mardi 22 décembre 2020

La question du Bouddhisme (2)


Sommaire


Introduction

1) Un récit mensonger

    1-a) Les événements racontés par Marco Pallis
    1-b) Mentions de Pallis par Guénon
    1-c) Cheminement public de Coomaraswamy, relayé au fur et à mesure par Guénon

        1-c-i) Symboles du Bouddhisme
        1-c-ii) Correction des travaux de Mrs. Rhys Davids

2) L’hostilité d’un groupuscule sectaire

    2-a) Préciosité
    2-b) L’influence de Schuon
    2-c) Des demandes de modifications qui virent au harcèlement
    2-d) Une nette hostilité envers Guénon
    2-e) Une hostilité aussi dirigée contre Coomaraswamy

3) Des nuances nécessaires

    3-a) Indifférence à la vérité
    3-b) De quoi parle-t-on exactement ?
    3-c) Nécessité de faire des distinctions

        3-c-i) Le Vajrayâna
        3-c-ii) Le Mahâyâna
        3-c-iii) Le Hînayâna

    3-d) Sujet réel de la rectification : le Bouddhisme originel
    3-e) La position de Shankarâchârya

4) Dans les textes bouddhistes

    4-a) À propos des deux chapitres supprimés de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta
    4-b) Les Mâdhyamikas et sarva-shûnya
    4-c) Les 5 éléments, le vide et l’atomisme

        4-c-i) Âkâsha et l’espace
        4-c-ii) Dans le canon pali
        4-c-iii) Le Mahâyâna
        4-c-iv) Le Hînayâna

Conclusion




Partie précédente :
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2020/12/la-question-du-bouddhisme.html

2) L’hostilité d’un groupuscule sectaire


Bien qu’elle tente de se dissimuler derrière une hypocrite admiration pour ceux qu’il appelait de « grands hommes », l’hostilité de Pallis n’en était pas moins palpable.


2) a) Préciosité


Celui-ci raconte avoir utilisé les citations de Coomaraswamy afin de forcer Guénon, mais il ne semble pas être intéressé par leur véracité. L’élément principal de sa « démonstration » est la beauté, et c’est ce sujet qui est selon lui le nœud du problème. Psychologisation d’un Guénon fasciné par l’Inde mais insensible à la beauté devant laquelle s’extasient les touristes. Qui va jusqu’à le faire conclure que si nous avons face à nous un monde moderne qui est laid, c’est à cause des gens insensibles tels que Guénon :
Ce qui peut-être ressort aussi de cet épisode est le fait que, pour juger de l’authenticité d’une tradition, il y a d’autres voies que l’examen minutieux des textes, important cependant comme cela l’est bien sûr ; une perception intelligente de la beauté peut fournir un critère non moins valide. Est-ce que quelqu’un peut vraiment regarder les peintures trouvées à Ajanta et dans d’innombrables temples tibétains et japonais et toujours croire que ces choses proviennent d’une erreur basique ? Le même argument s’appliquerait aux arts chrétien et islamique, aussi bien qu’à d’innombrables tribus, traditions existant partout dans le monde jusqu’à une époque récente, sans parler de l’art hindou dans tous ses éclats exubérants. Au contraire, la pure laideur de la civilisation moderne comme elle est affichée dans ses produits les plus typiques témoigne d’une erreur sous-jacente ; cette preuve des sens, que Guénon ignorait largement, était cruciale pour Coomaraswamy, étant complémentaire de quoi que ce soit que sa raison pour cette part pouvait lui montrer. Il faudrait que ce le soit aussi pour nous-mêmes, bien que peu aujourd’hui pensent ou sentent de cette manière. S’ils le faisaient, le monde serait un endroit très différent.
Marco Pallis, A Fateful Meeting of Minds: A. K. Coomaraswamy and R. Guénon (dans Studies in Comparative Religion, Vol. 12, No. 3 & 4. Summer-Autumn 1978).
http://www.worldwisdom.com/public/library/A_Fateful_Meeting_of_Minds-by_Marco_Pallis.aspx

La vocation d’un Athanasius contra mundum est souvent accompagnée, humainement parlant, par une tendance à la sur-simplification dans le champ des applications, même quand les principes sont clairement envisagés. Il est bien sûr regrettable que les restrictions de Guénon prennent vite la forme de clichés récurrents se prêtant eux-mêmes à une parodie facile – la sanction d’un manque de sens de la beauté, qui chez Guénon marquait son côté le plus faible.
Marco Pallis, Correspondence, reincarnation, 23.12.66, Studies in Comparative Religion, Vol. 1, No.1.
http://www.studiesincomparativereligion.com/Public/articles/Correspondence_on_reincarnation-by_Marco_Pallis.aspx

« Offensant », « sens de la beauté » : le registre est moraliste et sentimental.

Ainsi Guénon négligerait les peintures d’Ajantâ ? Ce n’est pas ce que nous constatons à la lecture du compte-rendu de livre suivant (paru dans les Études traditionnelles en juin 1938) :
St. Kramrisch. – A Survey of Painting in the Deccan.
The India Society, London.

Ce volume est une histoire de la peinture dans le Deccan depuis l’époque d’Ajantâ jusqu’à nos jours, c’est-à-dire pendant près de deux mille ans, accompagnée de nombreuses planches montrant des exemples caractéristiques des différentes périodes. La partie la plus intéressante, au point de vue où nous nous plaçons ici, est celle où sont exposés les principes de la peinture la plus ancienne, celle du type d’Ajantâ : elle ne vise pas à représenter l’espace tel qu’il est perçu par l’œil, mais bien l’espace tel qu’il est conçu dans le « mental » du peintre ; aussi ne peut-elle être interprétée ni en termes de surface ni en termes de profondeur ; mais les figures et les objets « viennent en avant », en quelque sorte, et prennent leur forme dans ce mouvement même, comme s’ils sortaient d’un « au-delà » indifférencié du monde corporel pour parvenir à leur état de manifestation. La « perspective multiple » sous laquelle les objets sont représentés, la simultanéité des différentes scènes, qui est comme une « perspective multiple » dans le temps, et aussi l’absence d’ombres, sont également des caractères de cet espace mental, par lesquels il se distingue de l’espace sensible. Les considérations sur le rythme et ses différentes modalités dans cette peinture, sur le caractère de mudrâs qu’y ont essentiellement tous les mouvements des figures, sur la valeur symbolique des couleurs, et sur divers autres points encore, que nous ne pouvons songer à résumer, ne sont pas moins dignes d’intérêt ; et les références aux textes traditionnels montrent nettement la base doctrinale et métaphysique sur laquelle repose entièrement une telle conception de l’art.

Guénon était tellement insensible à l’art qu’il a étudié de nombreux symboles présents sur des œuvres d’art et des pièces d’archéologie dans Regnabit. Il a pour cela beaucoup commenté les travaux de Louis Charbonneau-Lassay. Et plus tard il s’est de même souvent appuyé sur les travaux de Coomaraswamy, qui ne sont pas de simples rêveries sur la beauté, mais qui sont des études intelligentes.

L’obsession esthétique de Pallis est-elle vraiment quelque chose de spécifiquement bouddhiste ? Ou n’est-ce pas plutôt schuonien ? Cf. La fonction de Frithjof Schuon, 1-a :
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2019/02/la-fonction-de-frithjof-schuon.html


2) b) L’influence de Schuon


En effet, le maître « bouddhiste » de Pallis n’est autre que Schuon :
Quant au lama en France, bien que je regrette de ne pas pouvoir entrer en rapports avec lui, je reconnais que c’est pour lui de décider ces choses : s’il désire, par exemple, rester inconnu et dans la tranquillité complète, les usages de l’Orient demandent qu’on respecte cette décision, non seulement en pratique, mais encore dans notre pensée. Pourtant, si à l’avenir, par ses propres raisons, le lama se déciderait à rompre le silence de l’incognito, on sera également heureux de communiquer avec lui.
Marco Pallis à Marcel Clavelle, 16 novembre 1946.
Une partie de cette lettre avait déjà été citée ici (3-e) :
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2019/02/la-fonction-de-frithjof-schuon-2.html

Nous avons appris d’Innes, qui les tenait soit de Townsend soit de Valsan, des choses qui concordent avec certaines intentions que j’ai pressenties chez Frithjof Schuon mais que je ne croyais pas encore actualisées. Il paraît notamment que Frithjof Schuon a donné une incantation à des Catholiques dont il dirige le travail spirituel ; il paraît, d’autre part, qu’il a également donné une incantation à Marco Pallis revenu du Thibet sans avoir rencontré le Guru qu’il souhaitait. Enfin, Innes m’a demandé si j’étais au courant de l’étonnement provoqué à Lausanne par le fait que la Grande Triade n’avait toujours pas fait appel à Frithjof Schuon. Je n’ai pas pu cacher tout à fait, sinon mon étonnement, du moins mes réserves devant un dignitaire musulman assumant la responsabilité de transmettre une incantation à des Chrétiens, à un Bouddhiste, éventuellement à des Maçons, alors que lui-même ne se trouve dans aucune des chaînes auxquelles appartiennent ces individualités. Innes m’a alors présenté, sous forme d’hypothèse, une explication qui, visiblement, ne venait pas de lui et qu’on avait dû lui présenter à lui-même sous une forme plus affirmative. Il me rappela que le Sheikh Ahmed était considéré par beaucoup comme étant le Pôle du Monde et que le Sheikh Aïssa pouvait avoir hérité de cette fonction qui lui donnait un droit de juridiction sur toutes les Traditions sans qu’il ait eu besoin d’être formellement intégré à chacune d’elles.
Marcel Clavelle à René Guénon, 25 juin 1949.
Extrait plus large ici (4-b) :
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2019/02/la-fonction-de-frithjof-schuon-3.html

Mais Pallis de toute manière ne cache pas sa référence à Schuon, s’éternisant à son propos dans son dernier livre, Buddhist spectrum, dans des rêveries mystiques plutôt incongrues :
Aujourd’hui, on a presque oublié que la signification première de « mystère » est mutisme, silence délibéré, soit parce qu’on sait que le savoir en question est trop profond pour être exprimé en mots ou soit que cela est de nature à être dangereux pour tous sauf les initiés les plus qualifiés travaillant sous l’étroite supervision d’un maître. Derrière ce silence une cause d’un autre ordre est discernable dans le fait que certaines vérités, par leur propre nature, n’ont pas besoin d’affirmation distincte afin de se transporter dans un esprit qui n’est pas entravé par le désir de l’expression de soi. C’est Frithjof Schuon qui, lorsque j’ai montré mon script, a attiré mon attention sur ce facteur non perçu affectant la communication métaphysique, dans laquelle les considérations quasi-morales de désirabilité ou de prudence ne jouent aucune part ; en lisant sa remarque j’ai pensé que c’était un sujet trop important pour le laisser non mentionné, donc j’ai accéléré pour faire de la place pour elle dans mon texte. La conscience que comprend la vérité, côte à côte avec sa capacité de révélation, une telle qualité de réticence spontanée est parallèle à la connaissance d’anattâ ; cela correspond à une attitude d’insouciance par rapport aux contingences, laissant donc la place pour un esprit libre de l’obsession de soi pour le faire lui-même ressentir dans la pensée et dans l’action humaine. L’action entreprise en harmonie avec son propre dharma mais sans attachement aux fruits, soit par anticipation ou subséquemment, constitue un yoga dans son droit propre, dans lequel les revendications de contemplation et d’action communément contrastées sont réconciliées sans effort. La tradition védique, parlant à travers le sublime poème de la Bhagavad Gîta, a donné une prééminence spéciale à cette synthèse des vies contemplative et active.

Quant à Schuon lui-même, il a tenu à s’exprimer au sujet de la rectification sur le Bouddhisme dans son texte Quelques critiques, mais cela se réduit à un gargouillis disgracieux, tellement inconsistant qu’il n’y a rien de spécial à en dire.


2) c) Des demandes de modifications qui virent au harcèlement


D’après Pallis c’est Guénon qui lui a demandé de faire toutes les corrections nécessaires (extrait cité plus haut) :
Nous n’avons pas eu à attendre longtemps pour une réponse, qui était au-delà de nos espoirs les plus chers dans leur totalité. Guénon a demandé que les deux chapitres offensants soient supprimés, promettant aussi de les remplacer par d’autres composés sur des lignes différentes. En effet, il est allé plus loin, puisqu’il nous a demandé, par anticipation, de faire des corrections similaires dans d’autres textes de lui si et quand nous viendrions à les traduire ; dans ce but il a fourni un certain nombre de passage réécrits, la plupart pas de grande longueur, mais suffisants pour répondre à nos diverses objections. Pour ce résultat réconfortant nous devons remercier Coomaraswamy dans une large mesure, bien que l’initiative soit venue de nous ; l’intégrité intellectuelle de Guénon à s’incliner devant les preuves mérite aussi des remerciements.
Marco Pallis, A Fateful Meeting of Minds: A. K. Coomaraswamy and R. Guénon (dans Studies in Comparative Religion, Vol. 12, No. 3 & 4. Summer-Autumn 1978).
http://www.worldwisdom.com/public/library/A_Fateful_Meeting_of_Minds-by_Marco_Pallis.aspx

Peut-être que Guénon a vraiment dit cela, en tout cas il semble que Pallis soit allé bien au-delà du nécessaire.

Ce que je ne comprends pas très bien, c’est que M. Pallis ait éprouvé le besoin de compliquer les choses en proposant de faire d’abord une édition de la « Crise du Monde moderne ». Je ne voudrais pas le lui dire, car il a naturellement d’excellentes intentions, mais je trouve que souvent il soulève bien des difficultés pour des choses qui ne paraissent pas avoir autant d’importance qu’il leur en attribue.
René Guénon à Ananda K. Coomaraswamy, 4 mai 1947.

Les schuoniens vont même plus loin, et affirment eux-mêmes que Guénon était excédé par lui. Hors série spécial Schuon (juillet-octobre 1999) de la revue Connaissance des religions, Approche biographique (article de Jean-Baptiste Aymard), pp. 33-34 :
À son approche déjà différente du Bouddhisme – que Guénon, à la suite de Shankara, avait qualifié d’hérésie avant de changer d’avis (45) […]
---
45 – Encore qu’il ait eu bien du mal à admettre les rectifications sollicitées par Marco Pallis (il se dira alors « excédé » et déclarera ne plus rien vouloir changer à ce sujet) et qu’il écrira en octobre 1950 :
« Il faut reconnaître que, sur la question du Bouddhisme, il était impossible, avant les travaux de Coomaraswamy, de dire autre chose que ce que j’en avais dit, et qui du reste demeure toujours vrai sinon pour le Bouddhisme originel lui-même, du moins pour certaines écoles plus récentes, sans quoi il faudrait admettre que ce n’est pas moi qui me suis trompé, mais tout simplement Shankarâchârya à l’autorité duquel je me suis rapporté à cet égard ! »
(Lettre à F. Schuon, 5 octobre 50).

Rappelons que Pallis n’était qu’un traducteur, ses demandes incessantes de modifications étaient évidemment déplacées.


2) d) Une nette hostilité envers Guénon


Pallis déclare s’être abonné avec hâte aux Études Traditionnelles :
Une revue française à laquelle Guénon était un contributeur fréquent et à laquelle, pour cette raison, je m’étais hâté de m’abonner
Marco Pallis, A Fateful Meeting of Minds: A. K. Coomaraswamy and R. Guénon (dans Studies in Comparative Religion, Vol. 12, No. 3 & 4. Summer-Autumn 1978).
http://www.worldwisdom.com/public/library/A_Fateful_Meeting_of_Minds-by_Marco_Pallis.aspx

C’est avec la même hâte qu’il s’en est désabonné en 1946, en leur souhaitant une mort qui serait selon lui un « couronnement » :
Il y a un autre point que je dois mentionner et j’espère que vous en comprendrez les raisons, sans vous faire de la peine sur ce compte-là. Je désire ne pas continuer mon abonnement aux Études Traditionnelles et Maurice Messinesi (de la même adresse) veut également terminer le sien. Nos raisons sont les suivantes : - Nous trouvons que cette publication, qui a été si utile pour nous tous auparavant, n’a plus de raison d’être dans les circonstances actuelles. Et l’expérience a démontré qu’il est presque impossible de trouver de quoi remplir des pages. On est forcé à dire et redire les mêmes choses qui, par excès de familiarité, risquent de perdre leur force et ainsi de défaire une partie du travail qui a été si bien fait dans le passé. On ne veut pas prendre l’habitude de penser à un écrit quelconque de M. Guénon comme « son article mensuel », comme dans le cas d’un journaliste écrivant dans une revue profane ordinaire. Il y a là un danger considérable, inséparable d’ailleurs de toute œuvre de vulgarisation, même celle qui est conduite avec les plus grands soins. Il me semble qu’on doit franchement reconnaître qu’un travail comme les Études Traditionnelles est, par sa propre nature, temporaire. Ainsi reconnu, ça a une grande valeur et une place légitime. Mais la première condition est de savoir que le moment est arrivé pour « mourir à la manifestation ». Sans cela l’idée de la tradition risque de devenir « un jeu » intellectuel, si on ose s’exprimer ainsi, et une indulgence qui ferait plutôt obstacle à la connaissance que support. De refouler le même terrain mois après mois présente de grands dangers de profanation. Les doctrines traditionnelles ne se prêtent pas à une discussion indéfinie, devant avoir lieu à telle date prédéterminée. La question d’occasion est fondamentale, correspondant, dans son ordre, à la question de compétence de la part des individus. Ces avis, je crois que je les partage avec le Shaïkh Aïssa, que je viens de visiter à Lausanne, c.a.d. il m’a fait des remarques semblables, mais j’avais déjà formé cette opinion auparavant. Personnellement je crois que si les Études cessaient de paraître maintenant, tout en expliquant aux lecteurs les raisons profondes pour une mort volontaire, ce serait, traditionnellement, non une perte mais plutôt un couronnement du travail précédent, pour lequel on restera toujours reconnaissant, surtout à vous-même qui, en grande partie, en avez été l’âme.
Marco Pallis à Marcel Clavelle, 16 novembre 1946.
Extrait déjà cité ici, 3-e :
https://oeuvre-de-rene-guenon.blogspot.com/2019/02/la-fonction-de-frithjof-schuon-2.html


2) e) Une hostilité aussi dirigée contre Coomaraswamy


Pallis a expliqué qu’il avait utilisé Coomaraswamy pour faire plier Guénon, il l’a assez flatté pour cela. Mais il n’a pas pu se retenir toujours de dire ce qu’il en pensait réellement.

Marco Pallis, Buddhist Spectrum (1980) :
Quant à Coomaraswamy, ses propres conclusions étaient l’opposé exact de Guénon puisqu’au temps de sa plus grande maturité, ses commentaires sont devenus fortement biaisés vers la démonstration que les enseignements du Bouddha sur la connaissance du soi se rapprochaient dans l’essentiel de ceux du Brahmanisme, malgré certaines différences d’expression.

Au temps de sa plus grande maturité ? Quelle est la bonne période de la vie de Coomaraswamy pour Pallis, 1918 où il écrivait des articles en faveur de Nietzsche ?

Il dit d’autre part :
Alors que je travaillais avec Arnold Dolmetsch, le nom de Coomaraswamy avait surgit occasionnellement en cours de conversation, mais en ce temps cette mention ne frappait pas de corde particulière dans ma conscience. La réalisation de ce qu’il représentait vraiment est venue indirectement, après qu’un de mes camarades étudiants m’ait présenté les écrits de René Guénon […] Une revue française à laquelle Guénon était un contributeur fréquent et à laquelle, pour cette raison, je m’étais hâté de m’abonner, se trouvait contenir un flux continu d’articles de la plume de Coomaraswamy qui, alors que je l’ai vite perçu, s’accordaient avec ceux de Guénon à la fois sur le côté critique des choses et dans leur exposition la plus révélatrice de la doctrine métaphysique […]
Marco Pallis, A Fateful Meeting of Minds: A. K. Coomaraswamy and R. Guénon (dans Studies in Comparative Religion, Vol. 12, No. 3 & 4. Summer-Autumn 1978).
http://www.worldwisdom.com/public/library/A_Fateful_Meeting_of_Minds-by_Marco_Pallis.aspx

Pallis n’a donc connu les écrits de Coomaraswamy qu’avec la revue Études Traditionnelles. Et Coomaraswamy a commencé à y publier en janvier 1936 (L’idée de « création éternelle » dans le Rig-Vêda). Donc de quelle époque de grande maturité Pallis parle-t-il ? Coomaraswamy rapprochait Bouddhisme et Brahmanisme depuis au moins 1936 (réfutation de la réincarnation dans les travaux de Mrs Rhys Davids, juillet 1936, dans Indian Culture), avant même de traiter la question de l’orthodoxie du Bouddhisme originel.

Reprenons l’extrait de Buddhist Spectrum :
Les vues de Coomaraswamy sur le sujet se sont développées de façon à minimiser l’originalité intrinsèque du dharma du Bouddha dans l’intérêt d’une sorte d’universalisme hindou artificiel. En soutien de ces thèses il a fait pencher la balance dans une direction qui pose nettement question en recourant à un expédient visuel que seuls les langages européens modernes ont rendu possible mais que les langages orientaux excluent tous, c’est-à-dire en employant les deux formes « soi » et « Soi » afin de distinguer automatiquement le soi empirique ou ego, siège de la pensée illusoire, et le principe véritable ou transcendant de la personnalité vers lequel toute expérience contemplative tend. À la rigueur, une telle procédure peut être justifiée si on manipule le Vedanta ou un autre thème du même genre isolément ; mais l’introduire dans un contexte bouddhiste est à la fois techniquement impropre et trompeur à long terme.

Comme si le Vêdânta se réduisait à des figures de style creuses et artificielles, et ne pouvait pas exprimer quelque chose de vrai en soi, indépendamment de la forme.

À part l’objection linguistique mentionnée ci-dessus, cette astuce de transcription souffre du sérieux inconvénient qu’elle élimine l’ambiguïté s’attachant aux diverses façons d’utiliser le même mot « soi », une ambiguïté qui est en fait essentielle à toute discussion approprié sur cette question, ne serait-ce que parce qu’elle correspond étroitement à notre expérience humaine.

Qui est le vrai soi ? Le contexte seul est capable de montrer quel soi est voulu dans un cas donné ; c’est aussi vrai des formulations écrites que cela l’est de la vie. Anticiper arbitrairement la conclusion en volant le mot-clé de son caractère équivoque ne fait que contribuer à brouiller encore plus le problème principal.

Ananda Coomaraswamy et René Guénon étaient tous deux de grands hommes auxquels notre génération doit beaucoup ; si je les ai critiqués d’une certaine manière dans l’instance présente c’est parce que cela m’a permis d’insister au sujet d’un certain indéfini affectant le mot « soi » comme il est communément utilisé, un fait qui, envisagé en toute conscience à chaque situation successive, va lui-même devenir un facteur d’illumination, pas l’inverse.

Pour traduire, Pallis demande à ce que soit pris en compte le contexte, alors que c’est exactement ce que fait Coomaraswamy, par exemple dans la traduction suivante :
« Le Soi est le Seigneur du soi et son but. »
(Dhammapada, 160 : attâ hi attano nâtho)
Ananda K. Coomaraswamy, Hindouisme et Bouddhisme, p. 94.

Comment l’ambiguïté revendiquée par Pallis est-elle possible ici ? Pour tenir cette position sans gêne, il faut simplement ne donner aucun intérêt aux textes exposant les doctrines du Bouddhisme.

Voici des extraits plus larges du même livre :

En annonçant sa mort toute proche, le Bouddha laisse ce message : « Soyez avec le Soi (âtman) pour lampe, le Soi pour unique refuge, la Loi pour lampe et unique refuge (1). »
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1 – D., 11, 101 : atta-dîpâ viharatha atta-saranâ... dhammadîpâ dhammasaranâ. Cf. Sn., 501, yâ atta-dîpâ vicharanti lokê akimchanâ sabbadhi vippamuttâ ; Dh., 146, 232, andhakdrêna onaddhâ padipam na gavêssatha... so karohi dîpam attano. L’admonition « Fais du Soi ton refuge » karêyya saranattano, S., III, 143) commande ce que le Bouddha lui-même a fait : « J’ai fait du Soi mon refuge », dit-il (katam mê saranam attano, D., II, 120) ; car, en vérité, « ce qu’il enseigne, il le fait » (yathâ vâdî, tathâ kâri, A., 11, 23 ; 111, 135 ; Sn., 357). Ce tathâ revient souvent dans l’épithète « Tathâgata ». Les textes bouddhiques sur la « lampe » correspondent à Shwêt. Up., II, 15 : « Quand l’homme qui se maîtrise perçoit, grâce à la quiddité de son propre Soi, comme à la lumière d’une lampe (âtma-tattwêna... dîpopamêna) la Quiddité de Brahma sans naissance, immuable et pure de toutes autres quiddités, alors, connaissant Dieu, il est délivré de tous les maux ». L’Esprit (âtman) est notre lumière quand toutes les autres lumières nous ont quittés (BU., VI, 3, 6).
p. 90.

La Doctrine

Dans la question du Bouddha citée plus haut : « Ne serait-il pas mieux pour vous que vous poursuiviez le Soi ? » il y a un contraste précis entre le pluriel du verbe et le singulier de l’objet. C’est l’Un que doit trouver la multitude. Considérons les nombreux autres textes bouddhiques dans lesquels les « soi », respectivement composé et mortel et unique et immortel, sont mis en opposition. La question est posée, tout comme elle l’avait été dans les livres brahmaniques : « Par quel soi (kêna âtmanâ) (1) atteint-on le monde de Brahma ? » La réponse est donnée dans un autre passage, où la formule habituellement employée pour décrire la réalisation de l’état d’Arhat conclut : « Par le Soi qui est Identique à Brahma » (brahma-bhûtêna-âtmanâ), tout comme elle l’est dans les Upanishads : « C’est en tant que Brahma qu’il retourne à Brahma (2). » De ce monde il n’est aucun retour (punar âvartana) par nécessité de renaissance (3). D’autres passages distinguent le Grand Soi (mahâtman) du petit soi (alpâtman), ou le Soi splendide (kâlyânâtman) du soi impur (pâpâtman) ; le premier est le juge du second (4). « Le Soi est le Seigneur du soi et son but (5). » Dans la parole : « Pour celui qui l’a atteint il n’est rien de plus cher que le Soi (6) », on reconnaît la doctrine des Upanishads selon laquelle « seul le Soi est véritablement cher (7) », le « Aime-toi Toi-même (8) » hermétique et la doctrine chrétienne selon laquelle « un homme, par charité, doit s’aimer lui-même plus que personne d’autre (9) » ; lui-même, c’est-à-dire le Soi pour l’amour duquel il doit se nier soi-même.
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1 – Sn., 508 : Ko sujjhati muchchati bajihati cha ? kên’attanâ gacchati brahmalokam ? Les réponses que comportent évidemment ces questions sont Yakkha comme dans Sn., 875 et brahmabhûtêna attanâ comme dans A., 11, 211 : les réponses brahmaniques, AA., Il, 6, prajnânam brahma, sa êtêna prajnênâtmanâ.., amritah samabhavat, BU., IV, 4, 6, brahmaiva san brahmâpyêti (avec le commentaire de Shankara, disant que c’est du Paramâtmâ seulement que l’on peut affirmer l’asservissement et la délivrance) sont essentiellement les mêmes ; cf. BG., XVIII, 54, brahma-bhûtah prasannâtmâ. Rendre kên’attanâ par « par quoi ? » seulement est caractéristique des amoindrissements de Lord Chalmers. De la même façon, le PTS Dictionary omet soigneusement des références positives concernant attâ et ignore mahatttâ. Mrs. Rhys David a discuté le rapport mahattâ = mahâtmâ (par ex. Review of Religion, VI, 22 f.), mais ignore la nature du mahiman (« majesté ») sur quoi repose l’épithète.
2 – A., 11, 211, brahma-bhûtêna attanâ viharati ; de même BU., IV, 4, 6, brahmaiva san brahmâpyêti.
3 – DA., I, 313, tato brahma-lokâ patisandhi-vasêna na âvattana-dhammo, développant D., 1, 156, anâvattidhammo ; comme dans BU., VI, 2, 15, tê têshu brahma lokêshu... vasanti, têshâm na punarâvrittih ; CU., IV, 15, 6, imam mânavam-avartam nâvartantê ; CU., VIII, 15. Il faut toutefois distinguer salut et perfection. Être devenu un Brahmâ dans le monde de Brahma est sans doute un haut accomplissement, mais ce n’est pas le degré suprême, la sortie finale (uttarakaranîyam, uttarim nissaranam), l’extinction exempte de tous les facteurs de l’existence dans le temps (anupâdisêsa-nibbânam) que peut atteindre un Brahmâ, même dans le monde de Brahma. La seule condition supérieure à celle-là est l’atteinte de cette fin suprême ici même et maintenant plutôt qu’après la mort (M., II, 195-6 ; D., I, 156 ; A., IV, 76-7 ; cf. BU., IV, 3, 33 où Janaka, instruit de ce qui concerne le monde béatifique de Brahma, demande « plus que cela, pour ma délivrance »). Ces textes rendent évident que dans l’équation ordinaire brahma-bhûto = buddho, ce n’est pas « devenir Brahmâ » mais « devenir Brahma » qu’il faut comprendre : le Bodhisattwa était d’ores et déjà un Brahmâ et un Mahâ-Brahmâ, dans ses précédents états (A., IV, 88), mais, somme toute, il n’était pas encore un Bouddha ; cf. MU., VI, 22 où il est question de dépasser le Brahmâ intelligible, et de réintégrer le suprême, le non-intelligible Brahma en qui (ou quoi) toutes les caractéristiques individuelles (prithag-dharminah) ont disparu ; ainsi dans Sn., 1074-6 où le Muni, affranchi du nom et de la forme, « atteint son but » dont on ne peut rien dire, parce que toutes ses caractéristiques individuelles sont « confondues » (sabbêsu dhammêsu samuhatêsu) comme les fleuves quand ils atteignent la mer (A., IV, 198). D’autre part, quand, Sn., 478, 509, le Bouddha, en tant que personnage visible, est reconnu comme le sakkhi brahmâ (= sâkshât brahma, BU., III, 4, 2 = pratyaksham brahma, Taitt. Up., 1, 12), Brahmâ au masculin est manifestement approprié, le Brahmâ visible étant, comme le dit Shankara, saguna. De même Sn., 934, sakkhi dhammam adassî ; S., III, 120, yokho dhammam passati mam passati ; A., 1, 149, sakkhi attâ.
4 – A., 1, 57, 58, 87 (attâ pi attanam upavadati), 149, 249, V., 88 ; Sn., 778, 913 ; cf. Manu, XI, 230 ; République, 440 B ; I Cor., IV, 4. C’est le « Ayenbyte of Inwyt ».
5 – Dh., 160, attâ hi attano nâtho ; 380, attâ hi attano gati (cf. BU., IV, 3, 32 ; KU., III, 11 ; MU., VI, 7, âtmano’tmâ nêtâ amritâkhyah ; RV., V, 50, 1, vishwo dêvasya nêtuh, viz. Savitri). Cf. S., III, 82, 83, yad anattâ... na mê so attâ, « Ce qui est non-Soi, ce n’est pas mon Soi » ; le Soi (âtman) est sans ego (anâtmya), cf. TU., il, 7.
6 – S., I, 75, n’êv’ajjhagâ piyataram attanâ kwachi... attakâmo ; Udâna 47 ; A., 12, 91 (cf., 11, 21), attakâmêna mahattam abhikkhankatâ. S., I, 71, 72, comme BG., VI, 5-7, montre dans quelles circonstances le Soi est cher (piyo) ou n’est pas cher (appiyo) de l’ego. Dans A., IV, 97, d’autre part, attâ hi paramo piyo, l’homme « trop épris de lui-même », est ce que l’on entend d’habitude par « égoïste ».
7 – BU., I, 4, 8 ; 11, 4 ; IV, 5.
8 – Hermès, Lib., IV, 6 B.
9 – Saint Thomas d’Aquin, Sum. Theol., II-II, 26, 4 ; cf. DH., 166 (le premier devoir de l’homme est de travailler à son propre salut).
pp. 93-94.

D. : Dîgha Nikâya
A : Angutara Nikâya
S : Samyutta Nikâya
M : Majjhima Nikâya
DA : Sumangala Vilâsinî (Dîgha Nikâya Atthakatha)
Sn : Sutta Nipâta
Dh. : Dhammapada
AA :Aitarêya Aranyaka
Shwêt. Up. : Shwêtâshwatara Upanishad
BU : Brihadâranyaka Upanishad
CU :Chândogya Upanishad
MU : Maitri Upanishad
KU : Katha Upanishad
RV : Rig Vêda Samhitâ
TU : Taittiriya Upanishad
BG : Bhagavad Gîtâ
PTS : Pali Text Society

Les extraits de Buddhist Spectrum précédemment reproduits montrent qu’en réalité, s’il y a quelque chose qui attirait Pallis dans le Bouddhisme, c’était ses aspects déviés. Comme dit Coomaraswamy dans Hindouisme et Bouddhisme, « le Bouddhisme a été admiré surtout pour ce qu’il n’est pas ». Ceci s'applique bien à Pallis, de même que la citation suivante :
Ainsi les textes pâlis canoniques ne nient nullement l’âtman. Au contraire, ce dont ils se soucient est d’éviter la possibilité de confondre le « corps et sa conscience » avec âtman, en d’autres termes attabhâva avec atta lui-même. On n’est susceptible de tomber dans une telle erreur qu’à cause de la vanité du « Je » et du « Mien ». Les Asuras dans CU, VIII, 8 sont représentés comme faisant justement cette erreur, mais dans S., II, 94, il est pris pour acquis que même les « personnes ordinaires » ont trop d’intelligence pour permettre une telle erreur (1).
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1 – Cf. RV., X, 168.4, « L’esprit des Anges (âtmâ devânâm), dont le son est entendu mais qui n’a pas d’image (rûpam), L’invoquons-nous, le Vent ». Il semble avoir été réservé aux savants occidentaux, suivant les traces des Asuras, de rendre âtman par « corps » dans certains contextes. C’est littéralement le « pêché contre le Saint Esprit » (âtmahana, comme dans IU, IV, 3).
Ananda K. Coomaraswamy, Rebirth and Omniscience in Pâli Buddhism, Indian Culture vol. III (july 1936), p. 28.
https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.29882/page/n39/mode/2up



De même que les schuoniens ont voulu réduire Guénon à une « sorte de remarquable machine à écrire » (cf. La Fonction de Frithjof Schuon, 2-c), ils semblent avoir voulu réduire Coomaraswamy à une sorte de remarquable machine à citations.

Pallis n’était même pas intéressé par les preuves indéniables que celui-ci a apportées, montrant la vérité originelle du Bouddhisme. Cela montre que tout ce qui l’intéressait en cela était de tenter d’affaiblir Guénon au bénéfice de Schuon. Alors que le sujet de fond vaut mieux que ces mesquineries.


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