… – Je n’insisterai pas sur les récents incidents, puisque Sidi Mustafa vous a tenu constamment au courant, de sorte que je ne pourrais que redire que ce que vous savez déjà. Quant à votre conversation avec Sheikh Aïssa, je n’en suis nullement surpris, mais elle confirme nettement que c’est bien de lui-même que venaient les appréciations formulées par les uns et les autres au sujet de mes articles sur le Christianisme, et, d’autre part, elle m’explique assez bien son mécontentement contre vous ; comment, en effet, peut-on se permettre de contredire quelqu’un qui est si persuadé de sa propre infaillibilité en toutes choses ? […]

Pour les précautions à prendre en vue de diverses éventualités, Clavelle m’en a parlé en effet, et j’en ai envisagé moi-même quelques autres encore au sujet de la revue ; il pourra vous faire part de ce que je lui ai dit sur tout cela. En somme, le seul point qui reste obscur pour vous est la question de savoir si, pour les affaires d’éditions et de traductions, un pouvoir comme celui qu’a Sidi Mustafa peut demeurer valable après moi ou s’il y a d’autres dispositions à prendre ; Clavelle doit demander à Madero de consulter quelqu’un de compétent à ce sujet. Bien entendu, il ne faudrait pas que ce soit Clavelle qui soit chargé de questions d’argent ; je ne peux pas le lui dire, naturellement, mais ses occupations déjà trop nombreuses me paraissent être une raison toute trouvée pour ne pas lui demander de choses de ce genre. – À propos des autres précautions, personne n’a et n’aura jamais aucun document de moi l’autorisant d’une façon quelconque à se considérer comme mon successeur, ce qui me paraîtrait d’ailleurs tout à fait dépourvu de sens. Si j’ai dit autrefois que la tarîqah était « le seul aboutissement de mon œuvre » (ce qui du reste était vrai à cette époque), il doit être bien entendu qu’il s’agissait en cela de la tarîqah elle-même, ce qui n’a absolument rien à voir avec « l’œuvre de Sheikh Aïssa » ; je pensais encore qu’il devait s’agir d’une tarîqah « normale », dans laquelle il n’aurait dû avoir rien d’autre à faire que de remplir la fonction de « transmetteur » et de se conformer strictement à l’enseignement traditionnel, sans introduire aucune innovation ayant un caractère « personnel ».
René Guénon à Louis Caudron, 17 octobre 1950.


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dimanche 16 décembre 2018

Manvantaras et Mahâ-Yugas


Sommaire


1) Introduction

    1-a) Accusation de Schuon
    1-b) Une contradiction apparente

2) Rapport littéraux ou rapports symboliques ?

    2-a) Durée du Kalpa
    2-b) Les Manvantaras dans le Kalpa
    2-c) Les Mahâ-Yugas dans le Kalpa

3) Le Sanâtana Dharma, lien entre le Manvantara et les 4 Yugas

    3-a) La loi de Manu d’un cycle, application particulière du Dharma
    3-b) Loi de Manu et âge d’or
    3-c) Le Sanâtana-Dharma ou la perpétuité de la tradition primordiale

Conclusion





1) Introduction


Plusieurs fois, il a été fait reproche à Guénon de ne pas suivre la tradition hindoue, concernant le rapport entre les Manvantaras et les Mahâ-Yugas (ou Chatur-Yugas).


1-a) Accusation de Schuon


Il semble que ce reproche ait été la première fois exprimé publiquement par Frithjof Schuon dans Quelques critiques (Dossiers H, 1984). Ce texte est consultable ici :
https://books.google.fr/books?id=emRGdNwTYFgC&pg=PA56

Schuon avait déjà laissé échapper quelques gouttes de bile ici et là, peinant à dissimuler sa rivalité maladive à l’égard de Guénon et de son œuvre. Mais c’est dans cette attaque tardive qu’il s’est vraiment laissé allé, exprimant à l’écrit la même tendance qu’on lui connaît sur d’autres supports, et qui est un peu restée aujourd’hui comme sa signature, c’est-à-dire un exhibitionnisme grotesque, inconséquent et sénile. Ce texte se distingue donc beaucoup moins par son contenu doctrinal que par ce qu’il trahit de Schuon lui-même, ce qui n’est pas totalement dénué d’intérêt mais ne fera pas l’objet du présent article.

Peu importent les intentions de Schuon, la question soulevée sur les cycles est légitime en elle-même, et c’est un des rares points intéressants qu’il y soulève (un de ses disciples le lui avait peut-être soufflé) :
Guénon ne semble connaître de la doctrine hindoue des cycles cosmiques que la version suivante : les quatre Yugas forment un Manvantara ; quatorze Manvantaras forment un Kalpa, c’est-à-dire le « développement total d’un monde ». Or selon le Mânava-Dharma-Shâstra et divers Purânas, les quatre Yugas forment un Mahâyuga ; mille Mahâyugas forment un Kalpa ; soixante-et-onze Mahâyugas forment un Manvantara, quatorze Manvantaras forment un Kalpa, donc équivalent à mille Mahâyugas. Dans aucun écrit de Guénon, on ne trouve la moindre allusion à cette doctrine pûranique des cycles : trop importante pour pouvoir être passée sous silence. 
Frithjof Schuon, Quelques critiques.

Il est étonnant, d’abord, que Schuon ignore que les données traditionnelles peuvent parfois varier selon les sources, et que cela ne les invalide pas pour autant. Encore plus étonnant de considérer que Guénon ne connaissait pas le Manava-Dharma-Shâstra (ou Loi de Manu), ou d’autres textes de la Smriti comme le Vishnu Purana, alors que ce dernier y renvoie explicitement à de nombreuses reprises dans son œuvre. Enfin, on regrette que Schuon s’arrête en si bon chemin et « passe sous silence » la signification de ce rapport de 71. En quoi est-il si « important », si éclairant ? On est en droit de se le demander, d’autant plus qu’un grand nombre premier tel que 71 est très inhabituel en tant que nombre cyclique. Alors que Guénon, lorsqu’il mentionne les 4 Yugas et les 14 Manvantaras, les explique très bien.


1-b) Une contradiction apparente


Que disent les textes ? En effet, il y est précisé qu’il y a 71 Mahâ-yugas par Manvantara (Mahâ-yuga est traduit ci-dessous par âge des Dieux) :
I, 71 : Ces quatre âges qui viennent d’être énumérés étant supputés ensemble, la somme de leurs années, qui est de douze mille, est dite l’âge des Dieux.
I, 79 : Cet âge des Dieux ci-dessus énoncé, et qui embrasse douze mille années divines, répété soixante et onze fois, est ce qu’on appelle ici la période d’un Manou (Manvantara).
Lois de Manou (traduction Pauthier et Brunet).

Et que dans un Kalpa il y a 1000 Mahâ-yugas, et également 14 Manvantaras :
L’ensemble des quatre âges contient douze mille années divines, et mille périodes d’une étendue semblable forment un jour de Brahma. La période à laquelle quatorze mounis président successivement se nomme aussi un Kalpa, et c’est à son expiration que survient la destruction de Brahma ou la destruction accidentelle.
Vishnu purana (livre VI, ch. III).

Quant à Guénon, il identifie bien Manvantara et Mahâ-Yuga :
Le Manvantara ou ère d’un Manu, appelé aussi Mahâ-Yuga, comprend quatre Yugas ou périodes secondaires : Krita-Yuga (ou Satya-Yuga), Trêtâ-Yuga, Dwâpara-Yuga et Kali-Yuga, qui s’identifient respectivement à l’« âge d’or », à l’« âge d’argent », à l’« âge d’airain » et à l’« âge de fer » de l’antiquité gréco-latine.
Le Roi du Monde, ch. VIII, note 2.

Au premier abord, il y a donc lieu d’être surpris.



2) Rapport littéraux ou rapports symboliques ?


Mais Guénon explique ailleurs que les textes ne doivent pas toujours être pris à la lettre, notamment pour les durées indiquées, et que ces modifications ont été faites pour empêcher de donner trop facilement accès aux informations sur les cycles. Et il ajoute qu’il y a eu aussi d’autres sortes de modifications, par exemple des interversions de correspondances :
Quant aux chiffres indiqués dans divers textes pour la durée du Manvantara, et par suite pour celle des Yugas, il doit être bien entendu qu’il ne faut nullement les regarder comme constituant une « chronologie » au sens ordinaire de ce mot, nous voulons dire comme exprimant des nombres d’années devant être pris à la lettre ; c’est d’ailleurs pourquoi certaines variations apparentes dans ces données n’impliquent au fond aucune contradiction réelle. Ce qui est à considérer dans ces chiffres, d’une façon générale, c’est seulement le nombre 4 320, pour la raison que nous allons expliquer par la suite, et non point les zéros plus ou moins nombreux dont il est suivi, et qui peuvent même être surtout destinés à égarer ceux qui voudraient se livrer à certains calculs. Cette précaution peut sembler étrange à première vue, mais elle est cependant facile à expliquer : si la durée réelle du Manvantara était connue, et si en outre, son point de départ était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des déductions permettant de prévoir certains événements futurs ; or, aucune tradition orthodoxe n’a jamais encouragé les recherches au moyen desquelles l’homme peut arriver à connaître l’avenir dans une mesure plus ou moins étendue, cette connaissance présentant pratiquement beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages véritables. C’est pourquoi le point de départ et la durée du Manvantara ont toujours été dissimulés plus ou moins soigneusement, soit en ajoutant ou en retranchant un nombre déterminé d’années aux dates réelles, soit en multipliant ou divisant les durées des périodes cycliques de façon à conserver seulement leurs proportions exactes ; et nous ajouterons que certaines correspondances ont parfois aussi été interverties pour des motifs similaires.
Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques (Études Traditionnelles, octobre 1938).


2-a) Durée du Kalpa


Non seulement les durées ne sont pas toujours à prendre littéralement à la valeur indiquée, mais c’est leur nature même de durée qui peut n’être que symbolique, comme semble l’indiquer le Vishnu Purana, (livre VI, ch. IV) à propos de la vie de Brahmâ ou jour de Vishnu :
Une période de deux Pararddhas est, ainsi que je l’ai dit, appelée un jour de ce puissant Vishnou, et lorsque les productions de la nature sont absorbées dans l’esprit qui est leur origine et que lui, à son tour, est absorbé dans l’esprit suprême, cette période est appelée la nuit de Vishnou ; elle est d’une durée égale à son jour. Mais au fait, pour cet esprit suprême et éternel, il n’y a ni jour, ni nuit ; ces distinctions appliquées au Tout-Puissant ne sont que des figures du discours.

De façon analogue, Guénon indique pour les Kalpas, ou jours de Brahmâ :
Le Kalpa représentant le développement total d’un monde, c’est-à-dire d’un état ou degré de l’Existence universelle, il est évident qu’on ne pourra parler littéralement de la durée d’un Kalpa, évaluée suivant une mesure de temps quelconque, que s’il s’agit de celui qui se rapporte à l’état dont le temps est une des conditions déterminantes, et qui constitue proprement notre monde. Partout ailleurs, cette considération de la durée et de la succession qu’elle implique ne pourra plus avoir qu’une valeur symbolique et devra être transposée analogiquement, la succession temporelle n’étant alors qu’une image de l’enchaînement, logique et ontologique à la fois, d’une série « extra-temporelle » de causes et d’effets ; mais, d’autre part, comme le langage humain ne peut exprimer directement d’autres conditions que celles de notre état, un tel symbolisme est par là même justifié et doit être regardé comme parfaitement naturel et normal.
Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques.

Identifier notre Kalpa avec l’état humain se justifie bien par le fait qu’il commence avec Swâyambhuva ou l’Âdi-Manu (littéralement le premier homme) :
l’Âdi-Manu ou premier Manu de notre Kalpa (Vaivaswata étant le septième) est appelé Swâyambhuva, c’est-à-dire issu de Swayambhû, « Celui qui subsiste par soi-même », ou le Logos éternel.
Le Roi du Monde, ch. IV.

Swâyambhuva Manu est directement né de Brahmâ d’après le Devî-Bhagavata Purana (X, 1) :
Brahmâ chaturmukha, étant né, produisit de Son esprit Svâyambhuva Manu et sa femme Shatarûpâ, l’incarnation de toutes les vertus. Pour cette raison, Svâyambhuva Manu fut connu comme le fils de Brahmâ, né de son esprit. Svâyambhuva Manu reçut de Brahmâ la tâche de croître et de se multiplier.

(en anglais ici :)
http://www.sacred-texts.com/hin/db/bk10ch01.htm

Et les autres Manus descendent ensuite du premier, comme indiqué dans la suite du texte :
http://www.sacred-texts.com/hin/db/bk10ch08.htm

Comme le temps est une condition de notre état, pour les autres Kalpas l’indication d’une durée est à prendre symboliquement (et on peut aussi en déduire que la durée de notre Kalpa est indéfinie).


2-b) Les Manvantaras dans le Kalpa


Ensuite, concernant la subdivision en 14 Manvantaras :
Les Manvantaras, ou ères de Manus successifs, sont au nombre de quatorze, formant deux séries septénaires dont la première comprend les Manvantaras passés et celui où nous sommes présentement, et la seconde les Manvantaras futurs. Ces deux séries, dont l’une se rapporte ainsi au passé, avec le présent qui en est la résultante immédiate, et l’autre à l’avenir, peuvent être mises en correspondance avec celles des sept Swargas et des sept Pâtâlas, qui représentent l’ensemble des états respectivement supérieurs et inférieurs à l’état humain, si l’on se place au point de vue de la hiérarchie des degrés de l’Existence ou de la manifestation universelle, ou antérieurs et postérieurs par rapport à ce même état, si l’on se place au point de vue de l’enchaînement causal des cycles décrit symboliquement, comme toujours, sous l’analogie d’une succession temporelle.
Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques.

Mais si nous étions dans un autre Manvantara, est-ce qu’il ne serait pas également légitime de subdiviser les états supérieurs et les états inférieurs en 2 séries de 7, entre lesquelles nous nous situerions ? La correspondance entre ces 2 séries et les 14 Manvantaras serait alors toujours valable.

En fait, étant à la fin du 7e Manvantara, nous sommes placés au milieu du Kalpa.

De même, nous sommes au premier Kalpa du 2nd pararddha (un Kalpa fait un jour de Brahmâ, et un pararddha fait 50 années de Brahmâ), c’est-à-dire au premier jour de la seconde moitié de la vie de Brahmâ :
Brahma, qui est un avec Narayana, assouvi par la destruction de l’univers, s’endort sur son « lit de serpent », contemplé par les pieux habitants du Janaloka ; son sommeil dure une nuit égale à son jour ; ensuite il crée de nouveau. C’est de ces jours et de ces nuits que se compose une année de Brahma, et cent de ces années constituent sa vie entière. Un Pararddha, ou la moitié de son existence, a expiré, se terminant avec le Maha Kalpa, appelé Padma. Le kalpa (ou jour de Brahma), appelé Varaha, est le premier de la seconde période de l’existence de Brahma.
Vishnu purana, Livre I, ch. III.

Ainsi, nous sommes placés juste au milieu de notre Kalpa, mais également juste au milieu du cycle supérieur, la vie de Brahmâ. De la même façon que dans la Divine Comédie Dante s’est placé au milieu de la durée de sa vie, et plus généralement au milieu des temps, ce qui est une façon de se situer symboliquement au centre. Cf. L’Ésotérisme de Dante, ch. VIII :
[…] la succession temporelle, en tout ceci, n’est elle-même qu’un mode d’expression symbolique. Un cycle quelconque peut être partagé en deux phases, qui sont, chronologiquement, ses deux moitiés successives, et c’est sous cette forme que nous les avons envisagées tout d’abord ; mais en réalité, ces deux phases représentent respectivement l’action de deux tendances adverses, et d’ailleurs complémentaires ; et cette action peut évidemment être simultanée aussi bien que successive. Se placer au milieu du cycle, c’est donc se placer au point où ces deux tendances s’équilibrent : c’est, comme disent les initiés musulmans, « le lieu divin où se concilient les contrastes et les antinomies » ; c’est le centre de la « roue des choses », suivant l’expression hindoue, ou l’« invariable milieu » de la tradition extrême-orientale, le point fixe autour duquel s’effectue la rotation des sphères, la mutation perpétuelle du monde manifesté. Le voyage de Dante s’accomplit suivant l’« axe spirituel » du monde ; de là seulement, en effet, on peut envisager toutes choses en mode permanent, parce qu’on est soi-même soustrait au changement, et en avoir par conséquent une vue synthétique et totale.

Au point de vue proprement initiatique, ce que nous venons d’indiquer répond encore à une vérité profonde ; l’être doit avant tout identifier le centre de sa propre individualité (représenté par le cœur dans le symbolisme traditionnel) avec le centre cosmique de l’état d’existence auquel appartient cette individualité, et qu’il va prendre comme base pour s’élever aux états supérieurs. C’est en ce centre que réside l’équilibre parfait, image de l’immutabilité principielle dans le monde manifesté ; c’est là que se projette l’axe qui relie entre eux tous les états, le « rayon divin » qui, dans son sens ascendant, conduit directement à ces états supérieurs qu’il s’agit d’atteindre. Tout point possède virtuellement ces possibilités et est, si l’on peut dire, le centre en puissance ; mais il faut qu’il le devienne effectivement par une identification réelle, pour rendre actuellement possible l’épanouissement total de l’être. Voilà pourquoi Dante, pour pouvoir s’élever aux Cieux, devait se placer tout d’abord en un point qui soit véritablement le centre du monde terrestre ; et ce point l’est à la fois selon le temps et selon l’espace, c’est-à-dire par rapport aux deux conditions qui caractérisent essentiellement l’existence en ce monde.

On peut donc penser qu’en particulier, l’indication que nous sommes actuellement au 7e Manvantara sur 14, soit au milieu du Kalpa, est à prendre symboliquement.


2-c) Les Mahâ-Yugas dans le Kalpa


Concernant les Mahâ-Yugas, il y en a 1000 par Kalpa. Mais ce nombre est curieux, il ne semble pas un nombre cyclique :
Il est facile de remarquer que tous les nombres cycliques sont en rapport direct avec la division géométrique du cercle : ainsi, 4 320 = 360 × 12 ; il n’y a d’ailleurs rien d’arbitraire ou de purement conventionnel dans cette division, car, pour des raisons relevant de la correspondance qui existe dans l’arithmétique et la géométrie, il est normal qu’elle s’effectue suivant des multiples de 3, 9, 12, tandis que la division décimale est celle qui convient proprement à la ligne droite.
Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques.

les formes rectilignes, dont le carré est le prototype, sont mesurées par 5 et ses multiples, et, de même, les formes circulaires sont mesurées par 6 et ses multiples. En parlant des multiples de ces deux nombres, nous avons principalement en vue les premiers de ces multiples, c’est-à-dire le double de l’un et de l’autre, soit respectivement 10 et 12 ; en effet, la mesure naturelle des lignes droites s’effectue par une division décimale, et celle des lignes circulaires par une division duodécimale
La Grande Triade, ch. VIII.

la représentation « rectiligne » du temps est insuffisante et inexacte, puisque le temps est en réalité « cyclique », et que ce caractère se retrouve même jusque dans ses moindres subdivisions
La Grande Triade, ch. XXII.

C’est ce qui peut faire penser que 1000 est aussi un nombre symbolique, représentant simplement une indéfinité.

D’autre part, il est surprenant de n’avoir pratiquement aucune information sur les Mahâ-Yugas autres que le nôtre. Il est bien associé, à chacun des 28 Mahâ-Yugas qui se sont déroulés depuis le début du présent Manvantara, une liste des différents Vyâsa (dans le Vishnu Purana, livre 3, ch. III, ou dans le Shiva Purana, ch. 4 et 5, deux versions un peu différentes). Mais cette liste ne semble pas décrire une succession chronologique de rôles historiques, mais plutôt un ensemble de principes ou d’aspects dérivant les uns des autres, commençant par Brahmâ, puis Prajâpati et ainsi de suite. Et c’est cohérent avec le fait que :
[…] Vyâsa […] [est] l’« entité collective » qui mit en ordre et fixa définitivement les textes traditionnels constituant le Vêda même ; […] il s’agit ici, non d’un personnage historique ou légendaire, mais bien d’une véritable « fonction intellectuelle », qui est même ce qu’on pourrait appeler une fonction permanente, puisque Vyâsa est désigné comme l’un des sept Chirajîvîs, littéralement « êtres doués de longévité », dont l’existence n’est point limitée à une époque déterminée.
L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. Ier.

Ici encore, la chronologie semble donc symbolique.



Des considérations qui précèdent, on peut déduire que notre Kalpa est de durée indéfinie, qu’il contient une indéfinité de Manvantaras (symboliquement 14), et qu’il contient de même une indéfinité de Mahâ-Yugas (symboliquement 1000).

Maintenant quel est le rapport entre les deux ?



3) Le Sanâtana Dharma, lien entre le Manvantara et les 4 Yugas


3-a) La loi de Manu d’un cycle, application particulière du Dharma


Dans l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, 3e partie, ch. V, Guénon donne des précisions sur la loi de Manu, ou Mânava-Dharma. Il indique, à propos du dharma :
Comme le montre le sens de la racine verbale dhri dont il est dérivé, ce mot, dans sa signification la plus générale, ne désigne rien d’autre qu’une « manière d’être » ; c’est, si l’on veut, la nature essentielle d’un être, comprenant tout l’ensemble de ses qualités ou propriétés caractéristiques, et déterminant, par les tendances ou les dispositions qu’elle implique, la façon dont cet être se comporte, soit en totalité, soit par rapport à chaque circonstance particulière. La même notion peut être appliquée, non pas seulement à un être unique, mais à une collectivité organisée, à une espèce, à tout l’ensemble des êtres d’un cycle cosmique ou d’un état d’existence, ou même à l’ordre total de l’Univers ; c’est alors, à un degré ou à un autre, la conformité à la nature essentielle des êtres, réalisée dans la constitution hiérarchiquement ordonnée de leur ensemble ; c’est aussi, par conséquent, l’équilibre fondamental, l’harmonie intégrale résultant de cette hiérarchisation, à quoi se réduit d’ailleurs la notion même de « justice » quand on la dépouille de son caractère spécifiquement moral.

Après avoir justifié en quoi ce terme peut être traduit par « loi », il ajoute :
La « loi » peut être envisagée en principe comme un « vouloir universel », par une transposition analogique qui ne laisse d’ailleurs subsister dans une telle conception rien de personnel, ni, à plus forte raison, rien d’anthropomorphique. L’expression de ce vouloir dans chaque état de l’existence manifestée est désignée comme Prajâpati ou le « Seigneur des êtres produits » ; et, dans chaque cycle cosmique spécial, ce même vouloir se manifeste comme le Manu qui donne à ce cycle sa propre loi.
[…]
En somme, la « loi de Manu », pour un cycle ou pour une collectivité quelconque, ce n’est pas autre chose que l’observation des rapports hiérarchiques naturels qui existent entre les êtres soumis aux conditions spéciales de ce cycle ou de cette collectivité, avec l’ensemble des prescriptions qui en résultent normalement.

Et ces conditions spéciales sont à chaque fois associées à un Manu particulier, ou aspect particulier du vouloir universel appliqué à ce cycle. Des conditions spéciales différentes impliquent donc forcément un Manu particulier différent.


3-b) Loi de Manu et âge d’or


Or, la loi de Manu est visible extérieurement à l’âge d’or ou Krita-Yuga, c’est-à-dire au début du Mahâ-yuga, d’après la Parâshara Smriti, ou Parâshara Dharma Samhitâ, I, 24 :
Pour le Krita conviennent les lois de Manu ; pour le Treta, celles de Gautama (sont) prescrites ; pour le Dvapara celles de Shank et Likhita ; pour le Kali, celles de Parashara sont prescrites.

Original en sanskrit :
http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/4_dharma/smrti/pars2_pu.htm

Traduction anglaise :
https://archive.org/details/SriParasaraSmritiWithEnglishTranslationVaitheeswaranB.FromInternet/page/n3

Dans le Mahâ-Yuga, la loi de Manu ne convient plus aux âges postérieurs à l’âge d’or, parce que :
[Les] quatre âges […] marquent autant de phases d’un obscurcissement graduel de la spiritualité primordiale ; ce sont ces mêmes périodes que les traditions de l’antiquité occidentale, de leur côté, désignaient comme les âges d’or, d’argent, d’airain et de fer. Nous sommes présentement dans le quatrième âge, le Kali-Yuga ou « âge sombre », et nous y sommes, dit-on, depuis déjà plus de six mille ans, c’est-à-dire depuis une époque bien antérieure à toutes celles qui sont connues de l’histoire « classique ». Depuis lors, les vérités qui étaient autrefois accessibles à tous les hommes sont devenues de plus en plus cachées et difficiles à atteindre ; ceux qui les possèdent sont de moins en moins nombreux, et, si le trésor de la sagesse « non-humaine », antérieure à tous les âges, ne peut jamais se perdre, il s’enveloppe de voiles de plus en plus impénétrables, qui le dissimulent aux regards et sous lesquels il est extrêmement difficile de le découvrir. C’est pourquoi il est partout question, sous des symboles divers, de quelque chose qui a été perdu, en apparence tout au moins et par rapport au monde extérieur, et que doivent retrouver ceux qui aspirent à la véritable connaissance ; mais il est dit aussi que ce qui est ainsi caché redeviendra visible à la fin de ce cycle, qui sera en même temps, en vertu de la continuité qui relie toutes choses entre elles, le commencement d’un cycle nouveau.
La Crise du Monde moderne, ch. I.

Il y a, dans la succession de ces périodes, une sorte de matérialisation progressive, résultant de l’éloignement du Principe qui accompagne nécessairement le développement de la manifestation cyclique, dans le monde corporel, à partir de l’« état primordial ».
Le Roi du Monde, ch. VIII, note 2.

Chaque Mahâ-Yuga commence ainsi par l’expression de la loi de Manu, qui régit visiblement le monde extérieur : c’est l’âge d’or. Puis cette loi est progressivement perdue de vue par l’humanité du fait de la descente cyclique, jusqu’au point où commence le cycle suivant.

Chacun de ces cycles connaît une période qui lui est propre où s’applique la loi de Manu. Chacun de ces cycles a ses conditions qui lui sont propres et le différencient des autres, donc chacun de ces cycles est associé à un Manu différent, donc chacun de ces cycles est une ère de Manu distincte, ou Manvantara.


3-c) Le Sanâtana-Dharma ou la perpétuité de la tradition primordiale


Mais s’il n’est extérieurement visible qu’au début du Mahâ-Yuga, en réalité le Dharma subsiste tout au long du cycle.

suivant la tradition hindoue, le cycle qui doit être envisagé en ce qui concerne le Sanâtana Dharma est un Manvantara, c’est-à-dire la durée de manifestation d’une humanité terrestre.
[…]
[Le] mot Dharma, [...] sa racine dhri [...] est presque identique, comme forme et comme signification, à une autre racine dhru, de laquelle dérive le mot dhruva qui désigne le « pôle » ; c’est effectivement à cette idée de « pôle » ou d’« axe » du monde manifesté qu’il convient de se référer si l’on veut comprendre la notion du Dharma dans son sens le plus profond : c’est ce qui demeure invariable au centre des révolutions de toutes choses, et qui règle le cours du changement par là même qu’il n’y participe pas.
[…]
quand on parle de Sanâtana Dharma, c’est alors, comme nous l’avons dit, de l’ensemble d’une humanité qu’il s’agit, et cela pendant toute la durée de sa manifestation, qui constitue un Manvantara. On peut encore dire, dans ce cas, que c’est la « loi » ou la « norme » propre de ce cycle, formulée dès son origine par le Manu qui le régit, c’est-à-dire par l’Intelligence cosmique qui y réfléchit la Volonté divine et y exprime l’Ordre universel ; et c’est là, en principe, le véritable sens du Mânava-Dharma, indépendamment de toutes les adaptations particulières qui pourront en être dérivées, et qui recevront d’ailleurs légitimement la même désignation parce qu’elles n’en seront en somme que comme des traductions requises par telles ou telles circonstances de temps et de lieu.
[…]
Maintenant, il doit être facile de comprendre ce qu’est en réalité le Sanâtana Dharma : ce n’est pas autre chose que la Tradition primordiale, qui seule subsiste continuellement et sans changement à travers tout le Manvantara et possède ainsi la perpétuité cyclique, parce que sa primordialité même la soustrait aux vicissitudes des époques successives, et qui seule aussi peut, en toute rigueur, être regardée comme véritablement et pleinement intégrale.
Sanâtana Dharma (Cahiers du Sud, no spécial Approches de l’Inde, 1949).



Conclusion


L’identification établie par Guénon entre Manvantara et Mahâ-Yuga, loin d’occulter une partie de la doctrine des cycles, en éclaire au contraire le sens. Elle lui donne une cohérence que sinon l’on peine à trouver. Elle résout en réalité une difficulté, que personne avant lui n’avait publiquement dissipée.

Le sujet des cycles est un sujet difficile, il nécessite beaucoup de circonspection, c’est pourquoi Guénon commençait ainsi son article Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques :
On nous a parfois demandé, à propos des allusions que nous avons été amené à faire çà et là à la doctrine hindoue des cycles cosmiques et à ses équivalents qui se rencontrent dans d’autres traditions, si nous ne pourrions en donner, sinon un exposé complet, tout au moins une vue d’ensemble suffisante pour en dégager les grandes lignes. À la vérité, il nous semble que c’est là une tâche à peu près impossible, non seulement parce que la question est fort complexe en elle-même, mais surtout à cause de l’extrême difficulté qu’il y a à exprimer ces choses en une langue européenne et de façon à les rendre intelligibles à la mentalité occidentale actuelle, qui n’a nullement l’habitude de ce genre de considérations. Tout ce qu’il est réellement possible de faire, à notre avis, c’est de chercher à éclaircir quelques points par des remarques telles que celles qui vont suivre, et qui ne peuvent en somme avoir d’autre prétention que d’apporter de simples suggestions sur le sens de la doctrine dont il s’agit, bien plutôt que d’expliquer celle-ci véritablement.

Enfin, l’écrit ne fait pas tout, le plus essentiel est au contraire l’enseignement oral :
L’enseignement traditionnel se transmet dans des conditions qui sont strictement déterminées par sa nature ; pour produire son plein effet, il doit toujours s’adapter aux possibilités intellectuelles de chacun de ceux auxquels il s’adresse, et se graduer en proportion des résultats déjà obtenus, ce qui exige, de la part de celui qui le reçoit et qui veut aller plus loin, un constant effort d’assimilation personnelle et effective. Ce sont des conséquences immédiates de la façon dont la doctrine tout entière est envisagée, et c’est ce qui indique la nécessité de l’enseignement oral et direct, à quoi rien ne saurait suppléer, et sans lequel, d’ailleurs, le rattachement d’une « filiation spirituelle » régulière et continue ferait inévitablement défaut, à part certains cas très exceptionnels où la continuité peut être assurée autrement, et d’une façon trop difficilement explicable en langage occidental pour que nous nous y arrêtions ici. Quoi qu’il en soit, l’Oriental est à l’abri de cette illusion, trop commune en Occident, qui consiste à croire que tout peut s’apprendre dans les livres, et qui aboutit à mettre la mémoire à la place de l’intelligence ; pour lui, les textes n’ont jamais que la valeur d’un « support », au sens où nous avons déjà souvent employé ce mot, et leur étude ne peut être que la base d’un développement intellectuel, sans jamais se confondre avec ce développement même : ceci réduit l’érudition à sa juste valeur, en la plaçant au rang inférieur qui seul lui convient normalement, celui de moyen subordonné et accessoire de la connaissance véritable.
Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, 3e partie, ch. XVI.


mardi 24 avril 2018

Versions avec caractères originaux


Sur le site canadien, une nouvelle version de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta est disponible, avec les termes doctrinaux en sanskrit, arabe, hébreu et chinois dans leurs caractères originaux. N’y sont pas compris les titres d’ouvrages et les noms d’auteur (c’est notamment le choix fait par Guénon pour constituer l’index des mots sanskrits en fin de livre). Nous envisageons de faire aussi le reste de l’œuvre.

La lecture phonétique du sanskrit étant immédiate dès que l’on connaît l’alphabet, les mots dans cette langue ont été simplement remplacés par leur version en caractères devanagari. Celle de l’arabe, de l’hébreu et du chinois est moins évidente (pour l’arabe et l’hébreu l’écrit ne renseigne pas les voyelles, et pour le chinois il faut connaître le son correspondant à chaque idéogramme), c’est pourquoi pour ces langues la transcription en caractères latins a été laissée en plus du mot en caractères originaux, pour faciliter la lecture.

Ce n’est pas un remplacement de la version validée par Guénon, c’est une version supplémentaire. Elle a déjà un bien fondé parce que la pauvreté en caractères de ses livres n’était pas un choix de sa part mais une limitation technique imposée par les éditeurs, lorsqu’il le pouvait il choisissait les moyens d’impression les plus étendus possibles (comparer La Gnose, qui utilisait les alphabets grec et hébreu, avec les Éditions Traditionnelles par exemple). De plus, cela peut être utile pour qui tente de se familiariser avec une ou des langues sacrées, ce qui survient lorsqu’on décide de s’intéresser sérieusement à une tradition particulière.

Comme pour les autres versions, nous serions reconnaissant au lecteur sachant lire ces langues et qui relèverait des fautes de nous les signaler pour correction.

vendredi 21 juillet 2017

René Guénon - Articles et comptes rendus tome II


(Mis à jour le 21/12/2017, voir plus bas)


L’objet de cet errata est un peu spécial, puisque c’est un recueil qui n’existe pas au format papier, mais dont une version numérique a circulé ces dernières années de façon clandestine dans des milieux plus ou moins restreints.



Errata (non exhaustif)

Les morceaux qui manquaient sont surlignés en vert, ceux qui étaient en trop en rouge.



Les dualités cosmiques

Ces rapprochements peuvent sembler étrangersétranges à certains esprits

nous ne parlons que des idées, bien entendu

ce qui est pensé qui varie, mais seulement la façon de le penser.

celui de la science au sens ou l’entendent les modernes

notre intention n’est point de rechercher présentement la supériorité de l’un ou de l’autre des deux points de vue

comme l’effet d’une rupture avec la tradition, ; on se rapproche donc de celle-ci

Maintenant, toutes ces dualités, qui peuvent être en multiplicité indéfiniesindéfinie,

mais il y a un certain mérite et même un certain courage à dire desces choses, alors que tant d’autres, qui doivent pourtant savoir ce qu’il en est, gardent à ce sujet un silence obstiné

celles qu’on rencontre ordinairement lorsqu’il s’agit de l’« homme primitif », ; conception beaucoup plus juste à notre avis

d’une part l’influence de la philosophie bergsonniennebergsonienne

c’est dans l’ordre sentimental que les dualités psychologiques sont lesle plus apparentes

et nous ajouterons qu’on ne le fit pas davantage au moyen âge, ; mais, dans la doctrine aristotélicienne

est une des interprétations dont est susceptiblessusceptible le symbolisme de Caïn et d’Abel dans la Genèse hébraïque

car la conception de cycles fermés est radicalement fausse, comme celle de l’« éternel retour » qui en est l’inévitable conséquence

Quoiqu’ilQuoi qu’il en soit, l’hypothèse de la congélation finale

l’incandescence finale de l’univers et son refroidissentrefroidissement progressif

renoncer à poser la question en termes de vie et de mort, parce qu’un tel point de vue

quand on envisage les deux principes comme nous venons de le faire, il n’est pas possible de n’accorder

Nous avons fait allusion précédemment à l’existence de certains « pointpoints d’arrêt »

qui a aussi deux « parents », ou, pour parler plus exactement

et pourtant il n’est aucunement dualiste, dès lors qu’il laisse subsister

certaines conditions limitatives telles que l’espace etou le temps

note 1 : F. Alcan, Paris, 1919

note 10 : des symboles comme celui de l’« œuf du monde », qui se rencontrerencontrent dans la cosmogonie hindoue et dans bien d’autres traditions anciennes ; ces symboles



Le Christ Prêtre et Roi

auxquelles sont rattachésattachés respectivement l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel

on peut aussi envisager les deux fonctions sacerdotale et royale comme étant, en quelque sorte, complémentairecomplémentaires l’une de l’autre

le lion, animal solaire et royal, emblème de cette tribu et plus spécialement de la famille de David qui est la sienne, devient ainsi son emblème personnel

Si le sacerdoce de Lévi, sous lequel le peuple a reçu la loi, avait pu rendre les hommes justes et parfaits

En effet, celui dont ces choses sont prédites est d’une autre tribu

ainsi que l’Écriture le déclare par ces mots : Tu es prêtre éternellement selon l’ordre de Melchissedec »

il l’est suivant l’ordre de Melchissedec, et, non selon l’ordre d’Aaron

du passage biblique où est relatérelatée la rencontre de Melchissedec avec Abraham

« Autant qu’il est constant que ce sacerdoce n’a pas été établi sans serment (car, au lieu que les autres prêtres ont été établis sans serment, celui-ci l’a été avec serment, Dieu lui ayant dit : Le Seigneur a juré, et son serment demeurera immuable, que tu seras prêtre éternellement selon l’ordre de Melchissedec) ; autant il est vrai que l’alliance dont Jésus est le médiateur et le garant est plus parfaite que la première »

Ce que nous avons voulu montrer surtout, c’est que l’ordre de Melchissedec est à la fois sacerdotal et royal et que par conséquent, l’application au Christ des paroles de l’Écriture qui s’y rapportent constitue l’affirmation expresse de ce double caractère. C’est aussi que l’union des deux pouvoirs en une même personne représente un principe supérieur à l’un et l’autre des ordres où s’exerces’exercent respectivement ces deux mêmes pouvoirs considérés séparément ; et, c’est pourquoi

Note 14 : En hébreuxhébreu, chaque lettre de l’alphabet a une valeur numérique



L’Ésotérisme du Graal

et la diffusion extérieure qu’àqu’a eue la légende du Graal

et qu’ellesquelles qu’en aient été d’ailleurs les modalités

Dès lorsqu’illors qu’il en est ainsi, certaines difficultés apparentes

de même que la lance, qui accompagne le Graal et qui en est en quelque sorte complémentaire, est une des figurations traditionnelles de l’« Axe du Monde »



Y a-t-il encore des possibilités initiatiques dans les formes traditionnelles occidentales ?

Y- a-t-il encore des possibilités initiatiques

en dépit des traces qu’on peut en trouverretrouver dans les écrits ou les monuments anciens

parce que, là du moins, il y a une méthode de réalisation active

Pour le Judaïsme, les choses, en tout cas, se présentent plus simplement, ce ne peut être en tout cas qu’à l’intérieur dedes monastères exclusivement

ou les mantras de la tradition hindoue, sans en obtenir le moindre résultat



Discours contre les discours

je croirai plutôt qu’une telle similitude, qui ne se fonde sur aucune communauté de race, se justifie seulement

il ne faut ni méconnaître ni mépriser ce qu’onont fait les Grecs dans divers domaines

le type le plus représentatif peut-être de lela mentalité hellénique

ni, d’autre part, de réagir outre mesure sur le domaine de l’action

voilà assurément une des premières leçons que nous devonsdevrons tirer des événements actuels

habituez-vous, sans retard, à envisager sérieusement l’avenir

Au sujet de ce discours, la reproduction faite par Michel Valsan dans les Études Traditionnelles comporte manifestement un passage manquant :
Il se peut que, parmi ces causes, il y en ait qui soient inhérentes à la nature humaine en général, ou plus particulièrement au tempérament de certains peuples ou de certains [passage manquant]

Le compilateur du présent recueil, à la place, a écrit « hommes ». A-t-il pu consulter la revue originale ou est-ce une suggestion de sa part ?

Nous lui avons posé la question dans les messages suivants :


  • tagada
    19 juillet 2017 à 12:26

    A propos de corrections, pour le Discours contre les discours, avez-vous pu consulter la revue originale ? Dans la reproduction faite par Valsan dans les ET, on constate un passage manquant :
    "Il se peut que, parmi ces causes, il y en ait qui soient inhérentes à la nature humaine en général, ou plus particulièrement au tempérament de certains peuples ou de certains [passage manquant]"

    Dans votre recueil, vous indiquez, à cet endroit, « hommes ». SVP, pouvez-vous confirmer que cela se base bien sur la publication originale ?

  • tagada
    20 juillet 2017 à 08:44

    Ce n'est pas une question piège, le bulletin municipal de Saint-Germain-en-Laye semble assez difficile à trouver, et donc si vous y aviez eu accès directement pour remplir le passage manquant ce serait super.


Mais il les a effacés sans y répondre ?! Nous supposons qu’il faut prendre cela comme une réponse négative. Donc pour l’instant le passage manquant devra rester en l’état.

  • Mise à jour du 21/12/2017
Après consultation à la BNF, voici le passage correctement restitué :
Il se peut que, parmi ces causes, il y en ait qui soient inhérentes à la nature humaine en général, ou plus particulièrement au tempérament de certains peuples ou de certains individus

L’exemplaire du bulletin conservé étant endommagé, il n’était pas autorisé d’en faire une reproduction, mais il est consultable sur demande à la BNF en donnant la référence suivante :
http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb327312248



Les Doctrines hindoues

comme désignant dece qui est « au delà de la nature »

ont par la même un caractère bien différent des sciences occidentales

cette réalisation peut avoir, en outre de la préparation théorique et après elle, d’autres moyens d’un ordre différent



Orient et Occident

La grande difficulté, nous le savons bien, c’est d’arriver à connaître ces idées orientales authentiques auxquelles nous faisons allusion, et cette difficulté est encore, pour une bonne part,

des théories empruntées à SchopenhaueurSchopenhauer

à un orientaliste qui, ayant cru bon de vanter la « critique » européenne devant un auditoire hindou, souleva les plus énergiques protestations

Au sujet de cet article, nous avons pris note de la remarque de M. Brecq dans le numéro 3 de la revue en ligne les Cahiers de l’Unité. Celui-ci affirme en effet détenir un manuscrit secret qui rend coupables de ne pas citer ce dernier tous ceux qui ne le possèdent pas, ou qui n’en connaissaient pas même l’existence. Nous avouons ce crime si c’en est un.

Cependant, M. Brecq comprendra-t-il que nous avons du mal à partager la théorie de l’élection par confiscation réussie ? Théorie selon laquelle certains adhérents d’un résidu de la tariqah valsanienne seraient les dépositaires de fait de l’héritage spirituel de l’œuvre de René Guénon, la preuve étant la permission divine qui leur aurait accordé la réussite du vol physique puis du maintien en confiscation de l’intégralité des manuscrits de cette œuvre à la famille Guénon, et de manière plus étendue à l’ensemble du public. Nous trouverions même cette théorie, qui permet d’arriver à se valoriser moralement en s’appuyant sur toutes les exactions possibles, tant qu’elles sont commises avec succès, vraiment burlesque, si les circonstances n'étaient pas si dramatiques. Utilisée sérieusement elle est abjecte, et il faut vraiment avoir tout l’obscurcissement qui caractérise les groupuscules sectaires pour l’employer sans honte.

L’œuvre de Guénon est destinée à être accessible à tous, pour pouvoir être atteinte par tous ceux qui peuvent la comprendre. Elle n’appartient à personne, cela vaut pour ses « amis » revendiqués, et cela vaudrait aussi pour le « meilleur guénonien » si ce titre n’était pas d’emblée une absurdité évidente.



Le Roi du Monde

et qui n’est point de celles auxquelles nous nous référons

ils avaient soulevé certainescertaine accusation de plagiat

s’il avait copié en partie la Mission de Ll’Inde

une époque d’obscurcissementobscurcissements et de confusion

la capitale d’AgarthiAgharti

note 6 : un des fondateurfondateurs du Brahma-Samâj



Cahiers du Mois

Juin 1926, Milarépa
des conditions irréalisables dans unle milieu européen actuel

Mais tout serait à citer, et il faut bien nous borner…



Vient de Paraître

Février 1926
Giovanni Gentile. – L’Esprit, acte pur.
Et toutefois l’impensable, du fait même qu’il est impensable, est pensé, car son impensibilitéimpensabilité est un penser. Ce n’est pas en soi, hors de la sphère de notre penser, qu’il est impensable. C’est nous qui le pensons comme l’impensable : c’est notre penser qui le pose comme l’impensable, ou plutôt c’est le penser qui se pose en lui, mais en lui comme impensable. »

Georges Groslier. – La Sculpture Khmère ancienne.
ce qu’il y a de vraiment original dans l’art Khmerkhmer

Avril 1926
Paul Choisnard. – Saint Thomas d’Aquin et l’influence des astres.
corriger l’étroitesse des interprétations courantes du Thomisme ; et il y a là un effort d’autant plus méritoire qu’il va à l’encontre de beaucoup de préjugés.

Juillet-août 1927
R. Schwaller de Lubicz. – L’Appel du Feu.
Il y a là-dedans quelques lueurs, parmi beaucoup de fatras grandiloquents

Novembre 1927
Phusis. – Près du Secret de la Vie, Essai de Morphologie universelle.
Que d’efforts dépensés en pure perte, et quel gaspillage

Émile Boutroux. – Des Vérités éternelles chez Descartes.
soit mise sur le même plan que cellescelle des rapports de la science et de la religion ?

P. V. Piobb. – Le secret de Nostradamus.
malgré les réserves qu’appelleraient peut-être quelques déductions poussées un peu trop loin

Décembre 1927
J. G. Frazer. – Les Dieux du Ciel.
Pour ceux qui ne sont pas disposés à accepter aveuglément de telles interprétations, lesdes ouvrages de ce genre ne peuvent valoir que comme recueils de faits

Avril 1928
Édouard Dujardin. – Le Dieu Jésus, essai sur les origines et sur la formation de la légende évangélique.
la conception « mythique », soutenue récemment par M. ChouchoudCouchoud

Georges Lanoë-Villène. – Le Livre des Symboles, dictionnaire de symbolique et de mythologie.
c’est d’ailleurs une chose bien curieuse que cette tendance qu’ont la plupart des Occidentaux à voir du Bouddhisme un peu partout

mai 1928 Augustin Jakubisiak. – Essai sur les limites de l’espace et du temps.
elles relèvent surtout de la philosophie des sciences tellestelle qu’on l’entend aujourd’hui

septembre-octobre 1928 Bertrand Russell. – Analyse de l’Esprit.
Parmi les récentes théories psychologiques, « behaviouristebehaviouristes » ou autres

Nombre 1928
M. Dugard. – Sur les frontières de la Foi.
Les objections adressées au christianisme par la « pensée moderne », et les réponses qu’il y apporte, témoignent pareillement du désarroi mental de notre époque

Mars 1928
J. Krishnamurti. – La Vie comme idéal.
les pensées congelées des hommes », et qu’« elles n’ont, selon lui

A. E. Powell. – Le Corps astral.
On trouveraretrouve là toutes les fantastiques assertions des « clairvoyants »

Décembre 1929
Georges Lanoë-Villène. – Le Livre des Symboles, dictionnaire de symbolique et de mythologie (Lettre C).
une foule de renseignements qui ne se rattacherattachent qu’assez indirectement au sujet